La syrienne Zaina Erhaim, lauréate du prix Peter Mackler : à 30 ans, une vétérante de la liberté de la presse

Zaina Erhaim, lauréate 2015 du prix Peter Mackler
Zaina Erhaim, lauréate 2015 du prix Peter Mackler
photo tirée du compte twitter de Zaina Erhaim

Elle a tout juste 30 ans et n'a pas quitté depuis trois ans sa ville suppliciée d'Alep dont elle raconte les blessures au jour le jour. La journaliste syrienne Zaina Erhaim est couronnée par le prestigieux prix Peter Mackler qui récompense le courage et l'éthique journalistique.

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La jeune journaliste syrienne Zaina Erhaim, âgée de 30 ans et travaillant depuis la ville d'Alep ravagée par plus de quatre ans de guerre est la lauréate 2015 du prix Peter Mackler, du nom d'un rédacteur en chef, chef de bureau et grand reporter de guerre de l'Agence France presse, décédé en juin 2008 d'une crise cardiaque.  Décerné par un groupe de journalistes appartenant à l'AFP, Reporters sans Frontières, ou encore Global Media Forum, il récompense le courage et l'éthique journalistique. Zaina Erhaim, qui succède à une autre femme, la Pakistanaise Asma Shirazi, à l'évidence répond à ces critères.

Cette jeune femme conjugue une passion pour l'information et pour son pays en guerre depuis plus de quatre ans. A rebours de nombre de ses collègues, elle n'a pas pu quitter son pays et a décidé de rester envers et contre tout - les bombes, les menaces, les maladies, la censure - entre les murs d'Alep, capitale économique de la Syrie, au Nord Ouest de cet immense Etat du Moyen Orient, "un épitomé de la guerre" ainsi que la désigne très justement Anthony Samrani, éditorialiste à L'Orient le jour : "Plus qu'aucune autre ville du pays, Alep est un microcosme de la guerre en Syrie. La cité est séparée en deux par une ligne de démarcation d'une vingtaine de kilomètres. La partie ouest, où vivent plus de 2 millions de personnes, est sous le contrôle du régime. La partie est, elle, est sous la domination de différents groupes rebelles. Les Kurdes tiennent leur position au nord de la ville tandis que l'État islamique (EI) est retranché dans les campagnes de l'Est."

Le jeudi 20 août, deux jours avant l'annonce du prix, Zaina Erhaim lançait un appel vibrant sur son compte twitter : "Chers journalistes du monde entier, svp svp, ne venez pas en Syrie. Malheureusement vous serez kidnappés par toutes sortes de criminels, et nous ne pourrons rien faire pour vous aider…"


Ses articles ont été publiés par les journaux anglo-saxons les plus prestigieux, tels celui sur un voyage de retour depuis la Turquie jusqu'à Alep, 40 kms de chaos, dans  The Economist.
Dans un autre reportage publié en février 2015 par The Guardian, le portrait de son personnage principal, Mohammad un musulman trentenaire et pratiquant, en guerre contre la dictature de Bachar El Assad, mais enlevé par l'Etat islamique, posait une question tragique aux pays occidentaux :

"D'abord, nous ne reconnaissons pas notre ami. il a perdu plus de 10 kilos et peine à se tenir debout. Son visage a pris la teinte d'un citron tourné, ses vêtements sont aussi sales que s'il sortait d'une tombe. (.../...) Mohammad est un musulman dévot, mais pour les dirigeants de l'Etat islamique, il est simplement quelqu'un qui se dresse contre eux. L'ironie c'est que tandis que Mohammad est perçu comme un dangereux séculariste par l'Etat Islamique, l'Ouest le voit comme un dangereux islamiste. (…/...) Les Syriens ont été oppressés par un dictateur et des dihadistes, puis bombardés par l'Ouest, et vous nous qualifiez de terroristes ?", concluait-elle, désespérée… 

Un morceau d'humanité

Sur son blog, principalement en arabe, la journaliste raconte la guerre au quotidien, comme dans ces "Scènes féminines de la guerre de Syrie" en plusieurs actes : "Prolifération, Patriarchie, Les femmes-objets des ONG, Les héroïnes du Show, Nuisibles, La mort au masculin". Ce formidable reportage commence ainsi :

"Une femme tient le bout de sa longue robe noire dans une main, tandis que l'autre porte un "couffin" de couvertures pliées dans lesquelles elle berce un très petit nourrisson. Elle tente de monter ainsi dans le bus mais échoue et son visage accuse la souffrance, une jeune fille la remarque et l'aide à s'installer. Elle s'assoit lentement, plaçant le bébé sur ses genoux, et de ses deux mains désormais libres, elle se cache le visage et pleure. Dans le vieux bus syrien qui revient de Turquie vers la Syrie, à travers le poste frontière de Bab al-Salamah, aux avant-postes d'Alep, une femme d'une cinquantaine d'années s'approche d'elle et dit : "J'espère que c'est un fils !"
La jeune maman sèche ses larmes et répond d'une voix profonde : "Non, c'est une fille". La femme plus âgée fronce les sourcils et se met à nous dire, à nous les autres femmes du bus : "ceci ne devrait pas arriver. Nous les femmes devons donner naissance à des enfants pour remplacer tous les hommes que nous avons perdus, la guerre n'est pas un temps pour les filles".
"

La vérité c'est que nous sommes plus en vie que beaucoup de Syriens exilés

Ainsi avance dans une région dévastée Zaina Erhaim. A  Gaël Cogné, confrère de France Télévision, stupéfait et ébloui autant par son travail que son courage, elle confie, lors de la première assemblée générale de l'Association des journalistes syriens indépendants qui se tenait en décembre 2014 à Gazantiep en Turquie :

"A Alep, j'ai toujours des amis qui viennent, on mange, on discute, on regarde beaucoup de films d'animation sur mon grand écran que je fais fonctionner avec une batterie de secours. On se plaint de tout, on pleure, on chante, on danse, c'est la vie. On apprécie chaque moment parce que ça pourrait être le dernier." Son débit s'arrête une seconde. "A l'extérieur, même les Syriens exilés pensent que nous sommes suicidaires. Mais la vérité c'est que nous sommes plus en vie que beaucoup d'entre eux."

Transmettre

Dans Alep qu'elle refuse donc de quitter, elle ne raconte pas seulement un quotidien de guerre et de morts. Malgré sa très jeune expérience, elle passe une grande partie de son temps à former d'autres syriens, dont un grand nombre de femmes, aux métiers du journalisme, aussi bien télévision que presse écrite, contribuant à l'émergence de nouveaux journaux et magazines en Syrie. Plusieurs de ses étudiant-es ont ainsi vu leurs productions publiées dans de grands médias internationaux. Elle est aussi devenue la coordinatrice de l'Institut d'informations sur la paix et la guerre (IWPR, organisation enregistrée au Royaume Uni, regroupant experts et journalistes spécialisés) en Syrie. Zaina Erhaim travaillait à Londres, à la BBC jusqu'en 2012, avant de retourner en Syrie.

"La Syrie a été le pays où le plus de journalistes ont été tués depuis 2011. Face à une oppression féroce" rappelle Delphine Halgand, directrice de Reporters sans frontières aux Etats-Unis - l'organisation internationale place ce pays au 177ème rang sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse.

"Lorsqu'on a vécu l'horreur pendant toutes ces années, c'est normal de se sentir abandonnée et d'oublier qu'il y a quelqu'un qui écoute ou lit nos histoires, que ces histoires importent", a réagit, auprès de l'AFP, Zaina Erhaim en apprenant avoir remporté le prix.