Le 8 mars de Willis from Tunis

Le chat Willis from Tunis est né en pleine révolution tunisienne, sous la plume de la dessinatrice Nadia Khiari, le 13 janvier 2011, lors du discours de Ben Ali. Consternée par les propos de l'ancien dictateur, cette enseignante aux Beaux-Arts esquisse ses premiers dessins qui vont très vite rencontrer un joli succès sur les réseaux sociaux. Depuis, chaque jour, un dessin est posté en ligne et commente la révolution ou évoque certains faits de l’actualité internationale. Rencontre avec l'intéressée et sélection spéciale de ses dessins à l'occasion de la journée internationale des femmes.

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Entretien avec Nadia Khiari


Nadia Khiari © Karim Mrad
Nadia Khiari © Karim Mrad
"Willis from Tunis" est né le 13 janvier 2011, lors du discours de Ben Ali. Postés sur votre page Facebook, vos dessins ont vite rencontré un joli succès. Deux ans plus tard, où en êtes-vous ? 

Une vingtaine de personnes suivaient alors mes dessins, aujourd'hui, ils sont plus de 20 000. Je continue à publier mes dessins sur Facebook et Twitter selon l’actualité en Tunisie ou ailleurs. Une des principales raisons pour lesquelles je continue à dessiner est le retour immédiat que je reçois après chaque publication : des commentaires sous mes dessins sont parfois plus hilarants que mes dessins. C’est un échange, je reçois autant ou plus que je donne. C’est motivant et encourageant pour moi. J’ai publié deux recueils en Tunisie, un en France (aux éditions de la Découverte) et un autre en langue arabe au Liban. J’ai eu l’honneur de rencontrer beaucoup de dessinateurs, de travailler pour Siné Mensuel et de faire partie de Cartooning for peace. Nous avons par ailleurs créé un site internet satirique (www.yakayaka.org ) avec un collectif de dessinateurs et blogueurs (tunisiens mais aussi algériens, espagnols, français etc).


Au lendemain de la Révolution de jasmin vous disiez que « l’une des seules vraies victoires concrètes de la révolution, c’est la liberté d’expression ». Et aujourd'hui ?

Malgré les tentatives d’intimidation, les menaces, les procès intentés aux journalistes et aux artistes, la parole est toujours libérée en Tunisie. Après des décennies de silence, nous découvrons le plaisir de critiquer, de remettre en question, de penser différemment. La liberté d’expression est toujours en danger mais nous restons vigilants. Des Tunisiens ont été torturés, emprisonnés et sont morts pour cette liberté d’expression durant la dictature de Ben Ali (comme Zouhayer Yahayaoui, par exemple). Nous nous devons de lutter pour la conserver.

© Nadia Khiari
© Nadia Khiari
Plus personnellement, dans votre vie de dessinatrice satirique, qu’est-ce qui vous inspire ?

Mes idées de dessins viennent de ce que je vis au jour le jour : lorsque je lis les journaux, je parcours les blogs ou réseaux sociaux, quand je discute avec des personnes, quand je vis des événements. L’absurdité de certains événements m’inspire : la dérision est un moyen de faire passer le message. Nous sommes bombardés d’informations, nous vivons à 200 à l’heure depuis la révolution et nous avons le nez dans le guidon. J’essaye souvent de prendre du recul, de voir les choses avec distance lorsque je dessine.

Pour cette journée du 8 mars, nous avons sélectionné une série de dessins sur le thème des femmes. Qu’est-ce qui vous choque le plus concernant la place des femmes en Tunisie ?

La majeure partie des femmes en Tunisie sont instruites, diplômées et indépendantes. J’ai été éduquée avec l’idée qu’une femme ne doit pas dépendre des hommes (que se soit son père, son frère ou son mari), qu’elle doit faire des études et travailler pour être indépendante. Ce qui me choque c’est lorsqu’on donne raison aux machistes et qu’on affirme que la femme n’est pas l’égale de l’homme, qu’elle est la cause du chômage en Tunisie….

© Nadia Khiari
© Nadia Khiari
En août 2012 les féministes et militants des droits humains manifestaient contre un article de la nouvelle Constitution qui passait sous silence le principe d'égalité, lui préférant celle de complémentarité entre hommes et femmes. Où en est-on de cet aspect de la constitution tunisienne ?

En effet, cette proposition d’article, voté majoritairement par des députés d’Ennahdha, était perçue comme un traquenard. Mais vus les manifestations d’indignations, pétitions et le combat des femmes, cet article a été abandonné. Alors que les vrais problèmes de la Tunisie sont l’économie en berne, le chômage et la misère, les députés et gouvernants passent leur temps à nous parler de valeurs morales et remettent en questions les progrès de notre pays.

Plus généralement, quelle est selon vous la plus grande conquête des femmes ?

L’égalité entre les hommes et les femmes en droits et en devoirs. Ce n’est pas le cas dans beaucoup de pays malheureusement. L’apartheid nous choque, les castes nous choquent, le racisme nous choque mais l’inégalité entre les hommes et les femmes est tellement répandue que l’on n’en parle même plus dans les médias : l’inégalité des salaires entre homme et femmes à poste égal en France ne choque presque pas. Pourquoi ?

© Nadia Khiari
© Nadia Khiari
Quelle grande victoire leur reste-t-il à remporter ?

La lutte est encore longue et semée d’embûches, surtout lorsque certains veulent un retour en arrière, lorsque l’on remet en question des acquis que l’on pensait définitifs. Mais j’ai de l’espoir : j’ai eu l’occasion de travailler avec une association féministe tunisienne (concentrée essentiellement sur les droits au travail des femmes) et des hommes en font partie. Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils étaient féministes, ils m’ont répondu : « j’ai une mère, une sœur, une épouse, une fille, c’est pour elles que je fais ça. ». Le combat féministe ne doit pas être seulement féminin.

Sélection pour la journée de la femme