La promenade des vertueuses rosières

Les membres d’Osez le féminisme s’insurgent contre les fêtes des rosières, qui désignent chaque année des jeunes filles « vertueuses » au sein des communes françaises. Pour la première fois, en juin prochain, une rosière nationale devrait être élue.  Pourquoi cette fête traditionnelle fait-elle polémique ?

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A l’origine des fêtes des rosières, un mythe : Saint-Médard, évêque de Noyon (dans l’Oise), aurait fondé la première rosière à Salency en Picardie en 530 : sa famille devait être sans reproche jusqu’à la 4ème génération, le seigneur offrait une couronne de roses, 25 livres, et un repas. Aucun document d’archive n’atteste cependant l’ancienneté de cette fondation, mais pour l’ethnologue Martine Segalen, « peu importe, elle est enracinée dans l’imaginaire collectif, ce qui accroît sa puissance ».

Et c’est bien le rôle premier de ces fêtes, enraciner le rôle féminin dans l’imaginaire collectif. Nicole Pellegrin, historienne et anthropologue, a observé « le grand mouvement des rosières du XVIIIème siècle », que les archives, cette fois, confirment. « C’est à ce moment là que les rôles féminins et masculins se figent, dans un vaste mouvement de définition. »


“C'est toujours comme ça des injustices quoi! moi qui ai des enfants à soutenir y a pas danger qu'on me choisisse jamais pour être rosière!“ Gravure satirique de Cham, vers 1870.<br/>
“C'est toujours comme ça des injustices quoi! moi qui ai des enfants à soutenir y a pas danger qu'on me choisisse jamais pour être rosière!“ Gravure satirique de Cham, vers 1870.
Du droit de cuissage à la virginité

Les qualités qui conditionnent la sélection d’une rosière sont alors autant une définition du rôle féminin, et se résument en un mot, « vertu ». A l’origine, pour Martine Segalen, « il semblerait que vertu ait bien le sens de virginité, si l’on accepte l’interprétation selon laquelle le repas offert par le seigneur à la rosière serait une transformation de l’ancien droit de cuissage qu’il avait sur les jeunes filles à marier ». Un sacré progrès…

Une rosière vertueuse est donc fondamentalement une rosière vierge. Sa chasteté revêt d’ailleurs un rôle symbolique de protection : « selon une transposition propre à la pensée populaire, la virginité de la jeune fille serait gage de l’inviolabilité du village ou de la ville qu’elle incarne », nous dit Martine Segalen. Ce rôle est d’ailleurs symbolisé par des figures mythiques comme Sainte-Geneviève (qui était honorée à Nanterre lors des fêtes de la rosière) ou Jeanne-D’arc, « la pucelle ».

Nanterre cherchant à soustraire sa rosière et sa gazette à l'englobement de la ville de Paris“, gravure de Vernier, vers 1860.
Nanterre cherchant à soustraire sa rosière et sa gazette à l'englobement de la ville de Paris“, gravure de Vernier, vers 1860.
Mais il ne suffisait pas d’être chaste pour être rosière. Ainsi, la rosière de Romainville, créée en 1774, devait être « la fille la plus modeste, respectueuse envers ses parents et la plus attachée à ses devoirs ». On est à l’époque où Rousseau exalte la pureté des mœurs campagnardes face à la corruption de celles qui règnent dans les villes. Un trait que l’on retrouve un siècle plus tard à Nanterre, village de campagne où la Rosière incarne un rempart vertueux face aux vices parisiens(voir la gravure Vernier ci-contre vers 1860).

Face à la mondialisation, l’esprit de clocher se rebiffe

La rosière actuelle, qui représente sa commune pendant un an, doit désormais défendre les valeurs de son village face à un monde en crise. « Nous défendons les fêtes de la rosière pour défendre nos traditions, notre patrimoine », explique l’association des rosières de France. Paradoxalement, la préservation du patrimoine, la réaffirmation des traditions est un phénomène extrêmement moderne. L’association a été crée en 2000, elle compte une trentaine de membres sur la soixantaine de rosières désignées chaque année en France. Certaines communes, comme Aubière, ont commencé à élire des rosières il y a 50 ans seulement.

Chaque village a ses propres règles pour élire sa représentante, comme l’affirmation d’une identité propre. Le plus souvent, elles sont définies par d’anciens legs, comme à la Brède, dans le sud-ouest, où le testament de François de Paule Latapie, daté du 1er juin 1823 régit toujours la sélection et l’organisation de la fête de la rosière.

Si le legs de François de Paule Latapie a depuis longtemps fondu, comme dans beaucoup d’autres communes, ses règles restent. Selon son testament, la rosière de la Brède doit ainsi être désignée par un jury composé de dix femmes, six hommes, le maire, un juge de paix ainsi qu’un prêtre. Elle est couronnée par une femme, symbole pour les féministes de la transmission de la soumission de mère en fille.

Les symboles de la soumission féminine sont d’ailleurs érigés en couronne : à la Brède, elle est composée de trois fleurs. La violette, symbole de « la vertu simple et solitaire », la rose blanche pour « l’innocence », qui représente aussi la chasteté pré-maritale, et enfin le bleuet « symbole de la fidélité ». Une fois désignée, la rosière recevra une dot, que la commune assume et qui s’élève à plus de 2000 euros.

Mais pour Chantale Saugnac, conseillère municipale et mère comblée de la rosière 2012 de la Brède, Léonie Saugnac, « il ne s’agit surtout pas de célébrer un mariage, ce que l’on célèbre, c’est la jeunesse brédoise, pure et saine d’esprit ». Quant aux valeurs de cette jeunesse « pure », « nous jugeons selon leur vécu dans la commune, leurs origines, mais aussi leurs convictions religieuses ». En effet, à la Brède, la rosière doit avoir fait sa communion pour pouvoir représenter son village. Et la chasteté ? « Ca n’a plus lieu d’être », affirme Chantale Saugnac. C’est déjà ça.

L’important, c’est de faire la fête

Pour beaucoup, ces symboles archaïques ne méritent pas que les féministes s’y attardent, la rosière est d’abord un moyen pour les villageois de se rassembler. Ainsi, pour le président de la société d’Histoire de Nanterre, Robert Cornaille, « la fête de la rosière à Nanterre remplaçait une fête patronale qui n’existait pas ». Dans le quartier de Saint-Jean-des-vignes, à Chalon-sur-Saône, la présidente du comité des fêtes, Yvette Michelin, explique que c’est une tradition qui lui tient à cœur car « elle permet d’animer le quartier, on est content de faire la fête, et les bénéfices sont redistribués aux personnes âgées et aux handicapés. »

C’est aussi l’avis de Mégane Roux, 17 ans, rosière 2012 de Saint-Jean-des-vignes. « On peut croire que c’est un peu vieux jeu, mais moi je trouve que la rosière récompense des valeurs actuelles, on représente son quartier, on rencontre pleins de gens… Après, chacun son idée ! »

Osez le féminisme affirme pourtant qu’ « il y a bien d’autres raisons de faire la fête ». Pour l’association, les symboles qui ne sont pour ses organisateurs qu’un folklore, « reproduisent tous les schémas hétéro-normés, et enferment la femme dans une condition de soumission ». Par exemple, la désignation d’un rosier par le maire dans certaines communes, évoque l’époque où Napoléon mariait les rosières françaises aux soldats méritants de l’Empire. « Aujourd’hui, on va célébrer les mariages forcés ? », s’insurge Osez le féminisme.

« Moi, je n'ai vraiment pas l'impression de participer au sacrifice d’une jeune fille. Les rosières sont toujours très heureuses d’être les reines de la fête, c’est un grand jour pour elles », se défend une membre de l’association des rosières de France. Pourtant, pour l’historienne Nicole Pellegrin, la rosière est paradoxalement « exclue de la fête ». « Elle est relayée à un rôle de potiche, elle n’est pas active ». Par ailleurs, Osez le féminisme assure que l’idée « n’est pas de poser un jugement de valeur, mais de faire prendre conscience aux organisateurs et aux participantes du message qu’ils véhiculent. On veut simplement les faire réfléchir. »

Pour la première fois cette année, les rosières, porte-drapeau de leurs villages, auront une représentante nationale, désignée tout près de Paris, à Suresnes le 23 juin prochain. « On va avoir les féministes sur le dos », déplore l’association des rosières de France. Osez le féminisme confirme.

 

La rosière rouge de Nanterre

La rosière de 1935, après son couronnement, au bras de M. Raymond Barbet.<br/>
La rosière de 1935, après son couronnement, au bras de M. Raymond Barbet.
La fête de la rosière de Nanterre était la plus célèbre de toutes. De 1837 à 1979, elle a du s’adapter aux évolutions du village fermier en banlieue ouvrière, jusque à son abandon, résultat conjoint de la désuétude et du combat des féministes. Entre temps, la ville avait créé une « rosière rouge », substituant la morale communiste à la morale chrétienne.

La nouvelle morale communiste

En 1935, la première rosière « rouge » sort de la mairie au bras du maire communiste Raymond Barbet. Après l’avènement de la municipalité de gauche, la rosière symbolise son accès au pouvoir, triomphante et couronnée d’un diadème, non plus d’une couronne de roses.

Le panneau de la fête de la rosière 1979, sur lequel les féministes ont apposé leur sigle.
Le panneau de la fête de la rosière 1979, sur lequel les féministes ont apposé leur sigle.
L’Eglise, quant à elle, est définitivement mise à l’écart de la cérémonie. La rosière avait toujours été l’objet de tractations entre le maire et le curée. Aux archives de la société d’histoire de Nanterre, on retrouve en effet les négociations sur l’organisation de la fête selon les années, le couronnement se fera-t-il a l’église ? Une petite fille déguisée en Sainte-Geneviève prendra-t-elle la tête du cortège ? Alors que Nanterre a longtemps négocié, Suresnes a trouvé une solution qu’elle applique encore : chaque année la ville désigne deux rosières, une laïque et l’autre religieuse.

A Nanterre en 1935, la morale communiste remplace la morale chrétienne, sans être plus souple pour le rôle de la femme dans la société. La morale ouvrière ne plaisante pas avec la vertu et la virginité. Et il s’agit désormais pour la rosière de supporter une condition relativement misérable dont elle est la victime.  L’ethnologue Martine Segalen précise : « On couronne une jeune fille dont on dit désormais qu’elle est "méritante" c’est-à-dire pauvre et sage. »

La rosière est donc récompensée parce qu’elle est victime. Beaucoup de communes encore aujourd’hui ont remplacé l’idéal de « vertu » par celui de « mérite » pour désigner leurs rosières. A Aubière par exemple, la rosière qui n’est élue que depuis une cinquantaine d’années doit être une jeune fille de la commune qui aurait perdu ses parents et se serait occupée seule de toute sa famille. Victime, vierge et mère, la femme parfaite en somme.

A Voir

En 1920, à Nanterre. La rosière est encore tout ce qu'il y a de plus traditionnel. Quinze ans plus tard, elle deviendra rosière rouge !