Terriennes

Le dernier opus de Tomb Raider fait-il l'apologie du viol?

C'est un article paru dans le magazine Joystick, spécialisé dans l'actualité des jeux vidéos, qui a lancé la polémique. Intitulé "Fini l'innocence : Lara a vu le loup",  le papier décrit, avec une excitation montante, la nouvelle politique des créateurs de Tomb Raider : suggérer le viol de Lara Croft au début du jeu pour éveiller "l'instinct protecteur" des joueurs le reste de la partie. Mais ce scénario a surtout éveillé la libido des chroniqueurs de Joystick en même temps que la colère des féministes.

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"Ouais Joystick tu vas un peu prendre pour tout le monde là. Faut dire que t'as poussé le bouchon un peu loin" annonçait Mar_Lard, une "joueuse féministe" sur le blog "ça fait genre" dans un article assassin. A sa décharge, le dossier du magazine de jeux vidéos sur le dernier opus de Tomb Raider, lui offrait son lot de grain à moudre. A commencer par l'introduction de l'article : "Tomb Raider, c'était hype en 1996 et déjà ringard en 1998. Il était temps que ça change! Et tant pis si, pour aboutir à un résultat séduisant, il faut malmener l'héroïne autant que peut l'être une actrice de Gonzo SM".

Dans sa grande sagesse, Mar_Lard précise, auprès d'un lectorat qui ne maîtrise pas forcément le lexique engagé, que le gonzo est "une forme de pornographie particulièrement hardcore et souvent extrêmement macho". Essayez donc d'imaginer ce que peut être un mélange de "gonzo" et de "SM" (sadomasochisme), avec le consentement en moins? La réponse, un viol. Ou du moins, un viol suggéré.

C'est effectivement la nouvelle trouvaille des concepteurs du jeu, Crystal Dynamics. Son producteur, Ron Rosenberg, dont les propos ont été repris par de nombreux sites américains, expliquait ainsi "qu'il y aurait un scénario où des bouseux insulaires essaieraient de la violer, ce qui est une grande chose parce qu'on fait littéralement d'elle un animal acculé. C'est un pas énorme dans son évolution : elle est forcée de choisir entre l'attaque ou la mort." L'idée était d'éveiller un "instinct protecteur" chez les joueurs, plutôt qu'une "identification" qui était pour eux impossible (le personnage principal étant une femme). Cette trouvaille n'est d'ailleurs pas l'apanage du producteur, puisqu'elle est la création d'une femme, Rihanna Pratchett, l'auteure du scénario.

"Une remise à plat de toute la série, comme une punition à l'encontre d'une héroïne-starlette qu'il faut remettre à sa place, quitte à l'humilier et à la souiller sans aucun ménagement (…) Oui, Lara prend cher dans Tomb Raider. Et oui, tout cela est concocté sciemment des mains de tous ces pervers qui officient en tant que développeurs chez Crystal Dynamics. Mais ça tombe bien: pervers, je le suis aussi."  Cet extrait de l'article de Joystick n'évoque pas vraiment le regain d'un instinct protecteur chez son auteur. Pour lui, le scénario s'inscrit plutôt dans la lignée d'un genre cinématographique qui a fait ses preuves, le "rape and revenge", ou comme le décrit l'article, un "genre cinématographique qui, comme son nom l'indique, présente en premier lieu le calvaire charnel d'un personnage avant de mettre en scène sa vengeance."

"Viol" ou "calvaire charnel"?

Comparer le "viol" a un "calvaire charnel" a suscité, évidemment, de vives réactions, notamment sur Twitter. Dans son article, Mar-Lard en fait une synthétisation éloquente : "Méconnaissance, minimisation et même érotisation. Réduire le viol à sa dimension physique, c'est éclipser totalement la violence psychologique qui fait toute la particularité de ce crime : rapports de domination, humiliation sexuelle, traumatisme. L'expression employée ici a aussi l'avantage de faire disparaître l'agresseur : à croire que la victime s'inflige d'elle-même son "calvaire", mot généralement associé aux martyrs religieux! (…) Calvaire charnel n'est pas une expression de victime qui décrit son viol, ni une expression des femmes qui craignent la réalité du viol au quotidien. C'est une expression d'homme hétérosexuel qui fantasme sur une idée érotisée du viol."

Contacté par Terriennes, l'auteur de l'article, Kevin Bitterlin, se défend de toute érotisation du "calvaire" : "l'adjectif 'charnel' est ici à prendre au pied de la lettre. C'est un calvaire physique, corporel. A aucun moment, je n'ai voulu mésestimer l'horreur d'un viol, nier les ravages psychologiques qu'il cause, ou laisser entendre que cela puisse être une source de plaisir pour la victime". Même si en l'occurrence, c'est plutôt l'excitation des joueurs qui pose problème, plus que celle de la victime. Kevin Bitterlin met en avant l'usage d'une certaine plume, propre au magasine Joystick, et qui serait à l'origine de ses dérapages lexicaux. "Comme tous les articles qui paraissent dans ce magazine, celui-ci avait vocation à amuser nos lecteurs en employant notre ton corrosif et subversif habituel". "L'expression "gonzo SM", je mets également ça sur le compte d'une légèreté insouciante dans la forme. C'était la recherche du bon mot, du 'truc' percutant et même libidineux. Loin de moi l'idée de mélanger sadomasochisme et viol, évidemment." Kevin Bitterlin l'admet, "Sur ce coup-ci, en prenant un ton gras, macho, beauf (ce que vous voulez), je me suis visiblement planté."

La défense du magazine, qui a publié une réponse à l'article de Mar_Lard est un peu différente. La rédaction, qui, sur une dizaine de journalistes récurrents compte seulement deux pigistes femmes, préfère "rappeler qu'il n'y a pas de viol. ni de tentative de viol, ni même d'agression sexuelle dans Tomb Raider. (…) Par ailleurs, le mot "viol" n'est employé qu'une seule fois dans notre article, précisément dans une phrase expliquant qu'il n y a pas de scène de viol dans le jeu." Pourquoi donc avoir parlé de "rape and revenge" dans l'article? Sans compter que la suggestion de viol est clairement assumée par les réalisateurs du jeu.

Revenons sur le passage précis de l'article auquel fait référence la réponse du magazine: "Bon, ici, il n'y a pas de viol à proprement parler. Mais les mésaventures de Lara sont suffisamment éloquentes et suggestives pour qu'on puisse y voir des métaphores obscènes."  Quelles mésaventures? Là aussi, les descriptions du magazine sont éloquentes: " La tension sexuelle malsaine est à son comble. La miss est plaquée au sol, les mains attachées dans le dos. Je ne peux pas croire que Crystal Dynamics ait obtenu ce résultat innocemment. Surtout que l'ambiance sonore est saturée des gémissements de la belle et des insultes grivoises proférées par ses agresseurs." Difficile, après ce passage, de "rappeler qu'il n y a pas de viol, ni tentative de viol, ni même d'agression sexuelle" d'une manière aussi tranchée.

Malmener la femme ou l'emblème?

"Faire subir de tels supplices à l'une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c'est tout simplement génial. Et si j'osais, je dirais même que c'est assez excitant". C'est ici, aussi, que le bât blesse. "C'est clairement la plus grosse erreur du papier" admet son auteur, Kevin Bitterlin. "Par naïveté sans doute, j'ai considéré qu'il était passionnant de maltraiter un personnage fictif. Et non pas une femme. Je n'ai pas pris conscience des conséquences éventuelles au moment ou j'écrivais. Et pour ça, je m'en veux vraiment, de ne pas avoir pris suffisamment de recul sur mon article." L'idée que défend la rédaction, c'est que l'excitation vient de l'emblème malmené "Que vous le croyiez ou non, sachez que c'est l'idée de briser un personnage emblématique pour mieux le reconstruire qui nous a séduits et emballés. De plus, nous tenons à préciser qu'à aucun moment le fait que ce personnage soit une femme n'est entré en ligne de compte pour orienter notre article".

Mar_Lard a du mal a y croire, et s'amuse du coup à transposer le texte de Joystick à une autre figure emblématique des jeux vidéos : Nathan Drake, de la série Uncharted. "On se réjouirait de voir l'impertinent héros "remis à sa place", "humilié" et "souillé" par les multiples sévices qu'il subit, auxquels on prêterait forcément un caractère sexuel. "On met Nathan au court-bouillon!" On le comparerait à un acteur de porno gay qui se fait gangbanger. On se taperait dans le dos entre "vicelard(e)s" et "pervers(e)s" à voir ce mec torturé pour notre plaisir. (…) Et pour parler d'une scène où Nathan se retrouve plaqué au sol, attaché et à la merci de ses ennemis : "L'ambiance sonore est saturée des gémissements du mignon et des insultes grivoises proférées par ses agresseurs. (…) Faire subir de tels supplices à l'une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c'est tout simplement génial. Et si j'osais, je dirais même que c'est assez excitant."

C'est terrible comme dans l'argumentaire féministe, une inversion des rôles suffit systématiquement à rendre l'inégalité flagrante. Alors si Joystick se défend qu' "à aucun moment le fait que ce personnage soit une femme n'est entré en ligne de compte" force est de constater que leur "style décalé coutumier" ne se serait probablement pas aventuré sur un terrain que nous nous garderons bien de qualifier de glissant, si le personnage en question avait été un homme.

Joystick a effectivement servi d'exemple, et Kevin Bitterlin s'est retrouvé au centre d'une polémique que ni lui, ni sa rédaction n'ont su maîtriser. Si cet article a fait des émules, c'est qu'il est tombé entre les mains de féministes efficaces à l'audience solide. Mais des articles comme celui là, il y en a une flopée. D'ailleurs, avant sa parution, personne ne s'était inquiété de ce que le dossier "L'île de la punition, Tomb Raider, Fini l'innocence : Lara a vu le loup!" puisse véhiculer, en plus d'une vision dégradée de la femme, un certaine érotisation du viol. Les confrères de Kevin Bitterlin ont relu l'article, sa petite amie et ses rédacteurs en chef aussi, "aucune réserve n'a été faite" confirme l'auteur. A l'avenir, la relecture sera probablement plus avertie, et les rédacteurs de Joystick sauront qu'un "ton corrosif et subversif" n'est pas nécessairement misogyne.