Terriennes

« The Lady », l'incroyable destin de la Dame de Rangoun

La star malaisienne Michelle Yeoh incarnant Aung San Suu Kyi dans “The Lady.“
La star malaisienne Michelle Yeoh incarnant Aung San Suu Kyi dans “The Lady.“

Luttant pour la démocratie par la seule force de la non-violence, la dissidente birmane Aung San Suu Kyi a inspiré Luc Besson. Le réalisateur français  vient de lui consacrer un film : The Lady.

Le cinéaste retrace le destin hors du commun de cette icône de la paix, se focalisant plus sur sa vie intime de femme que sur ses activités politiques. Un film émouvant qui reste « très fidèle à la réalité », selon Mireille Boisson, spécialiste de la Birmanie à Amnesty International.

dans
Le film de Luc Besson est-il fidèle à la réalité ?

Aung San Suu Kyi est la seule à connaître la vérité sur sa vie. Mais d'après ce que l'on en sait, oui, ce filme reste très fidèle à son parcours et à ses idéaux. Quand elle est retournée en Birmanie, après des années d'absence, pour se rendre au chevet de sa mère mourante, elle n'avait pas de prétentions politiques. Comme le montre le film, elle a été embarquée dans la vie politique par l'aura de son père, ancien général qui a libéré la Birmanie des colons britanniques.  Elle s'est sentie un devoir et s'est révélée être à la hauteur des idéaux de son père : défendre la démocratie dans la non-violence et faire de la Birmanie un pays libre.

Qu'est-ce qui vous a touché dans The Lady ?

J'ai été très touchée par la fidélité aux images. Par exemple, la maison de Suu que l'on voit dans le film ressemble exactement à la vraie que je connais très bien de l'extérieur. D'ailleurs, j'ai été si troublée que j'ai demandé à l'actrice Michelle Yeoh qui incarne Aung San Suu Kyi, si le tournage n'avait pas eu lieu chez elle à Rangoun. En fait, la même maison avait été reconstruite à l'identique en Thaïlande. C'est un film très respectueux.

Pour moi, la grande scène du film, c'est quand Aung San Suu Kyi traverse les rangs des soldats avec un air souverain qui les buffle. Pas de mépris, pas de colère, juste un sourire sur son visage. D'après ce que les Birmans m'ont raconté, cela s'est passé vraiment comme ça. C'est une scène historique d'août 1988. Les étudiants manifestent depuis des jours à Rangoun et se font réprimer par l'armée qui leur tire dessus. Avec son courage et sa dignité, Aung San Suu Kyi est allée face aux militaires espérant faire arrêter le bain de sang et elle a dit : « Il ne faut pas avoir peur. Ils n'ont que des fusils, nous avons des idéaux. »

Avant de retourner en Birmanie, quelle était la vie d'Aung San Suu Kyi en Angleterre ?

Elle y a fait une partie de ses études. Elle a ensuite épousé un professeur de Tibétain avec qui elle a eu deux garçons. Elle n'avait alors aucun dessein politique. Elle menait une vie simple d'épouse et de mère de famille.

Comment s'est-elle construite politiquement ?

Comme elle l'avoue dans le film, elle n'avait aucune expérience politique quand elle s'est lancée dans la création de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie. Mais elle avait l'appui des amis de son père qui, eux, avaient fait de la politique avant l'indépendance et l'établissement de la dictature. Ces hommes qui avaient une parole et des principes, ont su l'entourer et elle a su leur imposer le principe de non-violence, une idéal qui vient profondément d'elle, de son héritage familial et de sa pratique du bouddhisme.  

Dans le film, on se rend compte que son mari l'a beaucoup soutenue. Quel a été son rôle politique auprès d'Aung San Suu Kyi ?

Je pense qu'il a compris que les Birmans réclamaient quelque chose d'Aung San Suu Kyi et qu'elle devait assumer ce qu'on lui demandait. Je ne crois pas qu'il l'ait poussée à faire quoi que ce soit. Il avait trop de respect pour elle.  Il lui a dit :  « Ma soeur s'occupera des garçons en Angleterre, fais ton devoir. » Pas plus... Quand il était mourant en Angleterre, il ne l'a jamais suppliée de revenir.  

C'est aussi lui qui a posé sa candidature pour le prix Nobel de la paix ?

Tout à fait. Un prix qu'Amnesty a soutenu et qu'elle méritait largement. Je pense qu'il a beaucoup admiré Suu dès qu'elle a pris une dimension politique incroyable qu'il n'avait pas soupçonnée chez sa femme.

Aung San Suu Kyi a été privée de liberté pendant plus de 15 ans, soit emprisonnée soit assignée à résidence chez elle. Que faisait-elle recluse dans sa maison ?

Elle vivait avec deux domestiques, une mère et sa fille, qui comme elle n'avaient pas le droit de sortir. Sa nourriture était fournie par les militaires. Pour améliorer l'ordinaire, des militants de son parti déposaient des paniers devant la grille de sa maison.

D'après ce qu'elle a raconté, Aung Sans Suu Kyi a passé beaucoup de temps à méditer, à faire de la couture et de la broderie. Elle disposait aussi de la bibliothèque personnelle de son père et du piano familial. Pendant longtemps, elle n'a eu aucune radio et avait la joie de lire la presse officielle. Elle n'avait aucun lien avec l'extérieur, n'a jamais eu de correspondance secrète avec qui que ce soit. Elle était véritablement emmurée. La seule visite qu'elle avait était celle de son médecin, une fois par mois. Personnellement, je lui envoyais tous les ans pour son anniversaire une carte mais, bien sûr, elle n'en a jamais reçu une seule.

Aung San Suu Kyi, après sa libération, devant le siège de son parti. Photo : Reuters
Aung San Suu Kyi, après sa libération, devant le siège de son parti. Photo : Reuters
Ces années de réclusion ne l'ont-elle pas fortifiée ?

Elle s'est consolidée intérieurement. Cette solitude lui a permis de renforcer son idéale de réconciliation, de non-violence. Elle ne s'est jamais posée en martyr. Ne s'est jamais plainte. N'a jamais dit un mot sur le fait qu'elle ait peut être victime de maltraitance. C'est son immense dignité : « Je suis. Vous ne briserez jamais.»  C'est sa force intérieure.

Comment expliquez-vous le fait qu'elle n'ait jamais été oubliée par les Birmans ?

D'une part, le mythe de son père a toujours été très fort. C'est le quasi fondateur de la Birmanie. D'autre part, l'image d'elle traversant les rangs des militaires en août 1988 est restée dans les mémoires et a été transmise d'une génération à l'autre. Les parents ont raconté à leurs enfants.

A sa libération, un nombre incroyable de jeunes l'attendaient dans la rue. Quand elle est revenue au bureau de son parti, des jeunes se sont également précipités pour la voir.

Après avoir accepté de discuter cet été avec le nouveau président civil de la Birmanie, n'est-elle pas en train de changer de stratégie et d'assouplir son discours ?

Non, je ne le pense pas. Elle a toujours dit qu'elle était pour la réconciliation, qu'elle avait la main tendue et qu'elle n'a jamais été contre l'armée, étant elle-même fille de général. C'est toujours ce message qu'elle a fait passer.  

Après avoir libéré 200 prisonniers politiques, le pouvoir birman a promis des nouvelles élections législatives partielles. Le combat d'Aung San Suu Kyi pour la démocratie est-il sur le point d'aboutir ?

Il est possible qu'elle-même se présente aux élections mais les discussions sont toujours en cours au sein de son parti, très démocratique. Il ne faut pas se faire piéger par le régime ! Le nouveau gouvernement civil qui a succédé à la junte militaire n'est plus le diable mais il faut rester vigilent. Le président semble vouloir impulser des changements mais est-il si libre qu'il le montre ?