La révolution sexuelle et tranquille de Shereen El Feki

Shereen El Feki, lors de son intervention à l'Institut du monde arabe (IMA) de Paris, le 16 janvier 2015, à l'occasion des rencontres des “Thinkers and Doers“.
Shereen El Feki, lors de son intervention à l'Institut du monde arabe (IMA) de Paris, le 16 janvier 2015, à l'occasion des rencontres des “Thinkers and Doers“.
photo Sébastien Calvet

Shereen El Feki est écrivaine, journaliste et médecin. Cette brillante intellectuelle égypto-canado-britannique, musulmane pratiquante, a écrit un livre qui bouscule les préjugés et les mentalités. La révolution du plaisir (Sex and the citadel, tout juste traduit en France) explore les sexualités dans les pays arabes, avec cette hypothèse chère à Michel Foucault ou à Willem Reich : si l'on  veut connaître un peuple, un pays, il faut passer par ses chambres à coucher. Elle était de passage à Paris, pour une rencontre à l'IMA entre "acteurs et penseurs" (Thinkers & Doers) du monde arabe.

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Il ressort de la lecture de l'essai de Shereen El Feki, un optimisme et une liberté de parole débordante (Sex and the citadel, pour le titre original, qui dispose aussi d'un site dédié). Nombre de lecteurs seront sans doute fort étonnés de découvrir que loin d'être taboue, la sexualité est un sujet librement discuté dans nombre de pays arabes, en particulier en Egypte. Mais il ne suffit pas seulement de débattre, il convient de passer des mots aux actes, postule celle qui fut aussi médecin (immunologue) avant de devenir journaliste et écrivaine. Dans cet ouvrage très documenté, et aucunement provocateur, Shereen El Feki soutient donc qu'aucune révolution ne pourra se faire sans révolution du privé, de l'intime et de la sexualité. Mais accomplir cette "révolution du plaisir" se fera avec l'islam et pas contre lui, affirme-t-elle encore.

"Je suis une musulmane pratiquante qui a grandi au Canada, dans une démocratie où j’ai eu toute latitude de pratiquer et de penser ma religion par moi-même. Personnellement, je trouve que le choix de vivre à l’intérieur ou à l’extérieur du cadre de l’islam devrait être une affaire complètement privée. Mais la réalité du monde arabe est loin de cela. A ceux qui disent qu’il faut tourner le dos à la religion et créer un Etat complètement séculier, je réponds que, réalistement, cela ne va pas se passer en une génération. Mais j’ai vu chez les jeunes assez d’ignorance, de honte, de peur et de souffrance liées au sexe pour dire que ça suffit. Je suggère donc d’explorer les possibilités de changement à l’intérieur du cadre islamique, parce que je suis pragmatique: c’est la seule manière d’obtenir des résultats dans un futur proche. Il y a d’ailleurs beaucoup plus de flexibilité à l’intérieur de l’islam que ce que les autorités séculières ou religieuses nous font croire." répondait-elle à Nic Ulmi pour le quotidien suisse Le Temps.

Déverrouiller les sociétés et les esprits

Shereen El Feki est riche d'une culture multiple. Née de père égyptien, fidèle à sa foi et aux rituels de l'islam, et d'une mère galloise catholique, tout aussi convaincue de ses croyances, elle a appris avec eux le respect des autres, la tolérance et le goût de la recherche intellectuelle. Ses parents, ensemble, l'ont encouragée à mener ces cinq années de recherche, impulsée par des lettrés arabes qui ont écrit de superbes odes au plaisir des sens, mais aussi placée sous le double auspice de Wilhelm Reich et de Michel Foucault. Pour résumer un peu rapidement, le premier, psychiatre allemand, freudien indiscipliné, prônait l'épanouissement sexuel, l'orgasme généralisé, comme vecteurs de l'émancipation humaine et le deuxième, philosophe français, a conduit et publié des travaux passionnants sur toutes les formes de répressions qu'elles soient sexuelles ou pénales, autant de verrous qu'il convient de faire sauter. Shereen El Feki aime à rappeler que « Si l’on veut vraiment connaître un peuple, il faut commencer par regarder dans sa chambre à coucher ».

Mais une autre personne rayonne sur ces pages stimulantes : la grand-mère cairote de l'auteure. Chaque chapitre est marqué de l'un des innombrables dictons, réels ou imaginés par la "Nona" égyptienne, tel ce savoureux : "Une femme intelligente peut filer la laine sur un fémur d'âne" autrement dit 'faire au mieux avec ce qu'on a'.  

Après avoir commencé comme immunologue, puis poursuivi comme journaliste spécialisée dans les questions de santé, une double formation qui l'a conduite au poste de vice-présidente de la Commission mondiale sur le VIH à l’ONU, Shereen El Feki a donc logiquement choisi le prisme de la sexualité, pratiquée, fantasmée, réprimée, discutée, pour comprendre les changements à l'oeuvre dans les pays traversés par les révolutions politiques en cette deuxième décennie du 21ème siècle. Avec souvent beaucoup d'humour, dans une langue très fluide, elle raconte ses premiers pas en quête de confidences, ses rencontres avec des médecins ou sexologues très engagés dans les combats contre les mutilations génitales féminines (le portrait de Heba Kotb, prédicatrice voilée qui dispense ses judicieux conseils sur une chaîne de télévision satellitaire est délectable) et met au jour les liens entre les basculements sociaux et leurs conséquences dans le lit conjugal. Ainsi parle-t-elle longuement de Azza, sa "porte d'entrée", dès 2005, à cette étude fouillée, une Egyptienne, mariée, mère de famille, peu encline auparavant aux plaisirs de la chair, éduquée, et occupant un poste bien mieux rémunéré que celui de son mari.  

"Les soulèvements (de 2011, ndlr) ont eu un impact inattendu sur son mariage. Son mari, autrefois si indifférent au lit, est devenu un amant intentionné. (.../...) 'Il change beaucoup. Il lit beaucoup sur le sujet, comme un bon musulman, fais ci et ci, et ça et ta femme sera heureuse. Il m'envoie toujours des articles sur la manière de satisfaire mon désir'."

Une des Unes de l'iconoclaste Jasad
Une des Unes de l'iconoclaste Jasad
Dialectique dans le boudoir

L'auteure fait aussi oeuvre d'historienne en montrant comment se sont succédé libéralisme et répression dans les pays de l'Orient. S'appuyant sur les textes sacrés, elle rappelle que la doctrine religieuse était en pleine harmonie avec le plaisir sexuel conjugal. Un plaisir célébré par des livres, tels les célèbres "Mille et une nuits", mais aussi "L'Encyplopédie du plaisir" de Ali ibn Nasr al-Katib, bagdadi du 10ème siècle, et dont elle cite une histoire à mourir (au sens propre) de rire.

"Hubba al Madaniyyah, raconte qu'elle est un jour sortie du bain accompagnée par un garçon qui avait un chiot. Il se trouve que le chiot, voyant sa vulve et ses lèvres vaginales, vint entre ses jambes et se mit à lécher son organe. (.../...) Quand elle eut atteint l'orgasme, elle retomba pesamment dessus et ne parvint pas à se redresser avant que le pauvre animal ne meure écartés."

Ces récits constituèrent la trame d'un imaginaire chez les voyageurs européens, les colonisateurs, un orientalisme caricatural qui fit exploser la prostitution, comme en témoigne le journal intime de Flaubert. C'est ce qui explique en partie le puritanisme qui a accompagné, au début du 20ème siècle, la fondation des Frères musulmans, une formation d'abord anticolonialiste.

Aujourd'hui, malgré les contradictions propres à chaque temporalité historique, les régressions, les frustrations, des tentatives artistiques, sociales ou politiques, fleurissent un peu partout dans le monde arabe, telles le magazine Jasad, impulsé par l'écrivaine libanaise Joumana Haddad, et qui ne recule devant aucun tabou.

Le livre de Shereen El Feki est une somme d'informations, d'anecdotes et de propositions. Sa réception a été spectaculaire en anglais et en français. Il devrait en être de même avec l'édition arabe annoncée pour l'automne 2015.

Le privé est politique. Et réciproquement...

24.01.2015propos recueillis par Sylvie Braibant
Dans cet entretien accordé à Terriennes, Shereen El Feki revient sur son parcours, ce qui l'a conduit à interroger ses va-et-vient entre le politique et le privé. Comment les femmes pourront-elles accéder au politique si elles ne peuvent avoir la maîtrise de leur corps et de leur sexualité.
La révolution sexuelle et tranquille de Shereen El Feki

Thinkers and Doers, un réseau pour changer la et les perspectives

Amandine Lepoutre, présidente et cofondatrice des rencontres Thinkers and Doers - photo Laurent ATTIAS
Amandine Lepoutre, présidente et cofondatrice des rencontres Thinkers and Doers - photo Laurent ATTIAS


Le Forum international du monde arabe « THINKERS & DOERS » auquel était convié Shereen El Feki les 15 et 16 janvier 2015 à Paris, comme l'affirme l'une de ses fondatrices Amandine Lepoutre, affiche pour ambition de changer regards et perspectives sur les pays et les sociétés arabes. Après avoir vécu plusieurs années dans le Golfe, la présidente de ces rencontres entre penseurs et acteurs engagés dans la construction et les renouveaux du monde arabe, s'avoue souvent interloquée par les préjugés portés sur cette région en perpétuel mouvement.

A Paris, deux jours durant, des leaders, des experts, des décideurs, des intellectuels des porteurs de projets et des personnalités émergentes qui travaillent et agissent pour la région sont venus échanger, se rencontrer, ou créer des alliances pour mieux avancer. D'autres rencontres sont annoncées, comme à Dubaï, en mars prochain. 

“Les femmes cristallisent les clichés sur les pays arabes“

24.01.2015propos recueillis par Sylvie Braibant
Modifier les perceptions, tisser des liens, amener les uns et les autres à mieux se connaître grâce à des échanges, tels sont les voeux d'Amandine Lepoutre. La présidente fondatrice de Thinkers and Doers démonte aussi les vues sur les femmes qui seraient trop cloitrées ou silencieuses dans ces sociétés, une vue très occidentale qui ne correspond pas à la réalité de femmes fortes, engagées et actives dans tous les domaines.
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