A la recherche du temps perdu, avec Hind Aleryani au Yémen

Les garçons et les filles du collège de Philosophie, Université de Sana’a en 1970, reproduite avec l’aimable autorisation de l’Université de Sana’a
Les garçons et les filles du collège de Philosophie, Université de Sana’a en 1970, reproduite avec l’aimable autorisation de l’Université de Sana’a

C'est une image en noir et blanc que contemple cette fois avec un étonnement sans cesse renouvelé Hind Aleryani, celle d'un groupe de jeunes gens des deux sexes, heureux de sourire au photographe. Avec un humour et une provocation subtiles, la journaliste blogueuse et écrivaine yéménite tente de rattraper le temps enfui d'où un autre Yémen, créatif et tolérant, surgit.

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Chaque fois que je contemple cette photo, je suis surprise, tant ce cliché  ne semble pas avoir été pris dans le Nord du Yémen, tant les gens qui y figurent ne semblent pas yéménites. J’approche mon visage de l’écran de l’ordinateur et fixe mon regard sur l’image en noir et blanc d’un groupe d’étudiants de l’université de Sana’a, la première faculté du Nord Yémen. Elle a été prise en 1970, immortalisant des étudiants et étudiantes se tenant côte à côte et souriant à la caméra.

La chose singulière dans cette prise de vue c’est la présence et la manière d’être des jeunes femmes. Elles portent des vêtements ordinaires, des pantalons à pattes d’éléphant, et de longues tuniques par dessus. Qui ne sont pas noirs. Où sont les abayas ? Elles ne sont pas voilées, comment est-ce possible ? Cette scène a-t-elle eu lieu réellement à l’Université de Sana’a ?

Remontons un peu le temps, si vous le voulez bien.
Les citadines du Nord Yémen portent des vêtements turcs, habituellement en un ensemble composé de deux pièces d’étoffe, l’une qui est posée sur la tête, l’autre qui est comme une grande jupe enveloppante, et les deux sont noires. Ailleurs, les « campagnardes » portent de beaux habits traditionnels yéménites, aux couleurs qui diffèrent selon les régions. J’évoque ici le Nord Yémen plus que le Sud qui fut beaucoup plus influencé par la colonisation britannique.

A la suite de la révolution de 1962 (création de la République arabe du Yémen, ndlr), et l’introduction de la culture égyptienne, le Yémen du Nord a changé. Les femmes racontent encore l’arrivée du premier groupe de celles qui portaient des « chaussettes à la mode d’Egypte ». Des écoles pour filles furent fondées. C’était la première fois. En regardant les représentations de cette époque, en particulier celles des femmes de Taiz où la première école de fille fut implantée, on ne peut qu’être étonné de ne pas réussir à y discerner "quelqu’une" habillée comme aujourd’hui. On ne peut qu’être étonné par la capacité de la société d’alors de s’adapter à de nouveaux styles de vie.

Même les arts et la littérature connurent un âge d’or à ce moment-là, avec des écrivains et artistes brillants dans tous les domaines, la poésie, le chant, le roman. Il y avait même du cinéma. Nous avions une salle de projection à Taiz. Les femmes de la ville y allaient pour voir les productions égyptiennes et indiennes, lors de séances qui leur étaient réservées. La société épousait sans heurts les changements sociaux et cette renaissance culturelle.

Il y avait un hôpital américain à Jibla. Les médecins choisissaient cette cité parce que ses habitants y étaient connus pour leur gentillesse et leur hospitalité envers les étrangers. D’autres hôpitaux ouvrirent ailleurs mais celui-là est longtemps resté le plus performant grâce aux échanges avec les médecins venus d’autres pays qui y travaillaient.

Mais tout cela bascula dans les années 1980, lorsque des cheikhs salafistes qui avaient étudié dans des pays voisins revinrent en apportant avec eux leur extrémisme, pourtant si étranger aux idées du Yéménite moyen. Ces cheikhs mirent le feu aux salles de cinéma et jetèrent de l’acide sur les jambes des femmes pour les brûler. Ils incendièrent aussi la Mosquée de la reine Arwa al-Sulayhi.

La reine Arwa avait été la première femme à gouverner dans la période qui suivit l’avènement de l’Islam (an 1066 Etat de Sulayhi) et elle avait choisi la ville de Jibla comme siège de son trône. Elle fit de la Mosquée, nommée par la suite en son honneur, un lieu de savoir et d’apprentissage destiné à tous ceux qui voulaient apprendre. Puis elle fut enterrée dans ce lieu même, que les extrémistes, depuis, ont en partie détruit, arguant que la présence de sa sépulture dans cette mosquée était une hérésie. Cet édifice religieux se tient pourtant là depuis des siècles et aucun de nos vénérés enseignants en religion n’avaient pensé à le brûler ou à le détruire. Les extrémistes finirent par le détruire entièrement, et l’Etat l’a reconstruit. Ils n’épargnèrent pas non plus l’hôpital américain et tuèrent deux des médecins étrangers au prétexte qu’ils étaient coupables de prosélytisme, alors même que les citoyens de la ville démentirent ces accusations.

Et ainsi l’art et la créativité périrent. Les femmes furent revêtues de noir, jusque dans les campagnes les plus reculées. L’extrémisme et le sectarisme ont continué à pousser. Le Yémen a changé pour un Etat islamiste, intolérant et sectaire. Des instituts islamistes ont été créés pour enseigner à une nouvelle génération le chemin vers la mort plutôt que celui qui invite à la vie.

En attendant, je fixe encore et encore cette photographie et je me demande : serait-il possible de remonter le temps ?

Le texte a été publié en anglais sur le site de Al Arabiya

Un timbre à l'effigie de la Mosquée de la reine Arwa al-Sulayhi, qui gouverna au XIème siècle au nom d'un islam réformiste et tolérant.
Un timbre à l'effigie de la Mosquée de la reine Arwa al-Sulayhi, qui gouverna au XIème siècle au nom d'un islam réformiste et tolérant.

Le blog de Hind Aleryani (en arabe)

Outre son blog, Hind Aleryani travaille pour NOW. (Liban, en arabe et en anglais), comme reporter et rédactrice en chef de la section des informations sur le Golfe.