Terriennes

Lamia Berrada-Berca

Ecrivaine

dans
Quelle est la plus grande conquête des femmes ?
Il ne saurait y en avoir qu'une seule... Les conquêtes des femmes se définissent plutôt selon moi en deux types : l'accroissement de leur statut et de leur place dans l'espace social et public avec l'accès à l'éducation, le droit de vote, le droit à l'autonomie financière, mais également sur le plan très intime la pleine maîtrise de leur corps comme l'indique depuis peu la possibilité de maîtriser le domaine de la procréation. La faculté de pouvoir légalement en disposer par elles-mêmes, et d'être reconnues responsables et libres de leurs choix, de leurs actes comme de leur pensée. Cet aspect a révolutionné le rapport des femmes au travail et le rapport aux hommes en général. La société a redéfini les rôles à la lumière de cette liberté retrouvée de la femme qui ne demeure pas moins investie de sa dimension maternelle ancestrale.

Quelle grande victoire leur reste-t-il à remporter ?
L'égalité pleine et entière des sexes. Le respect qu'on leur doit en tant qu'individu à part entière, libre et égal en droits. La conquête de l'égalité est un chemin qui demeure encore semé d'embûches, et dont les victoires, partielles, incertaines, mais surtout inégales selon les pays et les continents témoignent d'un monde encore très injuste pour beaucoup d'entre elles...

Le système profondément patriarcal de nombreuses sociétés n'exclut pas le fait aussi que, à d'autres endroits, comme l'a dit Otto Weininger (Sexe et caractère), « le plus grand, le seul ennemi de l'émancipation de la femme est la femme. » Il est important qu'elles puissent rendre légitimes ces combats au sein même de leur groupe, et permettre au système de transmission générationnel d'influer au profit de l'épanouissement des femmes à venir, et non pour maintenir la coercition d'un système qu'elles veulent la plupart du temps imposer à d'autres de la même façon qu'elles-mêmes ont dû le subir...

Ce qui motive votre engagement
Que 50% de l'humanité soit ignorée, bafouée, voire maltraitée dans de
nombreux milieux et pas si loin de nous. Que trop de filles encore n'aient
pas accès à l'éducation.

Mon engagement s'appuie sur des réalités concrètes : le fait d'être une femme avec un héritage de la vision, de l'éducation léguée par une mère française enraciné dans une culture où la conscience de soi et où la place de l'individu sont le résultat d'un long processus historique d'émancipation intellectuelle qui m'ont permis de projeter un regard lucide sur ces questions. Mais née dans un pays, le Maroc, où la réalité que les femmes vivent au quotidien comprend toutes sortes de batailles pour l'affirmation de certains droits présumés acquis, ou en passe de l'être. Le fait que ce pays ait pu connaître une première évolution avec l'étape du code de la Famille en 2003, qu'on appelle la Moudawanna, et que la dynamique de changement doit demeurer plus que tout vivace...sont autant de raisons qui m'ont rendue particulièrement sensible à la question très jeune. La distorsion entre ma pensée et les réalités des pays du Sud auxquelles j'ai accès m'ont amenée à me sentir tout naturellement concernée par ces questions.

De cette confrontation est née l'idée que nous avons chacun un rôle à jouer dans l'évolution de nos sociétés. Mon parcours de professeur de Lettres est une première forme d'engagement aux côtés de jeunes dont il s'agit de forger les consciences critiques. Une démarche qui implique à la fois de les éveiller à la perception des réalités pour leur permettre de mesurer leur place, d'apprendre à la définir, et de tenter de comprendre les enjeux qui les environnent. J'ai toujours eu à coeur de transmettre le message, le discours de la philosophie des Lumières qui est imprégné de ces valeurs . Le combat pour l'émancipation de la femme en Europe y trouve d'ailleurs sa source...La portée d'un texte satirique tel que celui de Voltaire “Femmes, soyez soumises...”ont l'intelligence de renverser des systèmes préétablis en attaquant leurs fondements avec l'arme subtile mais ô combien efficace de l'ironie...Le monologue de Marceline dans le Mariage de Figaro agit dans le même sens tout en se servant de la rhétorique polémique...Peu importent les moyens quand la visée, au final, sert le même projet de société...Et les écrivains en ont  conscience depuis toujours.

Il est important qu'il puisse continuer à y avoir, comme aujourd'hui, des Salman Rushdie, des  Talisma Nasreen, dans la lignée d'un Voltaire disant  “moi, j'écris pour agir...”De tels messages sont à mon sens essentiels à transmettre dans son enseignement aux jeunes générations. L'engagement humain que suscite la vocation d'enseigner est en effet soutenu par le désir profond de construire des individus pleinement conscients d'eux-mêmes dans un monde confus où la perte des valeurs entraîne des replis identitaires, où la mondialisation économique sauvage n'empêche pas le communautarisme culturel, où la valeur de l'individu se trouve noyé dans une logique de masse écrasante. Or la femme détient les clefs de l'éducation, de la transmission familiale des codes et des valeurs. D'où la nécessité de la pourvoir des outils intellectuels, des outils économiques, des outils juridiques pour l'aider à penser le monde d'aujourd'hui en servant de chaînon, de relais d'une génération à l'autre pour véhiculer, générer un changement profond des mentalités dans le temps.

Mon engagement associatif dans des projets culturels de proximité, des ateliers d'écriture, est nourri de cette conviction profonde selon laquelle la culture est un levier de développement humain dont on ne peut plus aujourd'hui ignorer la portée. Amélie Nothomb rappelait qu'on s'émancipe par la parole. Ce qui est clair, à mes yeux, c'est qu'il est important, dans le bruit et la rumeur du monde que chacun, à quelque niveau que ce soit, puisse faire entendre la singularité de sa voix... Je l'ai compris le jour où j'ai entendu une élève, adolescente, me dire qu'elle n'avait jamais appris à dire « je »...En France, la situation des femmes dans certaines cités où domine un discours machiste, et que je connais bien pour avoir longtemps travaillé en banlieue, -sans désir de stigmatisation aucun-, montre bien la difficulté de certaines femmes à pouvoir exister, au-delà de tous les schéma culturels communautaires ou autres, avec le souci d'être respectée dans leur intégrité physique et morale.  On ne peut pas, on ne doit pas oublier cette violence au quotidien. Le meurtre de Sohane, qui m'avait comme beaucoup marquée en 2002, ne doit pas servir à rien...

La culture au sens large se diffuse sur la base de certains fondamentaux tels que le respect de l'individu et l'égalité de chacun. Avant d'être l'avenir de l'homme, les femmes sont déjà la moitié de l'humanité...Je pars du principe simple selon lequel l'équilibre du monde est en jeu tant que les femmes ignoreront la nécessité d'exister pleinement dans leur rôle et en sauront pas le faire admettre en se sentant justes et légitimes dans ce rôle.

Mes origines plurielles donnent certainement une portée supplémentaire à ma démarche car le métissage élargit selon moi la conscience que l'on peut avoir du monde, qu'on le veuille ou non. S'en dégage l'idée d'être partie prenante d'un grand tout, d'être à l'entrecroisement d'univers qui se retrouvent autour de fondements universels et humanistes où l'Homme peut accéder enfin au rang de dénominateur commun.