Le combat des Algériennes pour un nouveau code de la famille, entre féminisme et syndicalisme

Alors qu’elles réclamaient depuis l’indépendance des lois égalitaires pour codifier les relations familiales, les associations de femmes algériennes n’ont pas réussi à se faire entendre. En 1984, sous l’influence des islamistes et conservateurs, l’Assemblée populaire nationale décrète un code de la famille qui, en intégrant des éléments de la charria, dénie l’égalité des sexes. En 2005, le texte est révisé… en vain. Il ne répond pas encore aux revendications des féministes.
Une lutte éprouvante - et qui ne doit pas se cantonner au cadre strictement féministe -, décortiquée et analysée par la sociologue et politologue Feriel Lalami avec pertinence dans son ouvrage Les Algériennes contre le code de la famille, la lutte pour l’égalité.

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La sociologue et politologue Feriel Lalami
La sociologue et politologue Feriel Lalami
Pourquoi, au lendemain de l’indépendance, l’Algérie ne modernise-t-elle pas son code de la famille alors que la Tunisie, elle, le fait ?  

C’est lié à l’histoire spécifique de l’Algérie. Il faut remonter à la période coloniale pour comprendre comment la codification juridique des  relations familiales a été le garant de l’identité algérienne. Sous la domination française, on assiste à une grande destruction de la société algérienne autochtone par des expropriations, une privation du statut de l’indigénat, etc.  Les colonisateurs français ne touchent cependant pas au « statut personnel » qui constituera plus tard le code de la famille. Ce « statut personnel » devient donc fondateur de l’identité algérienne post-coloniale. Il y a donc ce poids de l’histoire qui empêche le nouveau régime algérien de faire comme Bourguiba en Tunisie : l’adoption d’un code de la famille très avancé reconnaissant des droits aux femmes.

Et c'est toujours l'histoire, en particulier coloniale qui, à l’inverse, conduit les Algériens à ne pas adopter un code parfaitement conservateur comme les Marocains...  53“
Le combat des Algériennes pour un nouveau code de la famille, entre féminisme et syndicalisme

Malgré leur mobilisation, pourquoi les associations de femmes algériennes ne parviennent pas à stopper la validation en 1984 d’un code de la famille rétrograde qui intègre des éléments de la charria ? Elles comptent pourtant dans leurs rangs des anciennes combattantes de la guerre d’indépendance.

En effet, les associations de femmes et les anciennes combattantes, les moudjahidates, considèrent ce code de 1984 comme inacceptable et discriminatoire. Toutes les dispositions du texte cherchent à mettre les femmes dans une position de sujétion, sous le contrôle du mari et du père.

Il faut noter que le mouvement des femmes arrive à faire reculer un premier projet de code mais n’y parvient pas en 1984 en raison d’un contexte politique bien particulier. Fin 1983, le régime lance une immense opération politique qui aboutit à l’arrestation de centaines d’opposants et d’opposantes. Ce qui paralyse la vie politique et c’est dans ce contexte que le régime choisit de promulguer en trois jours le code de la famille.  

Le code est révisé 11 ans plus tard, en 2005, mais ne répond toujours pas aux attentes des associations de femmes.

Les amendements de 2005 sont largement en deçà des revendications des militantes et même de l’évolution de la famille algérienne. Il y a eu tout de même une révision intéressante : l’épouse ne doit plus obéissance à son mari, les conjoints sont considérés à égalité dans la famille. Mais si vous analysez les autres points, il n’y a pas d’égalité.

Une femme pour se marier doit toujours avoir la présence d’un wali, autrement dit d’un tuteur matrimonial, même quand elle est majeure. La polygamie est également maintenue. Certes, elle est plus sévèrement réglementée : outre l’information aux épouses, il faut l’autorisation du juge. Mais les demandes d’autorisation sont validées à plus de 40%. On est loin de l’abolition de la polygamie demandée par les associations. Les mères n’ont pas pleinement gagné l’autorité parentale. La révision de 2005 l’a certes étendue aux femmes divorcées mais cette disposition est mal appliquée. Sur le terrain, on constate que nombre d’administrations sont réticentes à la mettre en oeuvre.  Par ailleurs dans le cas des couples mariés, la mère n’a absolument pas l’autorité parentale sur les enfants. Enfin, l’inégalité devant l’héritage n’a pas été modifiée le moindre du monde.

La répudiation a été formellement abolie en 2005, mais le divorce demandé par le mari, en reste une forme déguisée... 47" 
Le combat des Algériennes pour un nouveau code de la famille, entre féminisme et syndicalisme

Faut-il en conclure que le mouvement des femmes, au bout de 40 ans de lutte, est un échec ?

Si on considère ce qui a été obtenu, même s’il y a eu de petites évolutions, c’est en effet un échec. Mais aujourd’hui, on constate que les associations de défense des droits humains,  les syndicats et les partis progressistes se sont emparés de la question du code de la famille. Par exemple, les associations qui se battent contre les violences faites aux femmes depuis le début des années 2000 mettent comme première source de violence le code la famille. Les dirigeants politiques, même s’ils n’y répondent de manière satisfaisante, ont aussi intégré cette question dans leur discours. De ce point de vue, on ne peut pas dire que le mouvement des femmes algériennes a complètement échoué. Aujourd’hui, encore, c’est une revendication qui est maintenue. Les militantes réclament l’abrogation du code et l’adoption de lois égalitaires.

Quel impact a eu le printemps arabe sur les féministes algériennes ?

En Algérie, il y a tous les jours des grèves et des émeutes mais il n’y a pas eu en 2011 de soulèvement populaire généralisé. Ce qui s’explique simplement : l’Algérie a connu 10 ans de violences dans les années 90 et garde intact le souvenir du soulèvement de 1988 qui a été écrasé dans le sang par l’armée - 500 morts.  Malgré tout, les associations continuent leur travail et restent en contact avec les pays voisins. Par exemple, de nombreuses associations de femmes algériennes ont participé récemment au Forum social de Tunis. Une occasion pour les militantes de mettre en commun leurs expériences de lutte et de voir sur quels terrains il faut avancer ensemble.  Un des défis qui a été identifié : faire converger les luttes féministes et syndicales. Dans les syndicats, il y a de puissantes femmes leaders qui ne font pas nécessairement le lien avec le mouvement des femmes. Donc si une synergie se mettait place, cela renforcerait les unes comme les autres.  

Les militantes algériennes ont-elles bénéficié d’un soutien international ?

A partir des années 90, des programmes des développements spécifiques pour les femmes ont été mis en place par l’ONU et la Banque mondiale. Les Algériennes ont pu en bénéficier. Ce qui a permis aux associations de disposer de nouveaux fonds financiers, d’élargir leurs actions et de tisser des liens avec des associations à l’étranger. Le mouvement des femmes en est sorti plus renforcé, d’autant qu’il avait été fragilisé par les années noires du terrorisme.

Revers de la médaille, les féministes algériennes ne sont-elles pas accusées d’importer des idées occidentales qui ne correspondent pas à la culture propre de leur pays ?

Cette accusation n’est pas liée à la trans-nationalisation du mouvement. Elle est apparue dès son origine et dans tous les pays arabes.  Dès que les associations de femmes avancent une demande d’égalité, on les accuse de se faire manipuler ou d’imiter platement les mouvements féministes occidentaux. Cette critique a une visée stratégique : discréditer le mouvement.

Pourtant, cette demande de changement du statut des femmes puise son origine au sein de la société arabe elle-même. Elle n’a pas été importée. Les associations de femmes vont chacune prendre des formes locales particulière en s’adaptant aux conditions sociales et politiques du pays.  En Algérie, les associations de femmes n’inscrivent pas la revendication d’égalité des droits uniquement dans un contexte de domination masculine, de rapports hommes/femmes. Elles la relient à une revendication plus large de la citoyenneté et de la démocratisation de la société. Au Maroc, les féministes sont plus investies dans l’action sociale et dans la réflexion sur les textes religieux. Chaque courant a sa stratégie. Cette accusation d’occidentalisation n’a pas de fondement.

Pensez-vous que le code algérien sera révisé ?

Certainement puisque la famille algérienne continue d’évoluer. Par exemple, le projet de révision de 2005 prévoyait la suppression du wali mais en raison d’une forte résistance des islamistes, le gouvernement n’est pas allé jusqu’au bout de la réforme. Pourtant c’est une disposition ridicule quand une femme de 30 ou 40 ans se marie. De même, la polygamie qui est une pratique en désuétude est vouée à disparaître même si cela reste un symbole fort pour les conservateurs et islamiques. Mais il est vrai que le contexte politique n’est pas favorable à une révision. Pour l’instant, le débat politique est entièrement focalisé sur la prochaine élection présidentielle de 2014.

En 2003 la campagne "20 ans Barakat ! " contre le Code de la famille était lancée. De nombreuses associations de femmes y participent et produisent un CD et un clip pour financer cette campagne...