Le droit à disposer de son corps : mobilisation depuis Bruxelles contre Donald Trump

Sharman Stone, ambassadrice pour les femmes et les filles du ministère des Affaires étrangères australien en grande conversation avec Alhaj Delbar Nazari, ministre des Droits des femmes en Afghanistan, lors de la conférence #SheDecides à Bruxelles le 2 mars 2017.
Sharman Stone, ambassadrice pour les femmes et les filles du ministère des Affaires étrangères australien en grande conversation avec Alhaj Delbar Nazari, ministre des Droits des femmes en Afghanistan, lors de la conférence #SheDecides à Bruxelles le 2 mars 2017.
AP Photo/Virginia Mayo

Comment réparer les dégâts annoncés, dans les ONG internationales, après la décision de Donald Trump d’interdire le financement par les Etats-Unis de celles qui se préoccupent d’apporter des informations sur l’avortement  dans les pays en développement ? La Conférence internationale #SheDecides, ce 2 mars 2017 à Bruxelles, a récolté 181 millions d'euros.

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Se retrousser les manches, ouvrir sa bourse. A l’initiative de quatre  gouvernements européens, quelque 400 participants de près de 50 pays, ont rejoint le mouvement lancé sous le nom de SheDecides (#ElleDécide). Il est des conférences ministérielles plus réjouissantes que d’autres. Celle qui vient de s’achever, le 2 mars 2017, à l’initiative de trois femmes et d’un homme, soit les 4 ministres de la Coopération et du Développement des Pays-Bas, de Belgique, de Suède et du Danemark, est de celles qui marquent des points.

« Et bien, quel résultat magnifique ! Un merci sincère à tous nos partenaires qui ont rassemblé 181 millions d’euros pour LA laisser décider. »
 


"Je pense que la décision de l'administration Trump est une mauvaise décision. Et je n'ai vu aucune preuve qui soutienne cette décision", a déclaré le vice-Premier ministre belge et ministre de la Coopération au développement, Alexander De Croo, en ouvrant la conférence des donateurs #SheDecides.  Le Global Gag Rule (également connu sous le nom de "Politique de Mexico"), initié par Donald Reagan en 1984 et  réactivé par Donald Trump dès son investiture en janvier 2017, devrait priver les ONG de quelque 600 millions de dollars.

Alexander De Croo n’en revient pas encore d’avoir bouclé l’organisation de l’événement en trois petites semaines. D’avoir réussi à ce que plusieurs dizaines de ministres  de tous les coins de la planète se libèrent pour rallier la Conférence et participer à la mobilisation. A ce que le Commissaire européen pour le Développement Neven Mimica, la Secrétaire Générale de UN Women, Phumzile Mlambo Ngcuka, viennent apporter leur appui à l’initiative, ou que la Banque Mondiale, le Parlement pan-africain et bien d’autres organismes s’y fassent représenter au plus haut niveau. Et jusqu’à la Princesse Mabel van Oranje, présidente de « Girls not Brides » (700 ONG dans 85 pays)  à s’être déplacée au Palais d’Egmont, haut lieu de la vie internationale en plein cœur de Bruxelles.

C’est la ministre néerlandaise Lilianne  Ploumen, qui était, dans cette initiative, la chef de cordée et qui avait manifesté d’emblée, dès janvier 2017, sa farouche volonté  de trouver une parade à la nouvelle « règle du Baillon » décidée par le président des Etats-Unis. Outre son collègue belge, la Néerlandaise avait rapidement rallié à sa cause deux autres de ses  homologues, Ulla  Tornaes et Isabella Lövin respectivement ministres du Danemark et de Suède, deux pays champions en terme de parité. « Nous sommes sur une voie positive dans le monde mais, malgré cela, toutes les deux minutes, une femme ou une fille meurt en raison d'une grossesse. Deux millions de filles accouchent avant l'âge de 15 ans. 62 millions de filles ne vont pas à l'école, beaucoup d'entre elles parce qu'elles sont déjà mères ou mariées (...). Ces femmes et ces filles n'ont pas besoin de moins de soutien. Elles ont besoin de plus de soutien » a souligné Isabella Lövin.

Au total, 20 pays européens étaient de la partie, à Bruxelles, dont la France, le Luxembourg, le Portugal, et d'autres plus lointains, tels  Cuba, l’Afghanistan, la Colombie, le Kosovo, l’Albanie, le Tchad, le Mali, l'Ethiopie, la Mongolie, l'Australie, le Kenya, ou encore le Canada. Près de 50 en tout.
 


Plusieurs participants ont rappelé, en préambule, que la défense des droits des femmes avait toute sa place dans l’Agenda 2030 des Nations Unies (SDG3) visant à lutter contre l’extrême pauvreté, pour l’accès au monde du travail, et pour le développement en tant que facteur de paix.

Mortalité des mères : le triste record du Pakistan

Des représentantes de la société civile, confrontées, dans leur vie personnelle ou dans leurs fonctions au sein d’organisations non gouvernementales, ont témoigné des situations de détresse, voire des drames majeurs liés aux mariages précoces, aux violences faites aux femmes, au rapt, au viol.

Des femmes originaires du Pakistan, de Colombie et du Mali ont expliqué les conséquences d'être privées d'accès aux soins de santé sexuelle et reproductive mais aussi des grossesses tardives ou trop rapprochées.

Parmi ces témoignages, on retiendra aux côtés d’histoires très concrètes et bouleversantes mettant en lumière la vulnérabilité d’adolescentes, les propos de la Dr Fatima Tasneem, de Marie Stopes International, indiquant que le Pakistan détenait un triste record avec 50% des décès maternels dans le monde. Ou celui du Ministre tchadien de la Santé Ngarmbatina Odjimbeye Soukate évoquant avec émotion ses rencontres avec des femmes réfugiées lors de la crise du Darfour, qui risquaient le viol chaque fois qu’elles allaient s’approvisionner en eau et en bois pour la survie de leurs familles.

A retrouver dans Terriennes :
> Le viol arme de guerre

Des panels de discussion, s’appuyant sur des visuels chiffrés, ont permis d’évoquer les actions menées pour favoriser l’éducation sexuelle, le contrôle des naissances et de la démographie, l’information sur la contraception, son accès via des politiques de prix permettant son accès aux personnes démunies. Et la nécessité impérieuse de poursuivre ces efforts, de les amplifier dès lors qu’ils sont facteurs de réel progrès pour les sociétés toutes entières.

Pousser à la dépénalisation de l'avortement dans le monde

Les membres de plusieurs gouvernements ont expliqué comment ils ou elles avaient décidé d’infléchir leurs programmes de coopération en y inscrivant le plus systématiquement possible la préoccupation du genre. Plusieurs responsables politiques empêché-e-s, comme la ministre d‘Inde Maneka Gandhi, avaient tenu à envoyer un message vidéo pour apporter leur soutien.

 La députée Marie Rose Nguini Effa pour le Parlement pan-Africain
 La députée Marie Rose Nguini Effa pour le Parlement pan-Africain
(c) Michèle Jacobs
Une parlementaire camerounaise, s’exprimant au nom du Parlement pan-Africain, Marie Rose Nguini Effa, a insisté sur  la nécessité d’encadrer les politiques de santé féminine en mettant en œuvre des législations ad hoc, de veiller à ce que les budgets nationaux intègrent cette préoccupation. Les modifications au Code pénal ont été défendues par le ministre éthiopien de la santé, Tewdros Adhanom, soucieux que des poursuites ne soient pas engagées à l’égard de femmes qui voudraient ne pas mener à terme une grossesse non désirée.

De grandes organisations, largement bénéficiaires de financements, comme l’International Planned Parenthood Federation/IPPF, le Fonds des Nations Unies UNFPA ou encore le Guttmacher Institute, un organisme américain créé en 1968 à l’initiative d’un célèbre obstétricien, ont rappelé leurs politiques de l’heure et leurs besoins pour l’avenir.

L’argent, nerf de la « guerre » du développement

Au fil de la Conférence, les contributions à l‘Initiative  #SheDecides  ont été annoncées : les Pays- Bas, la Belgique, le Danemark dégageront, pour chaque pays, une enveloppe de 10 millions d’euros. La Suède, le Canada (sous l’impulsion de sa Ministre de la Coopération et de la Francophonie Marie-Laure Bibeau, qui venait de se rendre en Irak) ainsi que la Finlande consentiront chacun 20 millions d’euros ou de dollars, auxquels devrait s’ajouter la contribution d’une Fondation suédoise de 10 millions supplémentaires. Les autres pays représentés ont fait état de leurs efforts supplémentaires en matière de coopération à l’endroit des femmes, hors la plate-forme #SheDecides.

Ainsi de la France représentée par Laurence Rossignol, ministre de la Famille de l'enfance et des droits des femmes, qui a indiqué que son pays avait depuis longtemps assuré un plaidoyer sur ces thématiques au sein des Nations Unies, élaboré une stratégie ad hoc courant sur la période 2016-2020,  et lui avait consacré quelque 490 millions d’euros sur plusieurs années ; en 2017,  21 millions d’euros iront à la santé maternelle. La Ministre a indiqué que son département allait notamment renouveler son engagement auprès du Fonds Muskoka affecté plus particulièrement à huit pays d’Afrique francophone (Bénin, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Sénégal, Tchad et Togo), et allait aider des projets en zone sahélienne. La ministre a aussi rappelé sa toute récente initiative législative pour mettre fin aux fausses informations diffusées par certains sites contre l’interruption volontaire de grossesse.
 

Quant au ministre du Royaume Uni, Rory Stewart, il a annoncé qu’une enveloppe de 200 millions de Livres serait consacrée à l’aide au planning familial dans sa politique de développement et qu’il organisera un Sommet international sur ces questions en juillet 2017 à Londres.

Pour la Fondation Bill Gates, Joe Cerrell a promis 20 millions de dollars, montant qui devrait être complété lors du grand rassemblement de Londres. Quant à la représentante de la Fondation Aga Khan, qui consacre 50 millions de dollars canadiens à la cause, elle a rappelé qu’une grande conférence devait se tenir bientôt à Ottawa.

En clôturant  la réunion #SheDecides, Alexander De Croo – qui s’est amusé du nombre de tweets suscités par « sa » conférence - a comptabilisé 181 millions d’euros d’annonces provenant d’aides publiques ou du privé, dont un don anonyme de 50 millions de dollars provenant des USA.
 
Quelques un-es des participant-es après le conférence internationale #SheDecides, dont la ministre française, tout à fait à droite au premier rang, Laurence Rossignol.
Quelques un-es des participant-es après le conférence internationale #SheDecides, dont la ministre française, tout à fait à droite au premier rang, Laurence Rossignol.
(c) Michèle Jacobs