Terriennes

Le Caire, ville de tous les dangers pour les femmes, vraiment ?

Dans le métro du Caire, où les passager.e.s sont collé.e.s les un.e.s aux autres à toute heure de la journée (près de 4 millions de personnes transportées quotidiennement), des policières viennent faire des cours pour apprendre aux femmes à se prémunir du harcèlement sexuel.
Dans le métro du Caire, où les passager.e.s sont collé.e.s les un.e.s aux autres à toute heure de la journée (près de 4 millions de personnes transportées quotidiennement), des policières viennent faire des cours pour apprendre aux femmes à se prémunir du harcèlement sexuel.
AP Photo/Nariman El-Mofty

Un rapport de la Fondation Thomson Reuters classe les villes selon leur degré de dangerosité pour les femmes. Ou plutôt selon la perception de ce danger. Le Caire, la capitale de l'Egypte, une fois encore, arrive en tête de ce sinistre palmarès. Les citoyennes de cette mégalopole sont victimes d'inconnus mais aussi des institutions comme les antennes et autres commissariats de police. Cela n'empêche pourtant pas nombre de féministes de soutenir le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, qui gouverne le pays d'une main d'airain. 

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C'est devenu une habitude pour la Fondation Thomson Reuters : à l'automne, la branche caritative du "fournisseur mondial d'informations" (l'agence Reuters) nous offre une "étude" sur la condition des femmes dans le monde. Ou plutôt un sondage, pas sur les faits réels mais sur les sentiments que les interrogé.e.s pourraient en avoir. Et donc ce 17 octobre 2017 paraissait un nouvel opus intitulé : "Le Caire, la mégapole la plus dangereuse pour les femmes, Londres la plus bienviellante à leur égard". On notrera donc que toute précaution oratoire a disparu et nous incite à penser que le danger est réel. 
Dans le peloton de tête Londres, Paris, Tokyo et Moscou se disputent la première place - on découvre d'ailleurs, un peu étonnée, que Paris et ses à peine plus de 2 millions d'habitants (moins de 7 millions en prenant le tracé du futur "grand Paris") a basculé par miracle dans les mégapoles de plus de 10 millions d'habitants. Ils ont dû compter les touristes sans doute....

La fondation s'est appuyée sur 380  expert.e.s (20 par pays) du genre et des "questions" de femmes, réparti.e.s dans les 19 plus grandes villes du monde, celles qui recensent plus de 10 millions d'habitants. Le résultat ne tient pas compte de données chiffrées, de faits avérés, mais de la 'vision' de ces personnes choisies pour évoquer leur ville. Et donc, verdict sans appel : Le Caire, la pire des pires, derrière Karachi (Pakistan), Kinshasa (RDC) et New Delhi (Inde). Monique Villa, qui dirige la Fondation explique la démarche en introduction au résumé de l'étude" : "Chaque année, la Fondation prend le pouls d'une question essentielle concernant les femmes dans le monde. Ce que ce sondage révèle - même dans les mégapoles qui semblent bien outillées - c'est combien il reste à faire pour que ces immenses villes puissent être considérées comme sûres pour les femmes, où elles pourraient circuler et entreprendre librement. Il s'agit d'un aperçu des défis qu'affrontent les femmes du monde entier, jour après jour."

Quels sont les auteurs des violences contre les femmes au Caire ?

Les "expert.e.s" sollicités, issues des 19 villes retenues, des universitaires, des représentants d'ONG, des personnels de santé, des politiques et des blogueurs ou twitteurs, devaient donner leur avis en matière de violence sexuelle dont harcèlement et viol, d’accès aux soins, de pratiques culturelles au sens poids des traditions (mutilations génitales ou mariages forcés par exemple), de possibilités économiques offertes aux femmes pour entreprendre. A chacune des questions le curseur arrive loin dans le rouge, dès qu'il s'agit du Caire. Mais aucun détail n'est donné sur la qualité et l'identité de ces fameux "experts". Et surtout aucun sondage au sein de la population n'a été directement mené. 

Comme en novembre 2013, à l'occasion d'un survol précédent qui portait sur la place des femmes dans le monde arabe, la médiocrité du travail de cet automne 2017 laisse pantois. Et en colère. Parce que, oui, Le Caire est une ville dangereuse pour les femmes, mais aussi et surtout parce que les représentants de l'Etat, les forces de l'ordre, les policiers, l'armée, les fonctionnaires, les transporteurs publics figurent parmi les premiers dangers pour elles. On rappellera les tests de virgnité pratiqués contre des manifestantes dans les commissariats, mais aussi les viols et autres agressions qui y sont commis, comme dans les transports publics, les assassinats aussi. Le merveilleux film de Mohamed Diab "Les femmes du bus n°678" montrait cela très bien.
Tout comme le non moins formidable "Le Caire confidentiel", qui dénonçait la violence policière, jusqu'au meutre, contre les femmes, à la veille de la révolution de 2011.
Mais il faut croire que les pratiques étatiques intéressent moins les collecteurs de la Fondation Reuters Thomson que les traditions culturelles dont tout le monde devrait savoir qu'elles sont bien plus épouvantables pour les femmes dans les pays d'Orient (Moyen ou Extrême) et en Afrique, que dans nos douces démocraties occidentales. L'information a été reprise dans le monde entier sans aucun sens critique... Comme cette internaute qui écrit : "Chaque jour, les hommes font du Caire la ville plus dangereuse du monde". 

J'ai beaucoup fréquenté Le Caire à une époque de ma vie et je ne m'y suis jamais fait agresser. A Paris, en revanche, plusieurs fois, dont une très violente au moment d'entrer dans un autobus, avec un chauffeur réjouit par la scène.

L'insécurité pour les femmes, un sentiment et des faits

Alors ces publications rituelles de Thomson Reuters évoquent des souvenirs : printemps 1982, je suis dans le métro du Caire, bondé comme toujours, et même au delà puisque des passagers voyagent au dessus et pas à l'intérieur des rames. Nous sommes compressés jusqu'à étouffer et difficile de déterminer dans les corps à corps ce qui ressort de frottements plus ou moins appuyés, volontaires ou hasardeux. Le fracas des rames sur les rails annihile toute velléité d'échange verbal. Silence donc. Jusqu'à ce qu'une forte voix de femme monte au dessus de la foule, accompagnée d'une main tenant fermement une babouche. Au rythme de mots qui reviennent en boucle, la chaussure s'abat en cadence rapide sur une tête qui ne peut y échapper. Les rires fusent, quelques applaudissements aussi. Je n'ai pas compris les paroles, mais saisi la situation : un voyageur a voulu profiter du tassage généralisé pour se faire plaisir ; malheureusement la femme choisie pour cela a répliqué… La main armée de la babouche poursuit ses claques sur la tête du type qui s'enfonce au fur et à mesure que le métro avance. Je suis descendue sans savoir s'il avait traversé le plancher du wagon...

Automne 1983 : je marche dans la rue de la capitale égyptienne aux côtés d'un ami. C'est un quartier d'ambassades et de diplomates, en particulier des émirats et de la péninsule arabique. Cet ami m'interdit de m'approcher de la chaussée. Dès qu'il aperçoit des grosses cylindrées aux vitres opaques, il fait rempart de son corps, persuadé que mes cheveux blonds détachés vont provoquer un enlèvement. Pas de la part d'Egyptiens, mais de ces nantis du Golfe, Saoudiens, Qataris et autres Koweitiens, convaincus que tout leur est permis dans ce pays aux moeurs si libres à leurs yeux, un quasi lupanar où ils viennent chercher le frisson. Autour, ou plutôt au dessus de la place Tahrir, à l'époque surmontée d'une immense passerelle périphérique piétonne et où déambulent des dizaines de milliers d'Egyptiens et d'Egyptiennes en rangs serrés, un sentiment de sécurité absolue m'accompagne.

Paradoxes féministes au Caire

Ces réminiscences affleurent, donc à nouveau, en ce 24 octobre 2017, alors que le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est en visite d'Etat en France et que les organisations de défense des droits humains s'insurgent contre la réception faite au dirigeant d'un régime qui use et abuse de la torture ou autres sévices contre ses opposants. Dont aussi des féministes, n'hésitant pas à s'en prendre à des avocates qui luttent contre les violences faites aux femmes.
Tandis que ce gouvernement s'affiche, aux yeux du monde résolument féministe, promouvant ses danseuses, ou encore ses commandantes de bord. Ce que nombre de femmes, féministes, égytiennes, applaudissent aussi tant elles craignent par dessus tout le terrorisme et la haine anti femmes propagés commis par des extrémistes se réclamant de l'Islam. A leurs yeux, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est un moindre mal, tant elles sont persuadées qu'il fait rempart à ces horreurs là. 

Pour le 8 mars 2017, journée internationale des droits des femmes, le gouvernement égyptien avait mis en avant Magda Malek, première commandante de bord d'Egypt Air, sur un Boeing 777-333. On la voit ici chez elle, ajustant sa casquette.
Pour le 8 mars 2017, journée internationale des droits des femmes, le gouvernement égyptien avait mis en avant Magda Malek, première commandante de bord d'Egypt Air, sur un Boeing 777-333. On la voit ici chez elle, ajustant sa casquette.
AP Photo/Nariman El-Mofty

Les violences faites aux femmes, leurs assassinats, existent en Egypte. Sans doute pas moins, mais aussi pas plus qu'ailleurs. Dans sa non scientificité, l'étude de la Fondation Thomson Reuters nous dit surtout que les Egyptiennes sont peut-être mieux armées que d'autres pour en parler et les dénoncer... "Encore un sondage sordide sur Le Caire" se lamente cette universitaire égyptienne. Azza Radwan Sedky aime sa ville, "même si elle n'est pas la plus sûre de toutes" et conseille à Thomson Reuters de vérifier ses sources.

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1