Terriennes

Le bal des Parisiennes : coulisses et heures exquises

Défilé chorégraphié de robes de bal.
Défilé chorégraphié de robes de bal.
©Michèle Jacob-Hermès

Il est minuit. Une foule de jeunes filles et de jeunes gens ont envahi le parquet sous la somptueuse verrière du Grand Hôtel Intercontinental, à deux pas de l’Opéra Garnier. Voici le point d’orgue de la 3ème édition du bal des Parisiennes, "le" bal viennois de Paris. Dîner, défilé, concert distillent des étoiles dans les yeux du public.

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Les débutantes qui vont ouvrir la fête avec leurs chevaliers servants, se retrouveront, dans quelques heures, pour partager café et croissants et se redire, pour paraphraser Ernest Hemingway, que Paris est une fête

Le bal de tous les défis

Pour ses organisateurs, Charles et Hélène de Lauzun, le bal des Parisiennes tient d’un vrai pari. Répondre aux rêves des participant-e-s, qui vivent enfin l’aboutissement des mois de répétition pendant lesquels ils et elles ont appris la valse, la polka, le quadrille. Et dans le même temps, satisfaire leurs aîné-e-s,  qui trouvent dans un vrai grand bal, vécu dans la tradition, un petit parfum d’exception.

Décor de rêve

Le spectacle commence dès l’entrée au Grand Hôtel, celui-là même qu’inaugura l’Impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, en 1862 et qui hébergea ensuite Joséphine Baker, mais aussi une foule de maharajahs, tsars, rois, reines et princes. Victor Hugo y organisa des banquets et Emile Zola y fit mourir son personnage de Nana.  On ne peut rêver meilleur décor, Second Empire à souhait, dans un Paris que le Baron Haussmann transformait alors à grands traits. 

Les touristes sourient, un peu éberlués, de voir débarquer des femmes de tous âges en tenues « d’époque », satin, moire et tulle. Rose, vert, or, rouge écarlate : les couleurs explosent ou se fondent. Les épaules sont en majesté. Les corps de rêve côtoient les rondeurs dans un joyeux mélange. A côté des smokings débarquent des uniformes  militaires d’apparat dont on ne sait trop s’ils sont vrais ou factices.

Gilles Vautier

Musique maestro ! 

Premier des ingrédients de  la réussite : la musique ! Le Beau Danube bleu reste un grand classique, et le bal des Parisiennes a décidé de célébrer les 150 ans de la partition. D’Emile Waldteufel, auquel on doit la célèbre Valse des patineurs, l'orchestre a choisi Flots de joie pour sa Marche d’ouverture des débutant-e-s. Place ensuite à Ignace Pleyel et à l’alsacien Isaac Strauss, moins connus qu’un Hector Berlioz. "L’effectif de notre ensemble varie  entre 6 et 8 musicien-ne- s," explique le piano conducteur Marc Antoine Pingeon. "L’Orchestre Eugénie s'inscrit dans la tradition des orchestres de salons et privilégie deux instruments de tradition française – le hautbois et le cornet à pistons – qui sont compatibles avec ces espaces." 

L'orchestre Eugénie
L'orchestre Eugénie
©Gilles Vautier

A nous les petites Françaises…

Ballerines, escarpins, sandales scintillantes, molières  confortables,  baskets… Si le jour du bal, les robes identiques des débutantes et les habits noirs des débutants ajoutent à l’harmonie très maîtrisée, et si les injonctions deCharles de Lauzun sont suivies au millimètre,  il faut avoir fréquenté les répétitions hebdomadaires des heureux-ses élu-e-s pour mesurer le travail accompli. 

Danser avec tout le monde

Mais que font donc ces deux jeunes garçons qui valsent seuls sur la piste, au milieu de 18 couples, et semblent tenir chacun une femme dans leurs bras ? La répétition bat son plein. Deux cavalières n’ont pas pu venir ce samedi matin ! Peu importe puisque, au bout de quelques minutes, les deux solitaires se trouveront accompagnés. Ici, les duos changent en permanence et il s’agit d’apprendre à danser avec tout le monde. Le maître y veille. Il montre les pas, il observe, il explique l’importance de la fluidité, du regard, du rapport au corps. Il  corrige, il encourage.

©Gilles Vautier


Le bal était autrefois le seul moment pour les un-e-s et les autres d’avoir – du moins officiellement -  un contact intime avec le sexe opposé avant le mariage. Notre professeur  indique pourquoi la position du coude chez Monsieur  permet, ou non, à Madame de pivoter facilement en valsant ; il explique comment raccourcir la taille du pas en fonction de l’espace dont dispose le couple.

Il réitère l’importance pour le groupe des 40 débutant-e-s, appelé à faire l’ouverture, de rester attentif aux effets esthétiques qu’il suscitera pour les spectateurs.  

"Je ne pensais pas que tu allais injecter du syndicalisme dans nos répétitions !" Charles s’amuse qu’un changement de la chorégraphie soit de nature à provoquer une petite mutinerie. La remarque vient d’Amandine, une de ses danseuses les plus attentives, pourtant. Elle a chaussé ses ballerines pour le confort, mais elle a aussi choisi une robe avec des petites roses en tissu, ton sur ton, dont la jupe virevolte. Pour la sensation « pré-bal » sans doute…

©Gilles Vautier
©Gilles Vautier


A ses côtés d’autres jeunes femmes, sérieuses ou souriantes, sont attentives aux instructions. Quelques-unes résident depuis peu à Paris et s’approprient le français à leur mode. Elles disent, pendant la pause, leur enthousiasme d’être là, leur horreur parfois de danser seules en boîte, leurs fantasmes Belle au bois dormant ou La La Land. Et elles jugent démocratiques les conditions de leur recrutement (une lettre de motivation suffit), de leur apprentissage (quelque 80 heures) Les unes travaillent, les autres étudient ou sont filles au pair.

Et de tous leurs témoignages ressort que la danse de salon revient à la mode, à Paris et ailleurs. Non, non, les garçons ne se font pas traîner ici. Non, non ils ne trouvent pas que la valse, c’est ringard. Parmi eux, au hasard,  un ébéniste et un financier. Au jugé, il y a ici le rigolo de service, de vrais pro, comme Jean-Maxime qui fait de la danse sportive, et même un tatoué aux cheveux rouges dont le T-shirt affiche From ashes to empire

A côté de jeunes gens parfaitement assortis, des couples improbables. Certains sont créatifs, d’autres sont encore assez gauches. Mais il leur reste plusieurs séances d’ici le Jour J.  
 

De Pauline von Metternich  à  la belle Marlene : la diplomatie en marche

Dans les années 1950, dit-on, la présence de Marlene Dietrich au Café de la Paix de l’Intercontinental provoquait des embouteillages. D’autres aussi auraient aimé le bal des Parisiennes et la dose de diplomatie qu’il continue à  infuser. On songe à Pauline, l’épouse du Prince Richard von Metternich, qui fut lui aussi ambassadeur à Paris entre 1859 et 1870. Elle était considérée comme une des plus brillantes "salonnières"

Le bal des Parisiennes contribue à donner de la visibilité à la culture vivante des bals autrichiens à Paris. Car il ne s’agit en aucun cas d’une célébration de l’histoire, mais bien d’une partie intégrante authentique de la vie d’aujourd’hui à Vienne. Le bal des Parisiennes, lui aussi, attire un public jeune et moderne, qui ne virevolte pas seulement aux accents de la valse...

Le bal des Parisiennes, qui a attiré en 2017 à nouveau plusieurs centaines de participant.e.s, est aussi l’occasion d’initier les hôtes étrangers à toutes les expressions en français qui se réfèrent au bal et à la valse.  Les riches font valser l’anse du panier. Le fonctionnaire fait valser une contredanse. L'automobiliste évite de valser dans le décor sous l’effet du champagne. Le volage fait valser sa moitié et ce sont encore les généreux sponsors qui se retrouvent à payer les violons du bal...