"Le dernier tango à Paris" : quand un viol de cinéma n'est pas une fiction

Les deux acteurs dans la scène de viol du Dernier Tango à Paris : Marlon Brando et Magda Schneider
Les deux acteurs dans la scène de viol du Dernier Tango à Paris : Marlon Brando et Magda Schneider
capture d'écran

Près de 45 ans après la sortie du Dernier Tango à Paris, film culte des années 1970, le réalisateur Bernardo Bertolucci reconnaît que l'une des scènes mémorables de cette oeuvre est, en réalité, un quasi viol, et une véritable agression sexuelle.

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Un film, aussi talentueux soient le réalisateur et son acteur principal, mérite-t-il de briser une vie pour parvenir au firmament des étoiles du cinéma ? Ceci ne serait donc pas un viol "réel". A proprement parlé, l'acte lui-même, la pénétration, est simulé. Mais elle fut vécue par l'un des deux protagonistes, la femme en l'occurrence et ce n'est pas un hasard, comme une agression sexuelle réelle, destructrice, dont elle dira ne s'être jamais remise.
 
"Le dernier tango à Paris", film culte post 1968, est un cas d'école qui permet de répondre à cette question que l'on pourrait formuler ainsi : la création autorise-t-elle tous les excès ? L'affaire Bernardo Bertolucci/Marlon Brando/Maria Schneider était déjà connue mais était restée plus ou moins enterrée. En 2013, le cinéaste Bernardo Bertucelli, alors âgé de 73 ans, dans un entretien à l'occasion d'un hommage organisé par la cinémathèque française à Paris, revient sur les conditions du tournage de son oeuvre qui déclencha la polémique ou l'adulation en  France et ailleurs : sorti dans la foulée de la révolution sexuelle de mai 1968, le film obtint deux nominations aux Oscars et aux Golden Globes pour le réalisateur et pour Marlon Brando d'un côté, mais aussi une pluie d'interdictions aux mineurs de l'autre.

Retour du refoulé

Passée inaperçue en 2013, partie des Etats-Unis via l'édition américaine du magazine Elle, la vidéo de ces "confessions", dépourvues de remords, buzze en cette fin d'année 2016. Sans doute pas par hasard : les violences faites aux femmes n'ont jamais autant clivé les sexes, au moment même où un homme qui revendique l'agression sexuelle comme forme de drague ou de séduction, Donald Trump, va entrer à la Maison Blanche. Et alors qu'une autre star d'Hollywood, David Hamilton s'est suicidé le 26 novembre 2016, accusé par ses anciennes modèles, adolescentes au moment des faits, d'avoir été violées et/ou agressées par le photographe/réalisateur.

Le dernier Tango à Paris doit sa renommée et un culte toujours renouvelé jusqu'aujourd'hui, à la conjonction de plusieurs éléments : une mise en scène brillantissime, un acteur au sommet de son talent, un sujet qui collait à l'époque (entre dépression, sexe, et interrogation sur la masculinité) et des scènes crues de rapports sexuels dont… un viol par sodomie, mené à l'aide d'une plaquette de beurre, d'un quadragénaire sur une très jeune femme d'à peine 20 ans. Une scène qui la détruira, dira la comédienne Maria Schneider, bien avant les aveux du réalisateur sur la façon dont elle fut pensée et tournée.

Pour faire des films, quelquefois, pour obtenir quelque chose, je pense que vous devez être totalement libre
Bernardo Bertolucci, réalisateur

Dans cette vidéo, le cinéaste déclinant explique que c'est Marlon Brando qui en a eu l'idée (en 2013, l'acteur était déjà mort depuis presque 10 ans, les absents ont toujours tort) : "La séquence du beurre est une idée que j'ai eue avec Marlon le matin même où elle devait être tournée. Je reconnais que ce fut horrible pour Maria parce que je ne lui en ai pas parlé. Parce que je voulais sa réaction de fille, pas celle d'une actrice. Je voulais capter sa réaction de fille humiliée, par exemple lorsqu'elle hurlait 'non, non !'. Et je pense qu'elle nous a haï moi et Marlon Brando parce que nous ne lui avons rien dit de cette séquence, de ce détail, l'utilisation du beurre comme lubrifiant. Je me sens très coupable de ça."
A la question suivante "vous en avez des regrets ?", le cinéaste répond : "non, mais je me sens coupable. Pour faire des films, quelquefois, pour obtenir quelque chose, je pense que vous devez être totalement libre. Je ne voulais pas que Maria 'joue' l'humiliation, la rage ; je voulais qu'elle ressente l'humiliation et la rage. Et elle m'a haï toute sa vie pour cela."
 


Cette façon de concevoir la liberté de création, aux dépens de personnes réelles, ne semble plus pouvoir passer. Des comédiens, femmes et hommes, ont manifesté aussitôt leur dégoût d'un tel parti pris. La très engagée pour la cause des femmes Jessica Chastain, magnifique dans "Zero Dark Thirty", a lancé via twitter à "tous ceux qui aiment ce film, rappelez vous que vous regardez une fille de 19 ans se faire violer par un vieil homme de 48 ans. Le metteur en scène a tout planifié. Ca me donne envie de vomir."
Chris Evans, autrement dit "Captain America", lui répond en écho : "Je ne verrai plus jamais ce film de la même manière. C'est au delà du dégoûtant. Je me sens très en colère."
 


Ces deux hommes, l'acteur adulé d'un "Tramway nommé désir" au "Parrain", et le réalisateur oscarisé et couronné à Cannes furent-ils conscients d'avoir détruit une vie ? Bernardo Bertolucci pourrait-il citer une seule scène où un tel traitement est infligé à un comédien, un homme, au nom de la liberté de création ?

Je me suis sentie violentée. Oui, mes larmes étaient vraies
Maria Schneider, comédienne

Maria Schneider mourut prématurément à l'âge de 58 ans, en 2011, emportée par un cancer, au terme d'une existence marquée par l'usage de drogues dures, et une courte carrière brutalement interrompue après le Dernier tango à Paris. Sa disparition, ou plutôt son annonce par la presse, fut à son tour l'objet d'une polémique, le quotidien Libération ayant choisi une photo d'elle alors jeune et le buste nu, prise lors du tournage du Dernier Tango. De ce film, elle avait dit à ce même journal : « Je me suis sentie violentée. Oui, mes larmes étaient vraies », a-t-elle déclaré à plusieurs reprises. « J’étais jeune, innocente, je ne comprenais pas ce que je faisais. Aujourd’hui, je refuserais. Tout ce tapage autour de moi m’a déboussolée ». Elle avouait alors avoir « perdu sept ans de (sa) vie » entre cocaïne, héroïne et dégoût de soi.

Nous, féministes, en avons assez que les femmes soient ramenées à leur physique, à leur corps traité comme un objet

Les féministes avaient réagi avec colère au choix de Libération, une façon de perpétuer l'agression subie au temps du Dernier Tango : "Maria Schneider, seins nus à la Une de Libération... Mais bien sûr ! Cette actrice connue vient de mourir, à 58 ans seulement, des suites d'une longue maladie. Quel meilleur choix donc que de la déloquer pleine page pour lui faire subir ce dernier "hommage" ? Et les médias de ressortir comme un seul homme la fameuse scène à la plaquette de beurre du "Dernier tango à Paris": il s'agit du viol par sodomie, commis par Marlon Brando, quadragénaire, sur cette jolie jeune fille de 19 ans, avec la complicité du réalisateur, Bernardo Bertolucci. Cette scène fomentée par les deux hommes ne figurait pas au scénario et Maria Schneider n'était pas prévenue, car disaient-ils, elle aurait refusé. Ses cris, ses larmes, ne sont donc PAS du cinéma. Elle en a été traumatisée. Jouissez, charognards ! Après les fesses de Simone de Beauvoir dans le Nouvel Obs, les seins de Maria Schneider dans Libé : à quand les couilles d'un "grand homme" ? Pourquoi pas les couilles de Lolo (Joffrin alors directeur de Libération, ndlr) ? Nous, féministes, en avons assez que les femmes soient ramenées à leur physique, à leur corps traité comme un objet et que la nudité des femmes soit utilisée pour vendre n’importe quoi, exposée à tout propos et à tout moment. Nous ne t'oublions pas, Maria. Vivent les femmes et les hommes féministes !"

Le site Arrêt sur images notait alors que pour la mort de Marlon Brando, la photo sélectionnée pour la Une avait été tout autre : "Dans un journal qui a la réputation de soigner les nécrologies des figures du monde intellectuel ou artistique, cette Une détonne particulièrement lorsqu'on la compare à celle du 3 juillet 2004, consacrée à la mort de Brando."

A gauche la Une choisie pour la mort de Maria Schneider, à droite pour la disparition de Marlon Brando.
A gauche la Une choisie pour la mort de Maria Schneider, à droite pour la disparition de Marlon Brando.

Le rédacteur en chef de Libération, Vincent Giret, se justifiait, après avoir reconnu que la photo retenue avait provoqué un débat au sein de la rédaction : "C'est quand même le film pour lequel elle reste, avec son aura de provocation. Mais on a aussi trouvé cette photo très belle, et joyeuse, et cela change dans une actualité si sombre."
#yaduboulot comme nous disons toujours…

Le cas inversé : Romance de Catherine Breillat

En 1999, Romance, le 7ème film de la cinéaste Catherine Breillat, comme presque toutes ses oeuvres, déclenche la polémique. Mais le ressentiment de l'actrice Caroline Ducey est l'inverse de celui de Maria Schneider. La réalisatrice avait laissé entendre qu'une relation sexuelle avec pénétration tournée en plan séquence était réelle, alors qu'elle était simulée. La comédienne, qui par ailleurs, ne connaissait pas la carrière dans le porno de son partenaire Rocco Siffredi, a accusé la cinéaste, et l'acteur, d'avoir menti après coup, pour pimenter la sortie du film. Voici ce que  Caroline Ducey confiait, en novembre 2014, au Nouvel Observateur :
"Le scénario n'omettait pas la crudité des scènes, mais il restait très flou quant à la manière dont elles seraient tournées. Idem pour l'identité de Rocco Siffredi, restée secrète jusqu'à la veille du tournage de la scène. A l'époque, je croyais qu'il s'agissait d'une star traditionnelle à la Delon ou Depardieu... Quand Siffredi est arrivé, je ne savais même pas qu'il était une star du porno ! (.../...) Sur le plateau, Catherine ne donnait pas d'indications précises, elle s'en remettait au bon vouloir des acteurs. Pour moi, ça tombait sous le sens que la scène serait simulée. Et Rocco, en bon professionnel, était convaincu qu'il fallait passer à l'action... Au bout du compte, il était aussi déstabilisé que moi.
Du coup, la scène était-elle simulée ou non ?
Bien sûr qu'elle l'était ! Enfin, c'est mon point de vue... Si vous posez la question à Rocco, il vous dira qu'il n'y avait pas simulation... Catherine m'en a beaucoup voulu d'avoir évoqué publiquement cette séquence, me reprochant d'en avoir désamorcé le mystère. (.../...) En Italie durant une conférence de presse, j'ai rendu hommage à la génération de ma mère, au combat des féministes, etc. Après ça, Breillat m'a demandé de quitter la salle sur-le-champ. Elle s'était sentie violemment contredite, comme si ma conception du rapport homme-femme, bien différente de la sienne, prenait le pas sur le propos de « Romance ». Par la suite, j'ai été complètement écartée de la promotion du film à travers le monde."

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