Le combat d’Estela de Carlotto, pour retrouver les bébés volés en Argentine, passe par Paris

Estela de Carlotto lors de son passage à Paris, mi septembre 2015
Estela de Carlotto lors de son passage à Paris, mi septembre 2015
Florencia Valdés Andino

La présidente des 'grand-mères de la Place de Mai' était récemment à Paris pour lancer la nouvelle campagne européenne de son organisation. Estela de Carlotto se bat depuis plus de trente ans pour retrouver les bébés que la dictature militaire a volés dans les années 1970/1980. Elle même a récupéré son petit fils voilà un an. Rencontre à Paris

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A 85 ans, elle reste toujours aussi déterminée à retrouver les quelque 500 enfants devenus adultes qui manquent encore à l’appel. Il y a un an, Estela de Carlotto retrouvait son petit-fils après 36 années d’intenses et pénibles recherches. C’était au tour de la présidente des "Abuelas de Plaza de Mayo", grands-mères de la Place de Mai, de goûter personnellement à l’immense bonheur qu’elle avait partagé avec une centaine de grand-mères. Car cette Argentine de 85 ans est à la tête d’une organisation emblématique qui cherche les enfants arrachés, pendant la dictature militaire de son pays, à des centaines de parents victimes de la répression politique.

De 1976 à 1983 des enfants sont enlevés en toute impunité dans des centres clandestins de réclusion. Un couple a pu voler, garder et élever l’enfant, souvent brutalement. Dans d’autres cas, c’est un intermédiaire qui le donne ou le vend à un couple, d’autres fois les enfants sont enlevés dans des maternités clandestines. Et parfois ce sont des religieuses complices du régime, qui volent les bébés dans les maternités qu’elles administrent. Quel est le but du régime militaire ? Elever « correctement » ces enfants représentant un « butin de guerre », loin de leurs parents considérés comme déviants,  souvent assassinés, et encore plus loin de leurs grands-parents.

Le petit-fils d’Estela de Carlotto est né le 26 juin 1978 dans un hôpital militaire. Son prénom ? Guido, comme son grand-père. Sa mère, Laura Carlotto, une étudiante en fac d’histoire et militante de la Jeunesse Universitaire péroniste (gauche progressiste), est assassinée un mois après la naissance.  Sa famille ignore alors que ce bébé est littéralement offert par un riche propriétaire terrien à un couple d’ouvriers agricoles. Il sera élevé « avec amour », raconte Estela.

Au fil des années, l'enfant se rend compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Il rêve de devenir musicien, alors que ses parents « adoptifs » le voient déjà faire de longues études pour accéder à un métier « productiviste ». D’où vient cet amour pour la musique ? Le curieux jeune homme entame alors des démarches pour connaître ses origines en se rendant un jour au siège des grand-mères de la Plaza de Mayo à Buenos Aires.

Le 5 août 2014,  Estela de Carlotto serre dans ses bras son petit-fils. « Ce jour-là j’étais tellement malade, je ne sais même pas ce que j’avais. Mais dès que j’ai su, j’ai tout envoyé au diable. Guérison immédiate », rit-elle. Une gaité qui s’accorde parfaitement avec sa tenue jaune, avec les tintements de ses bracelets et avec ses yeux verts. Pétillants.

Il arrive que les enfants ne veuillent pas donner suite à leur quête

Après un an de démarches administratives et de retrouvailles Ignacio Hurban – le nom que ses parents adoptifs lui donnent - est aujourd’hui Ignacio Guido Montoya Carlotto. Un musicien de 37 ans et père de famille. « Tout se passe à merveille car il a grandi dans la nature dans un environnement épanouissant mais ce n’est pas toujours le cas, ajoute la fière grand-mère. Il arrive que les enfants ne veuillent pas donner suite à leur quête car ils savent que les personnes qui se sont appropriées les petits devront faire face à la justice. Ce sont des processus très complexes. » Le travail des "abuelas" - grands-mères en espagnol -, consiste aussi à accompagner psychologiquement les victimes et leurs familles.

Guido fait partie de la centaine d’enfants retrouvés depuis que les grand-mères mènent leur travail de détective, d’abord dans la clandestinité pendant la dictature en courant d’immenses risques. Presque quarante ans après, les grand-mères et toute l’équipe qui les accompagne font vivre une organisation reconnue au niveau mondial et primée à plusieurs reprises.  Après toutes ces années de lutte, leur objectif ne change pas : trouver les 400 voire 500 enfants volés par le régime militaire.  

Un réseau européen


Si la plupart d’entre eux sont restés en Argentine, d’autres ont été embarqués vers le Mexique, le Chili, l’Uruguay, le Paraguay, l’Afrique du Sud et bien sûr l’Europe. Que ce soit parce qu’ils y ont grandi ou par le hasard de la vie, des petits-enfants ont été trouvés en Angleterre, en Italie, et il y a quelques mois aux Pays-Bas.

Tu as des doutes sur ton identité ? Contacte les ‘Grands-mères de la place de Mai’

Pour approfondir et continuer les enquêtes, Estela de Carlotto était à Paris à la mi-septembre 2015 afin de présenter la nouvelle campagne européenne. Celle-ci se concentre en France avec des prospectus rédigés en français où l’on peut lire : « D’origine argentine, tu as des doutes sur ton identité, tu veux des réponses à tes questions, contacte les ‘Grands-mères de la place de Mai’ ».

Inauguration du Jardin des Mères et Grands-Mères de la Place de Mai à Paris (15è arrondissement), le 7 avril 2008. De gauche à droite : Estela de Carlotto aux côtés de la présidente de l'Argentine Cristina Kirchner, et du maire de Paris de l'époque, Bertrand Delanoë
Inauguration du Jardin des Mères et Grands-Mères de la Place de Mai à Paris (15è arrondissement), le 7 avril 2008. De gauche à droite : Estela de Carlotto aux côtés de la présidente de l'Argentine Cristina Kirchner, et du maire de Paris de l'époque, Bertrand Delanoë
Présidence de l'Argentine


Comme en Italie et en Espagne, l’ambassade argentine à Paris est amenée à jouer un rôle essentiel de relai entre l’éventuel Français qui veut se pencher sur son passé et l’organisation. A Rome et à Madrid, par exemple, on peut faire des tests ADN, dans l’enceinte de l’ambassade, encadrés par la loi argentine.

Quand Estela de Carlotto parle de « doutes », elle fait référence aux questionnements qui surgissent quand les enfants volés regardent leur famille et ne trouvent pas de traits communs. Cela se manifeste aussi de façon plus diffuse dans les goûts, les centres d’intérêts. Il arrive aussi que les doutes viennent très tôt avec la maltraitance : « De nombreux garçon ont été torturés, les filles violées, battues ».

C’est une « campagne pour le droit à l’identité » afin de rendre leur passé aux victimes de ces enlèvements systématiques. « Nous voulons dire et redire que même si aujourd’hui nous vivons en démocratie en Argentine, ce que nous avons vécu peut se reproduire du jour au lendemain. Et cela peut se reproduire dans n’importe quel pays. Peut-être pas sous la même forme, mais nous devons  témoigner sans cesse tant que nous le pouvons », affirme-t-elle combative.

Souvent, ils n'avouent rien, ne regrettent rien

Enquêter, témoigner, mais aussi trouver les coupables, telle est la lourde tâche des grand-mères. « A ce jour 600 personnes ont été condamnées, mais combien d’autres sont restées impunies ? ». Trouver des enfants revient aussi à trouver les coupables de leur disparition.

« Le couple qui a élevé mon petit-fils sera jugé, et il doit payer pour ce qu’il a fait. Il a inscrit un enfant au registre civil comme s’il était à lui. Ces personnes ont inventé une naissance, explique de Carlotto. Pour autant, ils sont aussi des victimes, car cet enfant leur a été donné par un tiers. Dans ces affaires, il existe de nombreuses nuances. On a tendance à minimiser le rôle de la mère adoptive qui recevait souvent cet enfant comme si c’était un cadeau, comme un petit chiot. »

L’organisation dispose aujourd’hui de deux armes redoutables : les tests ADN, et la loi argentine. « Juste après la fin de la dictature, les criminels ont été en quelque sorte amnistiés. Mais la loi n’a jamais pardonné les vols de bébés. Quand on a commencé à trouver les coupables, ils ont été condamnés à des peines très légères, certes, mais ils ont été condamnés. En 2005, pendant la présidence de Nestor Kirchner, la Cour suprême a annulé ces lois. Depuis, les accusés peuvent être jugés pour tous les crimes contre l’Humanité (ces crimes sont imprescriptibles et le vol de bébé en fait partie, ndlr) qu’ils ont commis. Ce qui est désolant c’est qu’ils n’avouent jamais, ils ne regrettent rien. Malgré tout, la justice existe même s’il elle ne va pas aussi vite qu’on ne le voudrait ».  

Le pape François se rattrape


Cette ONG dispose aussi désormais d’un allié de taille : le pape François. Celui qui « avant de devenir pape nous ignorait », soutient aujourd’hui ouvertement la cause et a reçu Estela de Carlotto, ainsi que son petit-fils. Il ne s’agit pas uniquement de diplomatie. Le Vatican a un rôle à jouer dans la résolution de ces affaires car de nombreuses archives concernant les enfants disparus, et la dictature militaire en général, s’y trouvent.

C’est le pape lui-même qui a donné l’ordre d’entamer le processus de déclassification et de digitalisation de ces documents. Cela prendra environ trente ans. Mais les intéressés peuvent déjà demander leur dossier par le biais d’un mandat émis par un juge argentin. Les mauvaises langues affirment que le pape argentin se rattrape. Pendant la dictature, la haute hiérarchie ecclésiastique de son pays a applaudi les agissements des militaires dont la compagnie de Jésus alors dirigé par Jorge Mario Bergoglio, évêque argentin avant d’être élu pape et bienveillant avec la junte militaire.

Qu’en est-il des archives tenues par les militaires ? « En connaissant leur goût de l’ordre, nous pensons que des dossiers consignant précisément l’identité des enfants ainsi que de leurs parents doivent exister. On a déjà trouvé quelques documents, cachés dans un ministère.  Mais les coupables n’ont aucun intérêt à ce qu’ils soient trouvés. »  Avec ce sourire qui ne la quitte pas, Estela de Carlotto énumère tous les obstacles à franchir et déplore que les grand-mères soient de moins en moins nombreuses. Malgré la difficulté, elle est pleine d’espoir car la relève est prête à  faire face aux défis.  Leurs petits-enfants prendront bientôt les rênes de l’organisation. Et ceux qui n’emboîteront pas le pas de leurs aînées « s’en sortent plutôt bien. Ils sont avocats, députés, médecins, artistes… Le plus important c’est qu’ils soient heureux ».