Laïcité : les Etats-Unis mettent l'Europe en garde

Les habitants du vieux continent n'apprécient guère quand la critique vient de l'extérieur, en particulier des Etats-Unis... Un récent rapport de la commission sur la liberté religieuse dans le monde, mandaté par le Congrès américain dénonce une pratique de la laïcité "agressive" et "contre-productive" en Europe de l'ouest. 

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Paru fin avril 2013 aux Etats-Unis, le rapport de la Commission sur la liberté religieuse dans le monde (United States Commission on International Religious Freedom, USCIRF, organisation fédérale gouvernementale) (lien en anglais) est passé largement inaperçu. Pourtant, il pointe une dérive qu'il qualifie de "dangereuse" en Europe de l'Ouest, où les gouvernements appliquent de plus en plus de lois jugées "discriminatoires".

"Ces dernières années, il y a eu de nombreuses lois qui sont passées en Europe de l'Ouest" explique Elizabeth Cassidy, directrice adjointe des recherches de la commission, "ça a commencé en 2004, en France, avec la loi qui interdisait les symboles religieux à l'école, puis en 2009, en Suisse, avec l'amendement constitutionnel sur la construction des minarets, puis encore plus récemment en France et en Belgique, avec les lois sur le voile intégral". Pour les rapporteurs, ce corpus législatif montre une "tendance claire vers plus de restrictions de la liberté de culte".

La commission va encore plus loin, pour elle, "ces restrictions vont à l'encontre des droits de l'Homme". Elizabeth Cassidy explique que le rapport qu'elle a coordonné "s'appuie sur les standards internationaux, la déclaration universelle des droits de l'Homme des Nations Unies, et nous faisons, comme les Nations-Unies d'ailleurs, le constat d'une incompatibilité entre ces lois et la liberté d'expression religieuse inhérente aux droits de l'Homme".

L'occasion, pour la commission, de rappeler que la laïcité est "la neutralité vis à vis des religions et non pas leur neutralisation" explique Elizabeth Cassidy. D'autant plus que ces lois "visent tout particulièrement des minorités, et deviennent ainsi discriminatoires". Pour elle, la loi interdisant les symboles religieux à l'école votée en France en 2004 "touche beaucoup plus les jeunes musulmanes, nombreuses à exprimer leur foi a travers le port d'un voile, que les autres enfants." Mais pas seulement : "Elle affecte aussi de nombreux enfants sikhs, car dans cette religion, il est obligatoire, pour les garçons, de porter un turban".

Des lois contre-productives

L'un des quatre minarets suisses Photo AFP/Fabrice Coffrini
L'un des quatre minarets suisses Photo AFP/Fabrice Coffrini
Justifiées au motif qu'elles servent une meilleure intégration des minorités à la société, la commission constate que ces lois ont exactement l'effet inverse. "Au contraire, ces lois limitent l'intégration sociale des individus affectés : elles limitent leur possibilité d'aller à l'école publique car les parents doivent choisir entre leurs convictions religieuses et l'éducation nationale, et de nombreux parents préfèrent retirer leurs enfants de l'école publique".

Après l'école, c'est le marché du travail qui est affecté. "Il y a une augmentation évidente de preuves d'effets discriminatoires contre les femmes musulmanes, quand elles cherchent du travail. C'est le cas en France, mais aussi en Belgique, et en Allemagne où il y a des lois similaires au niveau régional".

"C'est très paradoxal"
explique Elizabeth Cassidy, "ces lois sont votées au nom de grands principes comme la laïcité ou l'intégration des minorités alors qu'elles vont justement à leur encontre". Car l'effet principal de ces lois, pour la commission, est de "stigmatiser des minorités, de les marginaliser davantage, et c'est particulièrement le cas vis-à-vis des musulmans".

Le rapport cite l'exemple de l'amendement constitutionnel voté en Suisse en 2009 interdisant la construction de minarets, "alors qu'il existait seulement quatre minarets sur tout le territoire ! Et c'est la même problématique avec le port du voile intégral en France, cela concerne moins de 400 femmes, créer une loi qui les vise particulièrement relève de la discrimination religieuse et contribue à les stigmatiser, à créer un problème qui n'en est pas un".

La commission reconnaît cependant que l'Etat est légitime quand, dans un contexte particulier ("dans une banque ou un bâtiment gouvernemental par exemple") il demande à des personnes de s'identifier. "Mais quand la loi s'étend à un niveau aussi large, cela provoque évidemment le sentiment pour la population musulmane d'être extrêmement visée".

"C'est d'autant plus alarmant" poursuit Elizabeth Cassidy, "qu'il y a une corrélation évidente entre ces lois et l'augmentation d'une hostilité sociale vis à vis des minorités visées, qui s'en trouve légitimée". "En Europe, les agressions islamophobes ne cessent d'augmenter et ces lois, qui avaient pour ambition d'intégrer ces minorités participent au contraire à dégrader leurs relations avec la société".

"Il faut être conscient que restreindre l'expression religieuse, c'est prendre le risque d'un violent retour de flamme" prévient Elizabeth Cassidy. La commission, qui compare la liberté d'expression au niveau international, montre en effet dans son rapport que les pays qui protègent le plus la liberté de culte sont en général plus pacifiés, plus stables que ceux qui ne la protègent pas. "C'est d'autant plus alarmant de voir les démocraties européennes, qui se portent garantes des droits de l'Homme, aller dans une si mauvaise direction" déplore Elizabeth Cassidy. 

Les Etats-Unis, un modèle à suivre?

Dalia  Mogahed a rejoint la maison blanche en 2009
Dalia Mogahed a rejoint la maison blanche en 2009
La commission ne s'étonne pas que son rapport ait été aussi peu relayé en Europe, "n'importe quel pays ne supporte pas les critiques qui viennent de l'étranger" constate Elizabeth Cassidy. "L'Europe est parfois très critique vis-a-vis des Etats-Unis, mais tout cela fait partie d'un échange d'idées, ce qui est positif".

Sans l'ériger en modèle du genre, il est quand même assez remarquable que de nombreuses femmes voilées travaillent à la Maison Blanche, sans que l'opinion publique s'en émeuve. C'est notamment le cas de Dalia Mogahed, la présidente du centre américain d'études musulmanes, intégrée "bureau des partenariats religieux" créé par Obama en 2009. Son rôle est de s'appuyer sur des organisions religieuses différentes, en partenariat avec des acteurs laïcs, "afin qu'ils résolvent, ensemble, des problèmes communs" explique Dalia Mogahed.

Cette américaine d'origine égyptienne explique que "Les défis sociétaux, comme l'intégration, sont partagés par tous les groupes confessionnels et il est de notre devoir de les unir contre des défis communs". Auteure en 2008, avec John L. Esposito du livre "Qui parle au nom l'islam? Qu'est ce qu'un milliard de musulmans pensent vraiment", une vaste étude extrêmement documentée de l'opinion musulmane dans le monde, elle espère combattre les stéréotypes. "Les musulmans américains ont des idées et veulent participer à l'élaboration de solutions qui servent leur pays. Il est important qu'ils aient la possibilité de le faire".

Elle s'étonne par ailleurs d'être questionnée sur son hijab : "le voile est un non-problème" tranche-t-elle. Et Elizabeth Cassidy de confirmer : "je n'ai constaté aucune réaction particulière à se nomination. Je sais par ailleurs qu'il y a d'autres conseillères à la maison blanche qui portent un hijab, j'en connais personnellement, et ça ne choque personne".

Ce n'est donc pas un problème, aux États-Unis, de porter le voile ? "Ce n'est en tout cas pas un problème de loi" explique Elizabeth Cassidy, "je n'ai aucun doute sur le fait qu'aux Etats-Unis, il y ait des femmes qui portent le voile et qui peuvent sentir sur elles un regard suspicieux, mais il n'y a aucune loi qui leur interdise de porter un voile dans les lieux publics, dans les écoles, ou dans des bureaux gouvernementaux." Elle admet par ailleurs qu'elle ne "comprend pas vraiment qu'il y ait une telle focalisation sur le voile en Europe de l'ouest".

Au nom de la commission de la liberté religieuse dans le monde, Elizabeth Cassidy explique que "les gouvernements ne devraient pas dire aux gens, hommes et femmes, comment ils peuvent, ou non s'habiller. Et nous dénonçons autant les lois discriminatoires votées en Europe que la politique de l'Arabie Saoudite qui réclame de toutes les femmes qu'elles se couvrent".

Depuis que le rapport a été publié, Elizabeth Cassidy confie qu'elle reçoit de nombreux mails de femmes musulmanes Françaises et Belges dont elle cite quelques mots : "C'est notre choix, nous voulons la liberté de choisir".