La Turquie indignée après le viol et le meurtre d’une étudiante

Photo de la jeune étudiante turque violée et tuée, lors d'une manifestion dans le pays.
AP Photo/Burhan Ozbilici

Ozgecan Aslan, une étudiante turque a été retrouvée morte vendredi 13 février  2015 après avoir été violée, tuée et brûlée par le chauffeur de bus qui la ramenait de l’université à son domicile. Depuis, des dizaines de milliers de Turcs ont manifesté dans plusieurs grandes villes du pays. Ils accusent le président Erdogan et son parti l'AKP de fermer les yeux sur l’augmentation des violences faites aux femmes. 

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C’est le meurtre de trop pour les Turcs. Ozgecan Aslan, 20 ans, était portée disparue depuis le 11 février. Deux jours plus tard, elle est retrouvée morte dans une rivière de sa ville natale, dans le sud du pays. Alors qu’elle se trouvait dans un minibus la ramenant de son université à son domicile, le chauffeur la viole, et la tue à coups de barre de fer. Aidé par deux complices dont son propre père, le violeur a ensuite coupé les mains de sa victime et brûlé le corps pour faire disparaître les traces ADN.  

Un acte barbare, qui a provoqué une vague d’indignation dans le pays. Pendant trois jours, un millier de manifestants ont défilé à Mersin et Ankara pour exprimer leur colère, leur émotion mais aussi dénoncer la recrudescence des meurtres de femmes.  Pour eux, le gouvernement islamo-conservateur est trop laxiste concernant les violences qui leur sont faites.

Moins d'une semaine après ce drame, un nouveau meurtre de femme vient de défrayer la chronique. Un homme de 43 ans, a avoué avoir tué son épouse, dont le corps a été découpé en morceaux et retrouvé dans une poubelle d'un quartier d'Istanbul. Le tueur  présumé atteint de schizophrénie dit l'avoir poignardée "dans un accès de rage". Les mouvements féministes reprochent au président d'entretenir les violences contre les femmes par les préjugés religieux qu'il véhicule. Le 17 février, Erdogan assurait encore que les féministes n'avaient "rien à faire avec notre religion et notre civilisation"

L’AKP et le président montrés du doigt dans cette affaire

« Chaque jour il y a deux ou trois femmes qui sont tuées, étranglées par leurs maris, souvent lorsqu’elles veulent divorcer. Là, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour les Turcs », souligne la journaliste et écrivaine Mine Kirikkanat auteure de romans à succès et éditorialiste au quotidien, ancien et réputé Cumhuriyet.

La place de la femme en Turquie a été constamment rabaissée

Pour elle, c’est l’islamisation de la société,  prônée depuis douze ans par le parti AKP (Parti de la justice et du développement), qui est responsable de ce type de drame.  Le chef du principal parti d’opposition a également attribué la hausse des violences faites aux femmes à la « morale » et la « mentalité » religieuses de l’AKP. Mais ce sont aussi les propos récurrents des membres du gouvernement et du président Recep Tayyip Erdogan sur la place des femmes qui sont dénoncés.

L’ancien premier ministre a en effet récemment estimé « contre-nature » l’égalité hommes-femmes. Mais d’autres discours avaient fait polémique, notamment lorsqu’il avait encouragé les Turques à avoir beaucoup d’enfants et à rester à la maison pour s’occuper du foyer. « Cela a rabaissé la place de la femme en Turquie », commente la journaliste.

C'est aussi selon l'écrivaine, la communauté religieuse à laquelle appartenait la jeune fille, qui a provoqué la colère chez les manifestants. Ozgecan était alévie, une branche de l’islam chiite vue comme trop libérale (leur culte leur permet de danser, chanter, femmes et hommes à côté et les épouses ne sont pas voilées), qui serait souvent l’objet d’attaques de la part du gouvernement. « Son meurtre a ravivé le sentiment de persécution des alévis, mais aussi de la femme laïque, libre de ses paroles, de ses gestes et de sa tenue vestimentaire ».

Mine Kirikkanat. DR

Près de 300 cas de meurtres de femmes par an en Turquie

Le gouvernement a immédiatement réagi, balayant les critiques et promettant des peines sévères pour les assassins.  Lors d’un discours, le président Erdogan s’est aussi présenté comme un fervent défenseur des femmes.  « La violence contre les femmes est une plaie ouverte dans notre société (...) une rupture de la confiance de Dieu » a-t-il déclaré. 

Selon l’association turque des droits de l’homme (IDH), les meurtres de femmes auraient fortement augmenté depuis dix ans pour atteindre 294 cas en 2014. Les associations féministes ont elles aussi condamné les violences faites aux femmes, en encourageant les victimes à sortir du silence. Sur les réseaux sociaux, les messages affluent sous le hashtag #sendeanlat (#toi aussi raconte) et le nom de la jeune fille a été tweeté plus de 3 million de fois en 72 heures. Une pétition en ligne a même été lancée, exigeant des mesures plus fortes pour les auteurs de violences faites aux femmes, recueillant désormais plus de 870 000 signatures. 

Le premier ministre Ahmet Davutoglu a promis une réforme comprenant des « peines aggravées de prison à vie et d’isolement », écartant la possibilité de rétablir la peine de mort, évoquée par certains ministres. « Non pas en tant que ministre mais en tant que femme et mère, je pense que les crimes de ce genre peuvent être punis de la peine de mort », avait lancé la ministre de la Famille, Aysenur Islam, la seule femme du gouvernement.

Hillary Margolis, de l’ONG Human Rights Watch, a quant à elle invité les hommes politiques turcs à agir davantage contre les violences.
« La Turquie était fière d’être le premier pays à ratifier la convention d’Istanbul sur les violences faites aux femmes. Il est temps qu’elle arrête de trahir les femmes et tienne ses promesses », a-t-elle déclaré à l'AFP. 

Mais un mouvement s'est enclenché qui va au delà de ce terrible acte de violence mortelle, une détermination nouvelle des femmes. Mine Kirikkanat  met en avant un autre aspect remarquable de cette protestation : lors des funérailles de Ozgecan, contrairement aux traditions et directives religieuses, défiant l'imam, des dizaines de femmes se sont emparé du cercueil pour le porter, en un geste plus spectaculaire que n'importe quel cri...
 

Lors des funérailles de Ozgecan, contrairement aux traditions et directives religieuses, défiant l'imam, des dizaines de femmes se sont emparé du cercueil pour le porter...
Lors des funérailles de Ozgecan, contrairement aux traditions et directives religieuses, défiant l'imam, des dizaines de femmes se sont emparé du cercueil pour le porter...
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Là où les femmes ne peuvent pas se sentir libre, bientôt les hommes ne se sentiront pas libres non plus

Une semaine après les deux meurtres, des hommes décidaient d'entrer visiblement dans le mouvement… vêtus de jupes. Une petite cohorte de vingt messieurs se sont ainsi rassemblés à Istanbul sous les regards curieux et parfois franchement amusés des passants sur la grande rue piétonne d'Istiklal qui mène à la célèbre place de Taksim, sur la rive européenne de la mégapole. "Ce n'est pas qu'une histoire de femmes, là où les femmes ne peuvent pas se sentir libre, bientôt les hommes ne se sentiront pas libres non plus", a expliqué Mustafa Solay, l'un des participants à cette démonstration. Bulut Arslan, autre manifestant, renchérit : "au sein de la société les femmes subissent de nombreuses violences et cela fait du mal à toute la société en général".

Cette opération spectaculaire en rappelle une autre : en mars 2007, des Turques célèbres, intellectuelles, patronnes, artistes ou journalistes, avaient lancé une campagne publicitaire "coup de poing" – ou plutôt coup de poils en s'affichant en grande largeur sur les murs, dans la presse ou dans les médias audiovisuels, affublées d'une moustache, avec ce slogan "Est-il nécessaire d'être un homme pour entrer au Parlement ?".
 

Des hommes manifestent, à Istanbul contre les violences faites aux femmes, en jupe.
Des hommes manifestent, à Istanbul contre les violences faites aux femmes, en jupe.
AP