Le bal des Parisiennes, à Paris, on y danse et on y pense

Charles de Lauzun, créateur, initiateur du Bal des Parisiennes, en pleine répétition 2017 avec Amandine, une de ses danseuses les plus attentives, à l'approche de la soirée du 17 juin...
Charles de Lauzun, créateur, initiateur du Bal des Parisiennes, en pleine répétition 2017 avec Amandine, une de ses danseuses les plus attentives, à l'approche de la soirée du 17 juin...
(c) Michèle Jacobs-Hermès

C’est un événement que certain-es ne manqueraient pour rien au monde. Le « bal des Parisiennes » est-il un anachronisme en ce début de 21ème siècle ? Ou l'occasion de brasser des mondes en dansant ? Réponses, en deux volets, de notre journaliste « embedded »… Avec, pour commencer, une histoire de l'Europe, de la littérature ou du cinéma, à travers la valse.

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Plus que quelques nuits à attendre pour que la citrouille se transforme en carrosse et m’emmène, avec mon prince charmant, au Bal des Parisiennes , « LE » Bal viennois de Paris.
Repasser ma plus belle robe, lustrer mes souliers de vair, apprivoiser ma chevelure… Et hop, le rêve deviendra réalité.
Pourquoi les petites filles, devenues grandes, veulent-elles se faire belles pour aller danser? Petit tour des fantasmes et des références qui accompagnent le bal et la valse.
 
Hélène de Lauzun, l'autre âme de cet événement parisien de juin, lors de l'édition 2016, du Bal des Parisiennes
Hélène de Lauzun, l'autre âme de cet événement parisien de juin, lors de l'édition 2016, du Bal des Parisiennes
(c) Bal des Parisiennes

Aux commandes du Bal des Parisiennes, qui se déroulera  le 17 juin prochain à l’Intercontinental, tout près de l’Opéra Garnier dans la capitale française, un jeune couple élégant et plein de charme : Hélène de Lauzun est la présidente de la manifestation. Charles en est le directeur artistique. C’est lui qui enseigne aux 20 jeunes couples de débutant-es, qui  se préparent depuis quelques mois à ouvrir la troisième édition de la manifestation. Dans une ambiance à la fois décontractée et disciplinée.
 
Charles est aussi le directeur de l’Ecole Votre Bal/Votre Valse, créée en 2009, au retour de ce couple de Normaliens, qui s’était envolé, une fois les études finies, aux Etats-Unis pour enseigner la littérature française à Harvard. Charles avait appris à danser dans la célèbre école de Georges & Rosy. C’est donc bien l’amour de la valse qui a tout déclenché. Hélène avait en outre pris goût à l’Autriche à l’occasion de ses séjours linguistiques et suivait des cours de piano. Le terrain était prêt pour accueillir le premier tour de piste amoureux de ce duo de choc et de grâce. « Nous avons lissé nos discothèques » confie-t-elle avec un sourire malicieux. Nous avons ensuite organisé des soirées de 80 à 100 personnes, des cours à domicile pour initier de futurs mariés.
 
2000 couples ont ainsi été accompagnés depuis le début de l’aventure. Hélène et Charles ont, en outre, présenté la valse au Grand Palais en 2011, à l’occasion de la Fête de la Danse. Il et elle ont formé une Miss France, initié des acteurs à la valse pour une série sur une chaîne nationale française, contribué à organiser  le Bal franco-chinois de ParisTech….
 
En  face d’une équipe aussi cultivée à la barre, il s’agissait d’enquêter et de  rassembler ses souvenirs de grands et petits écrans, de pages tournées sous la couette de l’adolescence, de notes déchiffrées sur les portées de sa mémoire.
 
L’occasion de deviner pourquoi le rêve de bal sommeille au plus profond de nos cœurs. Une manière aussi de se préparer à goûter avec encore plus de délices au plaisir de l’événement, dès lors que chaque convive s’inscrit dans les traces  des plus belles héroïnes et de leurs cavaliers,  tel-les que nous les ont laissé-es les historiens, les romanciers, les cinéastes et les compositeurs.

Le bal, acmé du cinéma

J’étais une petite fille, déjà toute imprégnée du conte de fées Cendrillon et du personnage  de  Sissi dans les longs métrages vus et revus des dizaines de fois sous l’œil un peu désapprobateur de mes grands-parents qui, eux, avaient connu les privations de la guerre sous l’emprise de feu l’Empire germanique, lorsque Claudia Cardinale, en 1963,  est apparue avec sa taille de guêpe et ses yeux de braise sur les écrans de Cannes,  et que Visconti y a obtenu la Palme d’Or pour « Le Guépard ».
 
Nous avions toutes et tous les yeux chavirés. Les turbulences de l’Italie et l’inexorable ascension de Garibaldi étaient évidemment au cœur du propos, éminemment subversif et féroce à l’égard des élites, le réalisateur s’employant ici à illustrer la magnificence du monde aristocratique en train de vaciller. Avec, pour apothéose, une scène de bal devenue mythique. Claudia y virevolte, à la lumière des chandelles, avec Alain Delon, puis Burt Lancaster. Auparavant,  on y observe avec amusement les jeunes gens solliciter le droit d’inscrire leur demande de valse ou de mazurka dans les carnets de bal des demoiselles, les uniformes militaires d’apparat arpenter les salons, les histoires de batailles et de pelotons d’exécution pour les déserteurs bouleverser les  femmes d’âge mûr, et quelques esprits chagrins ne pouvant s’empêcher d’afficher leurs mines déconfites devant les jeunes beautés qui font leur entrée dans le monde.
 
La fameuse scène du bal dans Le Guépard, de Luchino Visconti, entre Claudia Cardinale et Burt Lancaster
De film en film, de roman en roman, les scènes de bal constituent toujours des moments très particuliers. Les personnages y connaissent des émois marquants. Des couples s’y font et s’y défont. Il y a souvent un avant et un après le bal dans les intrigues, qu’il s’agisse des « Confessions d’un enfant du siècle », du « Lys dans la Vallée », du « Rouge et le Noir », d’  « Anna Karénine », de « Nana » et sa valse canaille, du « Grand Meaulnes », ou de « Belle du seigneur »…
 
Hélène de Lauzun se plaît aussi à évoquer « Les souffrances du jeune Werther » de Goethe, tout étourdi de voir Charlotte danser « avec tant d’abandon et de naïveté, qu’il semble que la danse soit tout pour elle » et tout ébloui aussi de tourbillonner avec sa cavalière comme pour juguler l’orage qui se déclare au sens propre, avant de s’installer, au figuré, dans son cœur à lui.
 
En allant du « Docteur Jivago » et sa Révolution d’octobre à la sauce hollywoodienne où les amants valsent sur la chanson de Lara composée par Maurice Jarre, aux inspirations qu’a laissées Pina Bausch, la route de nos souvenirs s’arrête dans la salle du « Bal » d’Ettore Scola, vraie performance saluée par 3 Césars. La société française s’y donne à voir à travers les époques, depuis le  Front Populaire jusqu’à Mai 68 et au-delà, juste en faisant danser les couples en silence sur du jazz, du rock, du disco…

 
La valse, selon la sculptrice Camille Claudel, objet de réprobation bourgeoise - Bronze et patine dorée, musée Rodin
La valse, selon la sculptrice Camille Claudel, objet de réprobation bourgeoise - Bronze et patine dorée, musée Rodin
Peinture et sculpture  sont riches, elles aussi, de scènes de bals de toutes natures. Avec notamment Pierre Renoir et Edouard  Manet, aussi doués pour croquer les jeunes filles  radieuses ou rougissantes sous les ors des plafonds et des lustres que les  demi-mondaines et les  petites cousettes, aux tailles bien tournées, s’accordant avec de jolis messieurs en canotiers.

Le sommet de la suggestion est probablement né sous le burin de Camille Claudel avec La Valse, exposée au Musée Rodin. Un couple nu, enlacé, d’une folle sensualité, tourbillonne. Vilipendée par la critique, Camille reprendra sa création en drapant la danseuse à mi-corps.

Autrefois régnaient les danses de cour, formelles, en ligne, et surtout sans aucun contact physique. Certes les regards des femmes et des hommes étaient autorisés à se croiser, les lèvres à se sourire, mais chacun avait à glisser, tourner, sauter avec l’élégance attachée à son rang.

Le 19ème siècle, celui de la démocratisation du bal

Dès 1715, il semble que les  bals n’aient plus été réservés à la seule aristocratie et commencent à devenir publics à Paris, même si leur autorisation se limite à certaines périodes comme le carnaval, et à certains lieux, comme l’Opéra et la Comédie Française. La Révolution Française ouvrira grandes les portes des bals, qui connaîtront leur apogée sous le Second Empire. Des parcs et jardins recevront les danseurs, tel le Bal Mabille près des Champs Elysées, lieu féérique, auréolé de la lumière de milliers de becs de gaz, et souvent évoqué par Honoré de Balzac.
 
Certes les Cours organisaient des bals somptueux et fermés. Les murs de Versailles bruissent encore de celui qu’y organisa Napoléon III en 1855, soucieux d’offrir une fête particulièrement munificente à la Reine Victoria. Il s’en félicita grandement puisque les retombées diplomatiques en furent excellentes, si l’on songe notamment au sort de la Crimée et du Mexique. Le Président de la République Emmanuel Macron s’en est peut-être souvenu en y conviant le Président Poutine, le 29 mai 2017, au lendemain de son élection à la présidence de la République française…
 
Mais on notera que l’Empereur Joseph II  ouvrit aux spectateurs les séances de danse des salles de la Hofburg, le palais impérial du Saint-Empire, où se déroulent encore aujourd’hui les plus beaux bals de Vienne.
 
Au cours du 19ème siècle et jusqu’à aujourd’hui, on verra donc fleurir  à la fois les bals de prestige et les bals bourgeois ou populaires, ceux  du 14 juillet animant les casernes de pompiers, les bals des préfets, une foule de bals costumés où l’on retrouvait midinettes, gigolettes, blanchisseuses et soldats en permission, les bals dans les bougnats, les bals musettes avec l’essor des guinguettes, le Bal Bullier et le Bal Nègre à Montparnasse et jusqu’au Bal littéraire à la Gaité lyrique, toujours actifs pour certains d’entre eux. Avec des sommets atteints par exemple pendant les Années folles ou à la Libération, les Parisiens s’y adonnant notamment à la valse chaloupée ! Et des périodes d’interdiction comme sous le régime de Vichy, parfois contournées par les facétieux résistants qu’étaient les zazous !
 
Car si le bal a longtemps été (et reste encore) un endroit de conversations diplomatiques, de négociations d’affaires, d’entrée dans le monde de jeunes filles et jeunes gens bien nés, ce moment s’est largement démocratisé, a libéré les corps et les cœurs,  et se révèle, à tous les niveaux de la société, comme  éminemment romanesque dans la vie de celles et ceux qui s’y rendent.

Une histoire européenne au rythme des trois temps de la valse…

La reine des danses, pour beaucoup de couples, est et demeure la valse. Elle serait apparue à Vienne  à la fin du 18ème siècle. Des danses populaires allemandes et autrichiennes l’auraient inspirée. A moins que ce soit la « gaillarde » ? Plus tard, elle donnera lieu à des variantes puisqu’à côté de la valse viennoise s’est développée aussi la  valse anglaise.
A la Révolution Française, qui fut un grand accélérateur de liberté des mœurs, s’ajoutent d’autres éléments plus prosaïques qui favoriseront la popularisation de la valse, à savoir l’usage des parquets et celui des chaussures en cuir permettant de glisser…
 
Le Congrès de Vienne, en 1815, correspond au moment où la valse se répand en Europe. Et  le succès du Werther de Goethe auprès des romantiques y est pour beaucoup, au point que tous les grands compositeurs de l’époque et au-delà apporteront leur contribution au chapitre : Chopin, Liszt, les Strauss père er fils, Fauré,  Prokofiev…

Certaines valses anciennes deviendront des musiques de films gravées dans nos esprits, voire des tubes incontestés, aux côtés de celles qu’ont promues des cinéastes comme Lars Von Trier ou  encore Justin Horowitz dans son récent « La La Land » qui accompagne le retour massif et soudain de la danse de salon dans nos sociétés occidentales.
 
La valse et les autres danses en couples sont venues,  on l’oublie souvent,  bousculer la bienséance et apparaître à certains comme proprement « inconvenantes ».
Epargnons-nous les réactions des chefs religieux, les angoisses des parents d’hier observant leurs oisillons, soit que les alliances matrimoniales se dessinaient au gré de leurs attentes, soient au contraire qu’elles les subvertissaient.
Et tant pis ou tant mieux si la frivolité, l’insouciance ont été attachées à ce moment de plaisir, de murmures, de balancements et de « rieuse volupté ». A ce moment de rencontre par excellence !

Certes l’aristocratie valsait en portant, femmes et hommes, des gants blancs, mais les corps  s’envolaient ensemble, s’étourdissaient,  et les souffles se conjuguaient malgré la distance…

A la mazurka, apparue vers 1810, vont s’ajouter la polka, les quadrilles. Entre les deux guerres mondiales, le public s’enflammera en découvrant le fox-trot et le charleston, importés des Etats-Unis, la rumba arrivée des Caraïbes, puis le tango et la samba débarqué-e-s  dans les « cartons » sud-américains.
 
Quatre Parisiennes lors de l'édition 2016 du Bal
Quatre Parisiennes lors de l'édition 2016 du Bal
(c) Le Bal des Parisiennes

500 bals viennois à travers la planète

Qu’en est-il  de ce type de festivités, de ces grands moments d’élégance aujourd’hui ? Dans les années 1970, Paris alignait encore quelque 300 bals annuels. Des maisons de couture comme Christian Dior, avaient leur bal. Aujourd’hui l’offre est beaucoup plus restreinte.
 
Rien ne peut être comparé à Vienne qui aligne, au cours de l’année, quelque 400 bals réunissant 300 000 personnes. De nombreuses corporations y ont leur bal, rappelle Hélène de Lauzun : les cafetiers, les boulangers, les pharmaciens, les avocats, les confiseurs avec leur « Bal du bonbon » !….
Le bal viennois reste la référence absolue du bal classique : il en existe  quelque 500 : à Moscou, à Bruxelles, à Milan, à Naples, à Seattle, à Washington, à Toronto, à Québec, à Montréal, à Sidney, à Shanghai,  à Varsovie, à Bucarest ou à Bangkok, etc
 
Paris  compte bien des bals qui sont réservés aux étudiants des grandes écoles (X, les Arts et Métiers, l’Ecole des Chartes) et un Bal des Débutantes, très sélect. Mais la plupart du temps il s’agit de manifestations  accessibles uniquement sur invitation. Aussi, pour tous ces publics qui adorent la Ville Lumière et considèrent Paris comme la capitale éternelle de la mode et de l’élégance, le  Bal des Parisiennes  constitue-t-il une belle opportunité.  Avec ses règles et ses usages pour adultes consentants ! Dans les séances de préparation de nos débutantes et débutants, nous insistons beaucoup sur le fait qu’au bal, on danse à deux. Contrairement à ce qui se passe en discothèque. Cela suppose des codes à réinvestir, qui portent notamment sur le maintien, l’attitude, ce qui est à la portée de tout le monde , mais aussi le plaisir de nouer des contacts avec des personnes que l’on ne connaît pas, de circuler et d’observer des moments d’harmonie, de beauté. Le cavalier a à raccompagner sa cavalière. Chacun doit  se soucier que tout le monde danse. Lors de certaines valses, Charles frappe dans les mains et les couples changent de cavalier-e. Quelqu’un vous tombe en quelque sorte dans les bras. 
 
Hélène de Lauzun est convaincue, pour l’avoir souvent observé, que, à l’occasion d’une danse, une forme d’alchimie peut se développer, totalement inattendue. Cela favorise les contacts ! Il n’est pas rare d’ailleurs que des personnes seules s’inscrivent.
 
Ce qui frappe dans ce rendez-vous parisien,  c’est la moyenne d’âge des convives : elle oscille, pour 70%,  entre 27 et 45 ans.  Ce sont aussi les liens d’amitié qui se nouent entre celles et ceux qui s’y inscrivent pour la première fois : ils  et elles se revoient après le bal, ils et elles circulent à travers l’Europe pour revivre le plaisir de la danse, ils et elles échangent sur un compte Facebook dédié, créé pour l’occasion, et les candidat-e-s  ne se font pas prier pour venir aider aux préparatifs du Bal suivant…
 
Les robes de bal élastiques de la styliste Amicie G, conçues pour s'adapter à toutes les tailles et toutes les morphologies
Les robes de bal élastiques de la styliste Amicie G, conçues pour s'adapter à toutes les tailles et toutes les morphologies
(c) Michèle Jacobs-Hermès

L’édition 2017 devrait correspondre à leurs attentes : valser, certes, mais aussi rallier le salon dédié au rock, et assister à des démonstrations de tango par des danseurs venus de Buenos Aires, de west coast swing et de Be-Bop  avec les « Rats de Cave » qui se produisent généralement au Caveau de la Huchette du Quartier Latin.
 
Ulrike Butschek,  ambassadrice d’Autriche à Paris veille à la tradition du « bal viennois » et a offert à la prestigieuse manifestation son haut patronage, en compagnie de Stéphane Bern, grand « prêtre » des fêtes élégantes et joyeuses, où toutes les femmes deviennent reines ou princesses pour peu qu’elles assimilent les codes. La jeune styliste  Amicie G a conçu pour l’événement des robes de rêve « magiques », capables de s’adapter à toutes les morphologies, rondes ou fines : « le Bal des Parisiennes est probablement le seul bal à organiser un défilé de mode dansé ! » dit-elle. Autre pilier, plus intattendu de ces mondanités : Eric Mestrallet, le président de la Fondation Espérances Banlieues. Le Bal des Parisiennes  soutient ses initiatives dans la création d’écoles pour des populations défavorisées. Des écoles dont on dit qu’elles auraient intéressé plusieurs candidats au moment des présidentielles…
 
Pour plus d'informations sur > le Bal des Parisiennes