Le dico des filles, le top du sexisme

Après onze années de publication annuelle, le Dico des filles 2014 fait aujourd'hui polémique depuis la sortie de sa dernière édition. Livre à succès en librairie qui propose aux adolescentes des conseils sur des thèmes les préoccupant, l'ouvrage véhicule des clichés et tient des positions conservatrices voire rétrogrades sur la sexualité, le sexisme ou l'homosexualité. 

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“Le dico des filles 2014“, édition Fleurus.
“Le dico des filles 2014“, édition Fleurus.
« Avortement: Si la loi permet cet acte, elle ne le rend pas pour autant juste ou moral. L’avortement reste un acte grave qui pose des questions sur la valeur que l’on donne à la vie humaine ».

« Vivre son homosexualité : Malgré cela, la vie n'est pas simple pour les homosexuels, et le chemin du bonheur semé d'embûches. Toutes les personnes homosexuelles ne le vivent pas de la même façon, certaines se sentent bien dans leur peau, d'autres ont plus de mal à s'accepter »

Ce sont des extraits des définitions données par Le Dico des Filles 2014, édité par la maison d'édition Fleurus, quatrième éditeur de France. Il rassemble une série de conseils destinée aux jeunes filles âgées 12-16 ans, où « 200 mots de la vie des filles » leur sont expliqués. Quelques unes de ces entrées font l'objet d'interrogation depuis quelques semaines. La nouvelle édition, sortie en septembre dernier, a provoqué la colère de plusieurs internautes.

Les "Vendredis de l'Intello", association lyonnaise de parents, des blogs LGBT repris par des sites féminins ont jugé l'ouvrage sexiste, homophobe et anti-avortement. Parmi les entrées incriminées, il y a aussi celle qui explique aux jeunes filles les différences entre filles et garçons. Les stéréotypes sont particulièrement vifs.

« On attribue aux filles une intelligence concrète, aux garçons une plus grande capacité à l'abstraction. On parle d'intuition et de finesse pour les filles, de clarté et de concision pour les garçons (...)», peut-on lire à la page 231 du Dico des filles.

Racisme, masturbation...

Les définitions données pour les mots « Masturbation » et « Racisme » ont particulièrement retenu l'attention de Marie Treps, linguiste et sémiologue. Elle pointe du doigt une écriture et des sens ambigus.

« Masturbation (Dico des filles) : Autrefois, les adultes cherchaient à en dissuader les jeunes en affirmant que cela [ndlr: la masturbation] rend sourd ! Même si aujourd’hui plus personne n’utilise ce pauvre argument, il y a quelque chose à tirer de cette histoire : c’est vrai qu’une pratique assidue de la masturbation rend d’une certaine façon "sourd"… aux autres. Cela reste une expérience pauvre, où il n’y a pas toute la dimension d’échange que l’on peut trouver quand on est deux », p.417.

« Stylistiquement parlant, le terme "pauvre argument " signifie que cela est ridicule. On est dans la plus grande ambiguïté, ça veut dire que "ça ne va pas du tout". Puis "d'une certaine façon" montre qu'on n'assume même pas ce qu'on est en train de dire, et on le dit avec des précautions oratoires. Autrefois c'était stupide, mais on le dit quand même. Ils ont une manière de dire les choses qu'ils n'assument pas, il y a une contradiction qui veut dire que "ce qu'on vient de dénigrer, c'était pas si bête finalement », analyse la linguiste Marie Treps.

La définition de l'entrée « Racisme » est particulièrement étrange : "Pourquoi est-on raciste ? Car la différence dérange, énerve et fait peur. On ne comprend pas bien ceux qui ne sont pas comme nous et on ressent cette différence comme une menace. Elle laisse penser que les autres sont moins biens que nous, qu'ils pourraient nous obliger à devenir comme eux, ce qui serait dégradant".
"Ils auraient pu écrire "peut faire peur" , tout est mis au présent. Ca ne dit rien de l'histoire et ça ne dit rien sur le monde dans le quel on vit. "elle laisse..." C'est donné comme une vérité alors que c'est un jugement de valeur »
, a relevé Marie Treps, surprise par l'explication et la manière dont est construite cette définition.

Ce qui frappe aussi : les messages culpabilisant qu'on retrouve surtout dans la « définition » donnée pour l'avortement. Le livre souligne de manière prononcée les « regrets » que cet acte, jugé « pas moral » dans le livre, peut provoquer. Aucunes lignes n'évoquent, les raisons pour lesquelles les femmes ont recourt à l'avortement : pas de volonté de procréer, risque sur la santé pour certaines femmes, risque de ne pas pouvoir élever un enfant convenablement, grossesse issue de viol, etc. Idem pour l'entrée "Homosexualité" où les clichés à leur encontre restent assez choquants : « une vie pas simple », « pas stable », etc. Tout cela expliqué dans un langage clairement pour enfant.

« Le langage utilisé n'est pas tout à fait infantile, mais il veut être volontairement léger. Il y a quelque chose de faux là dedans » souligne encore Marie Treps, tout en préconisant qu'on peut s'adresser autrement aux adolescentes en étant plus clair, plus complet dans les explications et ... plus neutre .

La linguiste Marie Treps.
La linguiste Marie Treps.
Une neutralité contestée

Au delà de l'écriture, certaines entrées de ce dictionnaire révèlent donc des positions politiques et/ou religieuses clairement perceptibles, comme celles sur l'avortement ou la masturbation. L'auteur de l'ouvrage, Dominique-Alice Rouyer, décrite comme philosophe et journaliste, confirme les positions religieuses du livre. Elle s'explique sur les conseils donnés à la rubrique « masturbation » : « bien sur que c'est une prise de position et j'assume tout à fait, … je dis qu'une pratique régulière et exclusive de la masturbation isole », se défend-t-elle.

Publié à partir de 2002, le Dico des Filles est une idée venue de l'éditeur Fleurus. D'inspiration catholique, autrefois proche des catholiques de gauche, selon le site Babelio, Fleurus publie de nombreux livre pour enfants, adolescents et adultes, axés autour de l'éducation, ou de la religion comme des livres liturgiques. Pour écrire ces conseils destinés aux jeunes filles de 12-16 ans, tranche d'âge où les adolescents commencent à se forger une opinion, « Fleurus édition et l'auteur se sont basés sur une vision de l'Homme conçu par le catholicisme », concède Dominique-Alice Rouyer.

Christian Terras, rédacteur en chef de Golias Hebdo et Magazine, revue catholique d'ouverture marquée à gauche, a lu des passages du Dico des filles. Pour lui, cet ouvrage est « une réponse dans le prolongement de la manif pour tous et à la théorie du genre qui fait polémique dans ce milieu-là (c'est-à-dire catholique, ndlr) ». Il s'agirait d' « une guerre idéologique qu'est en train de livrer un certain catholicisme, minoritaire mais très active financièrement », assure-t-il.

Le livre est édité tous les ans depuis 2002. Mais les réactions se sont pour l'instant, et cette année pour la première fois, surtout exprimées sur la toile. Avant ? On ne trouve pas grand chose sur internet. Et Christian Terras impute cette polémique naissante au contexte français : l'après Manif pour tous. « Pourquoi des réactions maintenant ? La 'Manif pour tous' a fait que les gens sont devenus plus sensibles, plus réactifs face à ces types de discours », déclare-t-il.

Or, dans l'ouvrage, qui est vendu dans les grandes surfaces et les grandes enseignes de librairie, nulle mention ne signale, aux lecteurs et aux acheteurs, le caractère religieux de l'ouvrage.

Beaucoup d'erreurs

Pire encore, le contenu très marketing et le manque de sérieux du contenu, avec des informations erronées, comme celles sur les MST (maladies sexuellement transmissibles). Pour l'Hépatite B, il est indiqué que cette maladie peut être transmise par la salive. Or, il est prouvé scientifiquement que les risques de transmission de l'hépatite B par la salive sont nuls.

Des erreurs aussi se sont infiltrées dans l'ouvrage concernant le mariage des mineurs en France. Il est prétendu que les filles de moins de 18 ans peuvent se marier dans l'Hexagone mais à condition d'obtenir l'accord des parents. Or depuis 2006, le mariage des mineurs est strictement interdit en France, même avec l'autorisation parentale.

De nombreuses autres erreurs ont d'ailleurs été relevées par le blog "Les vendredis des Intellos". Pourtant, Mme Rouyer, qui se décrit comme "la plume du livre", assure que l'ouvrage a été réalisé de manière sérieuse. « On a écrit ce livre avec une équipe de sociologues, médecins, proviseurs, une équipe de filles entre 13 et 15 ans. Il y a eu toute une étude derrière. C'était il y a 10 ans, en 2002, et depuis, tous les ans, on le réactualise », déclare-t-elle. Pourtant, quand on lui met sous le nez et les yeux des erreurs patentes, sa réponse est « je ne me rappelle plus, ça fait longtemps que je n'ai pas lu le dico »

Enfin, l'aspect marketing de l'ouvrage est lui aussi très orienté. Pour 2014, la couverture du Dico des filles est plutôt clinquante : Rose fushia, recouverte de paillettes et bordée de papillons. Les années précédentes, la présentation, toujours très 'fille', était pourtant moins aguicheuse : noire et dorée pour l'édition 2013, ou multicolore à dominance rose pour d'autres.

Les 70 premières pages sont exclusivement dédiées à la mode et à la publicité, dans lesquelles des prix exorbitants sont affichés telles qu'une ceinture à 140 euros. Si c'est un livre de conseils, pourquoi autant de pages mode et de publicités ?

Pour Dominique Alice Rouyer, « on n'attrape pas les filles avec du vinaigre. C'est cette couverture qui fait vendre (...) Le rose clinquant, c'est une manière de faire rentrer les filles dans des choses intelligentes. Elles achètent le dico pour la couverture et le maquillage et après elles tombent sur le reste.»

Un marketing bien rodé et ciblé, voilà peut-être l'une des raisons du succès de ce pseudo dictionnaire, aux multiples erreurs et aux positions conservatrices, voire rétrogrades. Placé sur les étagères dédiées aux livres pour adolescentes, le Dico des filles fait aujourd'hui partie des meilleures ventes. Selon l'auteure, 1,5 millions d'exemplaires auraient été vendus depuis 2002. L'éditeur parle de 800 000 sur son site internet.

Contre le Dico des filles, d'autres initiatives

Le Dico Ado sur Wikipedia est récent. La liste des mots est complète mais tous ne sont pas définis. La liste des mots tourne essentiellement autour de la sexualité et a le mérite d'être neutre.

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