Terriennes

Le congé maternité, nouvelle arme de séduction des multinationales

La députée européenne italienne Licia Ronzulli, proche de Silvio Berlusconi, en plein débat sur le congé maternité au Parlement européen, en octobre 2010, avec sa fille alors âgée d'à peine plus d'un mois... Elle vote alors pour l'augmentation du congé de 14 à 20 semaines en Europe.
La députée européenne italienne Licia Ronzulli, proche de Silvio Berlusconi, en plein débat sur le congé maternité au Parlement européen, en octobre 2010, avec sa fille alors âgée d'à peine plus d'un mois... Elle vote alors pour l'augmentation du congé de 14 à 20 semaines en Europe.
AP Photo/Christian Lutz

Deux groupes mondiaux annoncent étendre, à compter du 1er janvier 2017, à tous et surtout à toutes leurs salarié-es, où qu'elles/ils se trouvent, la règle d'un congé parental minimum. Derrière l'effet d'annonce, et une réelle avancée, il y a aussi un bon coup de communication.

dans
A première vue, on ne peut que se féliciter. Deux grands groupes internationaux, l'assureur Axa, et le fabricant de vêtements de luxe Kering annonçaient l'un après l'autre aux derniers jours de 2016 une petite révolution dans l'extension et l'application d'un congé maternité minimum de 16 semaines pour le premier, 14 pour le deuxième à toutes leurs salariées - et quatre pour le deuxième parent - quel que soit le pays où elles/ils se trouvent.

"A compter du 1er janvier 2017 la politique parentale de Kering procurera un nouveau cadre, dans le groupe entier et ses filiales, destiné à plus de 38500 employés" se félicite l'un. "AXA lance sa politique mondiale de congé parental : plus de 16 semaines (congé de maternité) et plus de 4 semaines (paternité) entièrement payées" s'autocongratule le deuxième.
 
 

Regardons d'un peu plus près ces nouveaux avantages sociaux, tant dans leur application que dans le sous-texte qu'ils proposent.

Voici les deux communiqués de presse annonçant la bonne nouvelle :
 

"A compter du 1er janvier 2017, la politique 'parentalité' de Kering définira un nouveau cadre, à l'échelle du Groupe et de ses Maisons, pour plus de 38 500 collaborateurs dans le monde, dans près de 60 pays.
Chaque collaborateur de Kering ayant au moins un an d’ancienneté, indépendamment de sa situation personnelle ou géographique, bénéficiera de 14 semaines rémunérées à 100% de son salaire au titre du congé maternité ou adoption, et de cinq jours rémunérés à 100% de son salaire au titre du congé paternité ou partenaire.
En fixant ainsi un standard minimum pour le congé maternité partout dans le monde, et en créant un standard minimum pour le congé adoption, le congé paternité ou le congé partenaire, Kering réalise une avancée majeure au bénéfice de l’ensemble de ses salariés. Dans de très nombreux pays, l’alignement du congé adoption sur le congé maternité (14 semaines), quel que soit le statut juridique des parents, constitue en effet un progrès majeur, tout comme la mise en place d’un congé (5 jours) pour le/la partenaire de la mère ou de l’adoptant(e).
Dans les pays où la législation locale prévoit des normes de congé parental plus avantageuses, c’est celle-ci qui sera appliquée."


"Axa renforce sa politique pour aider à la parentalité en offrant des solutions identiques dans les 64 pays où le groupe travaille. Elle entrera en vigueur à compter du 1er janvier 2017, ouvrant les droits suivants aux nouveaux parents :
- 16 semaines de congés payés pour le parent principal (la mère automatiquement en cas de grossesse, ndlr), avec retour guarani à un poste équivalent ;
- pour le "co-parent", 4 semaines de  congés payés (le co-parent étant le conjoint en cas de grossesse et à définir en cas d'adoption, ndlr) ;
Ainsi la politique globale d'Axa concernant la parentalité permettra de mieux soutenir les employés lors d'une période de bouleversements dans leur vie privée, en leur permettant de trouver un équilibre entre vies personnelle et professionnelle.
Il s'agit d'un grand bond en avant en terme d'avantages sociaux pour nombre d'employés du groupe Axa travaillant dans des pays où les politiques publiques sont moins favorables qu'en Europe. Malgré les recommandations de l'OIT (organisation internationale du travail, ndlr) pour l'instauration globale de 14 semaines de congés maternité, nombre de pays offrent des possibilités moins importantes. Les Etats-Unis par exemple, n'ont pas de congé maternité payé obligatoire.
"

Cet exemple des Etats-Unis, livré par Axa, est habile... mais il est vrai et faux à la fois. La loi fédérale accorde un congé maternité de 12 semaines, à la mère seule, non rémunéré, et sous certaines conditions (être salariée depuis au moins 12 mois, avoir travaillé plus de 1250 heures pendant ces 12 mois, et dans une entreprise de 50 employés ou plus). Chaque Etat décide donc d'en faire à sa guise : la Californie, par exemple, a voté le 6 avril 2016, l'obligation pour les employeurs d'instaurer un congé parental rémunéré à hauteur du salaire, et ce pendant six semaines (ce que le candidat Donald Trump proposait d'appliquer à toutes les Américaines…)
Dans le New Jersey, encore, deux semaines avant l'accouchement et six semaines après (huit en cas de césarienne) sont prises en charge par l'Etat à hauteur de deux tiers du salaire, le tiers restant étant le plus souvent compensé par l'entreprise où la future mère travaille. Dans le meilleur des cas on arrive, il est vrai, péniblement à dix semaines.

Une réelle avancée pour 15% des salariés d'Axa et de Kering

Au delà des salarié-es de ces deux groupes aux Etats-Unis, nous avons donc cherché à savoir combien de personnes, et dans quelle proportion, seraient directement bénéficiaires de ces nouvelles dispositions. Et pour cela nous avons regardé, pays par pays (60 pour Kering, 64 pour Axa principalement situés dans l'hémisphère Nord), le nombre d'employés vivant hors des zones bien couvertes par les congés maternité. Une comptabilité aisée pour Axa qui donne le détail de ses collaborateurs sur son site, plus approximative pour Kering qui n'affiche que des données générales (répartition du chiffre d'affaire et des magasins par zone géographique).
Nous avons aussi ajouté comme donnée la proportion de femmes et d'hommes employées dans ces deux groupes, sachant que ces mesures concernent encore très très majoritairement les mères : 53% de femmes chez Axa, 60% chez Kering.

Mais, même avec une marge d'erreur, les proportions sont voisines : compte tenu de nos calculs, sur les 120 486 employées d'Axa, 16% verront leurs possibilités changer, et s'améliorer grandement face au choix de devenir parents. Sur les 34 697 salariés affiliés aux diverses entreprises réunies par Kering, environ 13% accèderont à cette nouvelle donne de la maternité au travail.

15% des effectifs ce n'est pas rien. Ce n'est pas tout non plus. Les trois quarts des travailleurs de l'assureur Axa et du promoteur du luxe Kering exercent en effet en Europe de l'Ouest, au Japon, au Canada, bref, dans les les pays les plus riches de la planète aux systèmes sociaux conquis de longue date. Ou encore dans l'ex zone d'influence de l'Union soviétique qui a conservé des dispositifs encore plus favorables. Et les "émergents" comme le Brésil, et un nombre non négligeable d'Etats africains ou d'Asie, ont adopté des congés maternité conformes aux préconnisations de l'OIT.

Alors ne boudons pas et saluons ces initiatives, en les relativisant, mais qui pourraient, on l'espère, en entraîner d'autres.

Le congé maternité dans le monde, un résumé de l'OIT, organisation internationale du travail
Le congé maternité dans le monde, un résumé de l'OIT, organisation internationale du travail
(c) OIT

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter @braibant1