Le Canada accusé de taire les violences faites aux soldates de son armée

Afghanistan, 15 janvier 2008 - La Caporal-chef Anouk Beauvais, analyste aux opérations d'information, et  la Capitaine Hélène Le Scelleur, deux officières canadiennes en opération d'urgence. Photo prise du site du gouvernement canadien consacré à l'engagement de ce pays au Canada - http://www.afghanistan.gc.ca/canada-afghanistan/stories-reportages/health-sante.aspx?lang=fra
Afghanistan, 15 janvier 2008 - La Caporal-chef Anouk Beauvais, analyste aux opérations d'information, et la Capitaine Hélène Le Scelleur, deux officières canadiennes en opération d'urgence. Photo prise du site du gouvernement canadien consacré à l'engagement de ce pays au Canada - http://www.afghanistan.gc.ca/canada-afghanistan/stories-reportages/healt...

Après l'armée française, et celles des Etats-Unis, c'est au tour de la canadienne d'être mise en cause pour son silence ou sa clémence dans de trop nombreux cas d'agressions sexuelles dans ses rangs. La moyenne des plaintes déposées par des membres des forces armées canadiennes pour agression sexuelle est d'une tous les deux jours. Comme en France où les investigations menées par Causette ont conduit à faire réagir les autorités, c'est aussi une enquête du magazine d'informations L'Actualité qui a déclenché la polémique au Canada. Obligeant là aussi le gouvernement fédéral à se mobiliser...

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Il n'est pas sûr que par les temps qui courent, les forces armées, au Canada, en France ou aux Etats Unis, apprécient beaucoup la liberté d'expression ces temps derniers. Un film, The invisible war (la guerre invisible) avait révélé les viols et autres crimes en série subies par les soldates américaine ; la sortie d'un livre, couplé à celle d'un magazine, Causette en l'occurrence, avait mis en lumière les exactions subies par les membres féminines des corps armés français ; et voici qu'une autre enquête, dans un autre magazine, dans un pays que l'on pensait plus soucieux des droits des femmes démontre la récurrence, le silence et l'impunité des crimes sexuels, ce "cancer qui ronge l'armée canadienne".

Les chiffres publiés par L'Actualité (périodique qui sort deux fois par mois) sont effrayants : si officiellement 178 plaintes par an en moyenne ont été déposées entre 2002 et 2012, en réalité est une seule agression sur 10 serait réellement rapportée à la police militaire. Il y aurait ainsi chaque année 1780 cas d'agressions sexuelles dans l'armée, soit cinq par jour en moyenne... Une estimations puisée aux sources les plus gouvernementales puisque tirées du site Statistiques Canada.
 
 
La Une de L'Actualité du 25 avril 2014 sur les violences faites aux femmes dans l'armée canadienne
La Une de L'Actualité du 25 avril 2014 sur les violences faites aux femmes dans l'armée canadienne
L'enquête des journalistes aura duré plus d'un an. Le temps nécessaire de réaliser que : "Chaque jour, cinq personnes sont agressées sexuellement dans les Forces canadiennes. Femmes. Hommes. Cadets. Soldats. Techniciens. Pilotes. Marins. Ingénieurs. Militaires du rang ou officiers étoilés. Aucun métier, aucun grade, aucune base au pays n’y échappent."

Noémi Mercier et Alec Castonguay n'ont pas lâché prise. La première est lauréate du prix mondial Reuters-UICN 2008 pour les médias et l’environnement pour son article "Nos ordinateurs empoisonnent la planète". Le deuxième suit les questions de défense pour son journal et s'était vu décerné le prix Jean Paré 2012, du meilleur journaliste magazine de l'année, puis le Grand prix Judith-Jasmin 2013 pour la meilleure oeuvre journalistique de l'année.

Ils ont "rencontré une douzaine de victimes qui ont accepté de témoigner et de révéler leur identité, visité plusieurs bases au pays et en Afghanistan, assisté à des procès en cour martiale, épluché des dizaines de jugements et de rapports internes obtenus en vertu de la loi d’accès à l’information." Et ce qui les a surtout choqué, au delà du nombre de crimes, c'est le silence qui les entoure. Rares sont ceux qui sont déférés, comme le major David Yurczyszyn, ancien commandant de la base des Forces canadienne CFB Wainwright, en Alberta, reconnu coupable d'agression sexuelle commise au printemps 2012. Il avait attrapé la poitrine de l'une de ses collègues. Et ce n'était pas la première fois...

L'officier a été rétrogradé et passera au rang de capitaine, sera inscrit au registre national des délinquants sexuels pour une période de 20 ans et devra remettre un échantillon d’ADN pour analyse génétique.

L'électrochoc médiatique a eu des conséquences immédiates, voire surprenantes dans leur rapidité : "J'ai été profondément fâché d'être mis au fait de ces allégations d'agressions sexuelles au sein des forces armées", a déclaré Rob Nicholson, ministre de la Défense, qui a aussitôt demandé "au Chef d'État-major de la Défense, Tom Lawson, de tirer cette affaire au clair". Lequel a immédiatement a "ordonné un examen interne immédiat de nos politiques et de nos programmes relatifs au milieu de travail", en rappelant à la chaîne de commandement que "l'inconduite à caractère sexuelle n'est pas et ne sera jamais tolérée au sein des forces armées canadiennes".

Manifestement, il y a encore du boulot pour arriver à cette tolérance zéro... Comme en France, ou le ministre de la Défense a annoncé le 15 avril des mesures pour lutter contre ce fléau, surtout en aidant les victimes.