Le conservatisme fait mauvais genre

Hommes, femmes et réciproquement, le travail de la photographe canadienne Hana Pesut
Hommes, femmes et réciproquement, le travail de la photographe canadienne Hana Pesut

Les ministres français de l'Education nationale et des droits de femmes ont dévoilé le 3 octobre 2013 leurs outils pédagogiques pour sensibiliser l'école à l'égalité entre les sexes et éviter de reproduire les clichés qui y conduisent. Ces "séquences" rassemblées dans un abécédaire de l'égalité, doivent être mises en place en décembre prochain dans un peu plus de 600 classes de 275 écoles primaires, à travers toute la France. Aussitôt les oppossant(e)s à la théorie du genre se sont mobilisés pour interdire à cette "théorie, ou cette idéologie d'envahir l'école". En mai dernier, nous faisions le point sur cette polémique autour d'une approche qui n'est ni une théorie, ni une idéologie. 

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La Une du Figaro du 29 mai 2013 ne devait rien au hasard. En s'élevant, ce jour-là précisément, contre la soi-disant extension de la "théorie du genre" à l'école, le quotidien conservateur français visait avant tout le mariage pour tous, dont la première union était célébrée au même moment à Montpellier (sud de la France), entre deux hommes.

Au fil des manifestations virulentes contre la loi autorisant le mariage entre deux personnes de même sexe qui ont accompagné les débats au Parlement, une autre bataille s'est mise à enfler contre la fin des stéréotypes sexuels à l'école, l'apprentissage de l'égalité entre garçons et filles, à l'origine, selon ces idéologues d'un nouveau genre, de tous les maux de la société française. Mais au delà de cette militance acharnée, il devient de plus en plus difficile, tous horizons politiques confondus, de poser les questions de genre dans la société française, en passe de s'éloigner de l'hypothèse si bien formulée par Simone de Beauvoir dans le "Deuxième sexe" : "On ne nait pas femme, on le devient".

On raconte qu'en 1920 à Hyde Park, lieu emblématique de tous les emballements politiques de Londres, se tint une réunion féministe encore plus enflammée que les précédentes. L'oratrice arrivait au terme de son discours qu'elle conclut par un vibrant "et entre les hommes et les femmes il n'y a qu'une toute petite différence !". Avant même que les applaudissements n'éclatent, un chapeau vola au-dessus de la foule, et une voix (masculine) s'écria : "et hourra pour la toute petite différence !". Il est incontestable qu'entre les hommes et les femmes la possibilité de reproduire, d'enfanter marque (une toute petite) différence physique. Nul ne le nie, contrairement à ce qu'affirment des militants conservateurs français à longueur de manifestations contre le mariage pour tous.

La question est de savoir ce qu'on fait de ce biologisme : un absolu irréductible définissant à jamais les rôles sociaux des deux sexes ou un présupposé très relatif, une évidence médiocre qui permettra d'arriver enfin à une égalité affirmée. Les va-t-en guerre contre "le genre" se rangent résolument du côté des naturalistes perclus de peurs à l'idée d'une inversion des rôles et de la perte du partage immuable des pouvoirs qui l'accompagnerait : pouvoir domestique des femmes, puissance économique et politique des hommes.

Petites distorsions sémantiques

D'entrée de jeu le Figaro qui consacre sa Une du 29 mai 2013 à cette polémique très française, en se rangeant résolument du côté des gardiens de l'ordre établi commet une erreur : le genre n'est ni une théorie, ni une idéologie, mais une approche. Cette démarche, les "gender studies" venues d'outre-Atlantique, a d'abord permis aux universitaires d'étendre le champ des études sociologiques, via les rapports sociaux de sexe. Sur l'identité sexuelle de naissance, innée, se superposerait une identité acquise, construite à travers les stéréotypes éducatifs ou l'ordre économique et social établi.

Dans les années 1990, deux ouvrages popularisèrent les gender studies. Dans "Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity" (en français : Troubles dans le genre, le féminisme et la subversion de l'identité, ed La Découverte), la philosophe américaine Judith Butler fait exploser le déterminisme sexué. Puis, dans un remarquable essai "Making Sex: Body and Gender from the Greeks to Freud" (traduit en français chez Gallimard sous le titre La fabrique du sexe, essai sur le corps et le genre en occident), l'historien américain Thomas Laqueur montre à quel point ces notions de genre et sexe furent fluctuantes à travers l'histoire. Le modèle de différenciation biologique sur lequel se fondent les définitions sociales toujours en vigueur en Europe ou en Amérique du Nord est fort récent puisqu'il apparaît seulement au XVIIIème siècle.

Le Figaro du 29 mai 2013
Le Figaro du 29 mai 2013
La loi sur le mariage pour tous votée et promulguée, le quotidien libéral de droite s'est donc trouvé un nouveau combat après la publication d'un document de travail élaboré par le Snuipp - syndicat des instituteurs, majoritaire dans les écoles primaires -, afin "d'éduquer contre l'homophobie dès l'école primaire". Ce texte de près de 200 pages offre aux enseignants des outils pour parvenir à lutter contre les stéréotypes pouvant conduire aux préjugés, au refus, voire à la détestation violente des homosexuels, ainsi qu'elle est apparue dans les défilés contre "le mariage gay" ou, de plus en plus, dans les cours de récréation avec des injures lancées par des enfants (pédé est aujourd'hui l'insulte la plus récurrente chez les écoliers) qui n'en connaissent même pas toujours le sens.

Combattre l'ignorance

La révolution morale du printemps planétaire de mai 1968 avait introduit l'éducation sexuelle à l'école, en France comme ailleurs. Mais ces cours furent le plus souvent dispensés à géométrie variable, par des enseignants peu ou mal formés. Les propositions du Snuipp ne peuvent donc qu'être positives pour aider à combattre l'ignorance, l'incompréhension, et les préjugés, mission première s'il en est de l'éducation nationale. Dans leur préambule, les auteurs notent que "Les textes, les discours et les incitations ne suffisent pas à manifester une volonté politique. Les enseignantes et les enseignants doivent se sentir légitimes à aborder des sujets tels que l’homosexualité et l’homophobie dans leur classe. Pour cela un discours clair et convaincu de tous les échelons hiérarchiques est nécessaire. Il doit s’accompagner d’une formation spécifique et obligatoire des enseignant-es et de la mise à disposition d’outils. Le document en ligne sur le site du SNUipp-FSU comprend un ensemble de textes d’information, des ressources, ainsi qu’une vingtaine de préparations pédagogiques. Ces dernières ne sont bien sûr pas à suivre à la lettre. Elles fournissent des pistes qu’il est possible d’exploiter en fonction de la classe et des élèves. À chaque enseignant-e de se les approprier."

Seulement incitatives, les initiateurs du projet dressent d'abord un état des lieux de l'homophobie dans les écoles avant de proposer des moyens pédagogiques (livres, attitudes, textes de lois, etc) pour lutter contre cette recrudescence de mépris voire de haine.

Squelettes de femmes et d'hommes, cherchez les différences...Wikicommons
Squelettes de femmes et d'hommes, cherchez les différences...Wikicommons
Que reprochent donc les détracteurs de cette initiative ? Dans son éditorial pour Le Figaro, Guillaume Tabard accuse la Fédération LGBT (lesbiennes, gays, bi et transsexuels) de vouloir "sous couvert de lutte légitime contre l'homophobie (.../...) abolir tout lien entre l'identité biologique et l'identité culturelle d'une personne". Et le quotidien offre donc la parole à un obsessionnel de la traque des études du genre, Olivier Vial, président du très droitier syndicat étudiant UNI, également à la pointe de la lutte contre le mariage pour tous. Il avoue sa terrifiante crainte qu'ainsi on incite les enfants à "passer d'un sexe à l'autre".

Des peurs venues de (très) loin

La vraie raison de cette angoisse est donnée par le pédopsychiatre et psychanalyste Christian Flavigny, appelé à la rescousse de l'expertise scientifique que bien entendu "onnedoitjamaisremettreencause" : "la famille ne sera plus définie comme l'union fondatrice d'un père et d'une mère. (.../...) La prétention des adultes à influer sur le jeu des tous petits afin de lutter contre les stéréotypes sexistes reflète l'incompréhension de la fonction identificatoire des jeux d'enfants. C'est dans ces jeux que s'élabore leur identité sexuée par la référence au parent du même sexe, le garçon dans l'aiguillon de la rivalité au père où se façonne le masculin, la fille dans le partage qui tôt s'ébauche avec sa mère des enjeux de la féminité-maternité." La psychanalyse en France est imprégnée du sacro-saint ordre symbolique si cher à Jacques Lacan - Dieu, papa, maman et moi - et que presque partout ailleurs on a envoyé promené.

L'effroi vient donc de là : de la fin de la famille comme fondement absolu de l'ordre chrétien et de la peur de l'autre à l'identité mal définie. On n'ose imaginer la panique si en France par exemple, on instaurait une troisième case pour l'établissement de papiers d'identité comme c'est le cas dans certains Etats, dont de grands pays musulmans tels la Turquie ou le Pakistan ! Tandis qu'en Suède ou au Canada, des parents, en toute légalité, ont refusé d'indiquer le sexe de leurs enfants à la naissance, et les élèvent sans marque d'identité - prénoms neutres, vêtements et jouets indifférenciés, etc -, les laissant libres de se choisir garçon ou fille quand ils le décideront...

“Au Canada et au Québec, l’opposition revêt d’autres oripeaux idéologiques“

Line Chamberland, professeure au département de sexologie  - photo JOurnal Média, Webzine des étudiants en journalisme de l'UQAM
Line Chamberland, professeure au département de sexologie - photo JOurnal Média, Webzine des étudiants en journalisme de l'UQAM
Nous avons demandé à la sociologue québécoise Line Chamberland, titulaire de la chaire de recherche sur l'homophobie, directrice de l'équipe de recherche sur "Les jeunes de minorités sexuelles" à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) ce qu'elle pensait de cette polémique très française vue de l'autre côté de l'Atlantique où les études de genre ont investi depuis longtemps les champs universitaires, politiques et sociétaux...

Qu'en est-il de l’approche du genre au Canada ?

Après celui de Bordeaux-III en 2011, la philosophe Judith Butler vient de se voir décerner un doctorat Honoris Causa par l’université McGill de Montréal le 30 mai 2013. Cette distinction s’ajoute à de nombreuses autres accordées à cette philosophe renommée pour sa contribution théorique aux questions de genre et de sexualité. Ses principaux ouvrages – dont le célèbre Trouble dans le genre – sont à l’étude dans de nombreux collèges et universités au Canada et au Québec.

Le concept analytique de genre est issu des études sur les femmes. Il les a transformées en ouvrant la voie à des collaborations avec les études sur la sexualité (ou queer) et les études sur la masculinité. Plusieurs programmes d’études féministes ont donc modifié leur appellation depuis une vingtaine d’années, pour adopter des dénominations telles Gender Studies, Gender and Women Studies ou Gender and Sexual Diversity Studies. Ces programmes sont le plus souvent pluridisciplinaires et offerts à tous les cycles universitaires.

Pour diverses raisons – dont la traduction tardive de son œuvre en français, la pensée de Butler n’a pas pénétré aussi profondément les enseignements féministes dans le Québec francophone, comparativement aux milieux universitaires anglophones. Pendant la période de leur institutionnalisation, les études féministes au Québec s’inspiraient surtout d’autres courants, notamment celui du féminisme matérialiste français avec entre autres Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu et Monique Wittig. D’ailleurs, Wittig a exercé une influence sur les premiers écrits de Butler – dont Gender Trouble – une influence dont la mention est souvent omise en France au profit d’auteurs masculins de renom comme Deleuze, Derrida ou Foucault.

L’approche du genre est-elle exploitée - ou a-t-elle été exploitée - au Canada afin de lutter contre l'homophobie ?

En premier lieu, il faut insister sur le pluriel : il n’y a pas une, mais des théories du genre dont la trame commune est le rejet du naturalisme et de l’essentialisme qui posent l’altérité sexuelle comme une donnée évidente et immuable – masquant ainsi le caractère socialement construit des différenciations entre hommes et femmes. Les spécialistes en études de genre focalisent sur la normativité du genre, sur les processus culturels de fabrication d’être humains genrés, i.e. définis par leur genre, voire inintelligibles en dehors de lui comme l’affirme Butler, alors que les perspectives féministes s’intéressent principalement aux structures et aux rapports sociaux qui engendrent et reproduisent les  inégalités entre hommes et femmes.

Or l’homosexualité interroge le système catégoriel binaire qui fait obligatoirement coïncider le sexe biologique (homme/femme), le genre (masculin/féminin) et la sexualité (active/passive). Outre son binarisme réducteur à tous les niveaux, ce système postule une complémentarité naturelle entre la masculinité et la féminité. L’homosexualité, tout comme la transsexualité, bousculent, troublent ces schémas.

Dans les milieux universitaires, la dénonciation de l’homophobie se réclamera donc entre autres de concepts – tels celui d’hétéronormativité – se situant aux confins des théories du genre et des études queer. Cependant, dans les luttes politiques menées pour l’obtention d’une égalité juridique, soit l’accès au mariage pour les couples de même sexe ou la reconnaissance de l’homoparentalité, ce discours théorique n’a pas été prédominant. On a plutôt observé le déploiement d’argumentations construites autour des principes d’égalité et de non-discrimination, des principes inscrits dans les chartes provinciales et fédérale dont les effets juridiques sont très forts.

Les études de genre sont-elles entrées dans les écoles canadiennes ?

Depuis quelques années, il y a une attention accordée aux enfants dont le genre est qualifié de créatif ou d’indépendant, des termes qui se veulent positifs, en rupture avec des étiquettes négatives, voire pathologisantes comme lorsqu’on parle d’enfants transsexuels parce qu’ils aiment les jouets de l’autre sexe. Des chercheurs, des parents se regroupent pour protéger leurs enfants et leur donner plus de liberté dans l’expression de leur genre. Je dirais toutefois que cela reste marginal.

La lutte contre l’homophobie dans les écoles, principalement au niveau du lycée mais aussi dans les classes du primaire (équivalent en France ?) prend appui sur la lutte contre l’intimidation sous toutes ses formes. Or l’intimidation à caractère homophobe est très présente dans les écoles, ce qu’ont démontré plusieurs études. En outre, et c’est malheureux, des jeunes victimes d’intimidation se sont suicidés, ce qui a fait la une des médias. Les effets négatifs de l’intimidation sur la santé, sur la réussite scolaire sont aujourd’hui bien documentés et il y a un consensus sur la nécessité d’agir.

Les actions contre l’homophobie dans les écoles prennent plusieurs formes : formation des enseignants et futurs enseignants, sensibilisation des élèves à travers des témoignages de personnes gais, lesbiennes et bisexuelles, concours d’affiches sur le thème de l’homophobie, activités pédagogiques visant la reconnaissance et la valorisation de la diversité sexuelle, mais aussi religieuse, familiale.

Cette « théorie » soulève toute une controverse en France en ce moment, en a-t-il été de même au Canada au cours des dernières années ?

Il n’y a pas eu de controverse publique centrée sur la « théorie du genre » et les effets pervers qu’on lui attribue. Cependant, les opposants au mariage pour tous ou à la lutte contre l’homophobie à l’école invoquent une vision traditionnaliste des hommes et des femmes, de leur rôle soi-disant naturel qu’il faudrait préserver, de la sexualité normale, entendre hétérosexuelle et potentiellement reproductive.

Assurément, à l’exemple du Vatican, certains vont reprendre l’expression « théorie du genre » pour dénoncer tout ce qui attaque cette vision, qu’il s’agisse du mouvement féministe ou du mouvement LGBT. Cette opposition vient alors de la droite religieuse qui combat ces mouvements en attribuant le mal à une cause qui serait la propagation de la « théorie du genre » à l’échelle internationale. Certes, il y a un combat des idées, mais je dirais qu’au Canada et au Québec, l’opposition revêt d’autres oripeaux idéologiques. Par exemple, un organisme qui préconise des thérapies de conversion invite les adultes, les adolescents (via leurs parents) à faire le choix responsable de l’hétérosexualité.

De l’autre côté, les arguments en faveur de l’acceptation sociale de l’homosexualité sont pluriels. Certains avancent la liberté d’aimer, d’autres s’appuient même sur des données pseudo-scientifiques sur l’origine biologique de l’homosexualité pour justifier son acceptation. Quoi qu’il en soit, les fondements juridiques qui légitiment un traitement égal des personnes et des couples, quelle que soit leur orientation sexuelle, me semblent solidement établis. Il serait difficile pour les divers paliers de gouvernement de les remettre ouvertement en question. Toutefois, les partis plus conservateurs ne soutiendront pas des programmes et des mesures de lutte contre l’homophobie.

A lire : Éduquer contre l’homophobie dès l’école primaire

Le document élaboré par le SNUIPP, syndicat des enseignants du primaire, mis à la disposition des institueurs et combattu par une partie de la droite française

Deux livres pour aller plus loin