Le “genre“ à l'épreuve de la conservatrice Pologne

L'archevêque Dziwisz Stanislaw de Cracovie, où se dérouleront les prochaines JMJ (journées mondiales de la jeunesse catholique), ancien secrétaire de Jean-Paul II et très engagé contre le “genre“ sous toutes ses coutures. Photo Wikicommons
L'archevêque Dziwisz Stanislaw de Cracovie, où se dérouleront les prochaines JMJ (journées mondiales de la jeunesse catholique), ancien secrétaire de Jean-Paul II et très engagé contre le “genre“ sous toutes ses coutures. Photo Wikicommons

L'approche de genre, qualifiée de théorie par les ignorants, agite la société polonaise suite à son entrée dans certaines écoles. Depuis quelques semaines, les réactions de tous bords pleuvent dans le pays. Dans la lignée de leurs coreligionnaires d'Europe, les ultra-conservateurs catholiques appuyés par l'Eglise polonaise la qualifient d'“idéologie“ tandis que les féministes et des membres du gouvernement parlent d'éducation au respect et à l'égalité entre les sexes. Le "genre" fait une entrée remarquée, mais fragile, dans un pays tiraillé entre une évolution des mentalités et une persistance du conservatisme.

dans
Après l'agitation en France autour du mariage pour tous, celle qui secoue l'Espagne face aux restrictions de l'avortement, c'est maintenant au tour de la Pologne d'être sens dessus dessous. Dans le viseur des ultra-conservateurs et de l’Église catholique de ce pays qui donna au Vatican Jean-Paul II, pape médiatique et prolifique, l'approche de genre appliquée dans certains établissements scolaires. Pour ces défenseurs de l'ordre établi, le "Gender" serait "contraire à la conception traditionnelle de l'homme". Cette méthode de décryptage, venue des universitaires d'outre-Atlantique, est fondée sur les rapports sociaux de sexe, dans lesquels un genre social peut supplanter le biologique, identité sexuelle acquise et pas seulement innée, construite à travers les stéréotypes véhiculés dès l'enfance, dans une société et culture données.

L'introduction du genre à l'école a immédiatement fait la très puissante Église catholique de Pologne, qui a aussitôt porté le débat sur la scène publique. Dans une lettre envoyée aux paroisses polonaises durant les vacances de Noël 2013, l’épiscopat catholique a fustigé la "théorie du genre", l'accusant d'être une "idéologie" et un "danger mortel pour l'humanité, la famille, et l'identité sexuelle des enfants". L’ensemble des évêques polonais ont même organisé pour la septième fois une conférence à ce sujet le 23 janvier 2014 à Varsovie, en compagnie d'universitaires.

Les ultra-conservateurs, proche de l’épiscopat, n'ont pas manqué de suivre l'offensive ainsi lancée. Le 8 janvier 2014, 16 parlementaires, dont 15 hommes et une femme, du mouvement ultra-conservateur, "Pologne Solidaire", issu du parti de l'ex-président défunt Lech Kaczynski, "Droit & Justice", ont formé un comité baptisé "Arrêtons l'idéologie du genre" (lien en polonais). Les deux alliés politico-religieux polonais accusent tous azimuts, des mouvements féministes au marxisme et à la révolution sexuelle, d'être à l'origine de la "théorie du genre".
16 parlementaires du parti “Pologne solidaire“ parmi lesquels une (seule) femme ont créé une sorte de lobby contre l'éducation au genre en Pologne ©DR
16 parlementaires du parti “Pologne solidaire“ parmi lesquels une (seule) femme ont créé une sorte de lobby contre l'éducation au genre en Pologne ©DR

Les nouveaux chevaux de bataille d'une Église désorientée

La virulence de l’Église catholique polonaise n'est pas sans lien avec divers et récents événements sociaux survenus dans d'autres pays de l'Union européenne, en particulier la légalisation du mariage entre personnes de même sexe en France, en Belgique, au Royaume Uni et ailleurs. Le mariage pour tous ainsi adopté, la "théorie du genre" est devenue l'actuel "grand cheval de bataille" de l’Église catholique dans le monde. En Europe, elle trouve un certain écho dans les églises espagnole, polonaise, française, les plus traditionnelles d'Europe. "L’Église de Pologne se veut être un porte drapeau en Occident d'une Église arc-boutée. Elle se veut messianique c'est-à-dire qu'elle pense être investie d'une mission à l'échelle européenne par rapport à un occident chrétien, dont les législations, comme le mariage gay, l'avortement, l'euthanasie ou la question du genre, piétineraient les valeurs chrétiennes. L’Église vit très mal ce virage éthique et culturel", commente Christian Terras, rédacteur en chef de Golias Hebdo et Magazine, revue catholique française moderniste.

Pour Jacques Rupnik, spécialiste de l'Europe centrale et orientale à l'Institut d'études politiques de Paris, "L’Église catholique polonaise craint que le gouvernement polonais n'introduise certaines choses de l'Europe occidentale en Pologne. Elle considère que l'Europe occidentale, sécularisée, va vers des dérives qu'elle juge dangereuses".

"La vive réaction de l’Église catholique polonaise serait comparable à une "offensive préventive"
, analyse pour sa part le sociologue polonais Edmund Wnuk-Lipinski.

Le controversé archevêque polonais Jozef Michalik ©AFP
Le controversé archevêque polonais Jozef Michalik ©AFP
Pour d'autres, l'institution chrétienne se sert de ce nouveau combat comme cache-misère à ses propres problèmes. "L’Église catholique polonaise est en perte de vitesse. Il y a une baisse des pratiques, une baisse d'intérêt et un courant anticlérical très fort s'est manifesté lors des dernières élections (en octobre 2011, ndlr). Les différents scandales au sein de l'Eglise les a mis dans une situation délicate et donc elle réagit en mettant en avant ce genre de thème", analyse Jean-Yves Potel, politologue et spécialiste de la Pologne.

Par ailleurs, depuis un an, l’Église catholique de Pologne est secouée par des scandales de pédophilie. Les ecclésiastiques polonais, dont l'archevêque Josef Michalik, ont alors choqué l'opinion publique. Cet ecclésiaste imputait les causes de la pédophilie des prêtres "aux enfants et au divorce des parents".

Enrayer la perte de vitesse par tous les moyens

Depuis la mort du polonais Karol Wojtila, le pape Jean-Paul II, en 2005, plusieurs études ont montré une baisse de la pratique religieuse traditionnelle en Pologne, et un transfert vers des croyances païennes. Selon le site internet Eurel.info, alimenté par des chercheurs de l'université française Robert-Schumann et du CNRS, 93,1% des Polonais se disaient catholiques en 2012 contre 94,7% en 2009. En 2012, les Polonais étaient 38% à prier quotidiennement alors qu'ils étaient 56% en 1998. Ils étaient 4% à déclarer ne jamais prier en 2009 ; en 2012, ce taux est monté à 6%.

Même si l'érosion est légère, elle reste tout de même réelle et constante. Cette frange de la population qui se détourne de plus en plus de l’Église alimente peut-être une tendance laïque et anticléricale qui s'exprime de plus en plus fort, en particulier via le "Mouvement Palikot".

Fondé par l'homme d'affaire polonais, Janusz Palikot, ce parti politique s'affiche libéral. Il a fait de l'anticléricalisme, de l'égalité entre les sexes et de la défense des homosexuels, l'un de ses principaux arguments de campagne. Lors des dernières élections législatives de 2011, le Mouvement Palikot a recueilli près de 10% des suffrages, une percée importante pour un parti qui s'est d'emblée posé en opposition à l’Église catholique polonaise qui jouit d'un poids important dans la vie sociale et politique. Avec 40 sièges de députés à la Diète (Chambre basse du parlement polonais), dont des députés gays et transsexuels, il est devenu la troisième force politique du pays et ses idée essaiment. Ainsi, l'actuel parti au pouvoir, "Plateforme civique" ("Platforma Obywatelska" dit PO) de centre-droit - dont est d'ailleurs issu le fondateur du mouvement Palikot -, s'en inspire.

Les limites des réformes

Inimaginables auparavant, depuis l'accession au pouvoir du PO en 2011, de nombreuses avancées sociétales ont été gagnées. Parmi elles, l'élection pour la première fois d'un député noir, l'école primaire dès l'âge de 6 ans au lieu de 7 ans, la légalisation et le remboursement de la fécondation in-vitro. Mais pour y parvenir il a fallu en passer par des débats houleux entre libéraux, conservateurs et Église catholique. D'autres tentatives n'ont pu aboutir, telle la reconnaissance des couples homosexuels, rejetée à l'issue d'un vote à la Chambre basse du Parlement polonais en janvier 2013. Suite à ces réformes, certains membres du PO, les plus traditionnels, ont refusé de suivre la ligne du parti et ont quitté la coalition au pouvoir. Echaudé, le gouvernement semble désormais avancer plus prudemment, ainsi sur l'introduction du "genre" à l'école.

Sa position sur le sujet navigue quelque peu à vue. Ainsi, l'exécutif polonais, via son ministère de l’Éducation, a affirmé ne pas avoir été au courant des nouveaux contenus de l'enseignement. Une source proche de l'Ambassade de Pologne à Paris, précise que seules une dizaine d'écoles maternelles et d'écoles privées sont concernées par ces programmes, des établissements qui ne sont pas sous le contrôle de l’État.

Dans le même temps, seul un membre du gouvernement a défendu l'enseignement du "Genre" dans ces écoles : la secrétaire d’État chargée de l'égalité entre les sexes, Agnieszka Rajewicz-Kozlowska. Sur son site internet (lien en polonais), elle affirme que "dans la plupart des documents officiels le terme "gender" est lié au concept d'égalité entre les femmes et les hommes", tout en accusant l’Église de lancer un combat contre un "ennemi inventé" par elle-même. Les autres ministres gardent le silence… peut-être prévoyant à l'approche du prochain scrutin de 2015.
Membre du mouvement Palikot, Anna Grodzka, 59 ans, est devenue la première députée transsexuelle en Pologne en 2011 ©AFP
Membre du mouvement Palikot, Anna Grodzka, 59 ans, est devenue la première députée transsexuelle en Pologne en 2011 ©AFP

Real politik

Selon le politologue Jacques Rupnik, "il n'est pas impossible de la part du gouvernement qu'il y ait une habileté. Étant donné que la parti au pouvoir est en perte de vitesse face à la droite conservatrice, il cherche à se rallier la gauche libérale à travers les propos sur le "Genre" de la secrétaire d’État chargé des égalités entre les sexes. Et par là, donc, compenser sur sa gauche ce qu'il est en train de perdre sur sa droite. Ça serait une tactique de la part du pouvoir actuel pour compenser l'érosion de son influence".

Selon un sondage publié le 19 novembre 2013 par l'institut TNS Polska (lien en polonais), le principal opposant à la Plateforme civique (PO) au pouvoir, le parti ultra-conservateur "Droit et Justice" (PiS) recueillerait 31% des intentions de vote, contre 22% pour le PO. Mais cette querelle autour du genre ne jouerait qu'un rôle très marginal dans ces prévisions.

Cela n'a pas empêché Beata Kempa (lien en polonais), députée du parti Pologne solidaire, marqué très à droite, eurosceptique et proche de l'Eglise catholique, d'accuser l'Union européenne d'avoir financé ces programmes basés sur le genre et de "corrompre les enfants" polonais.

"C'est très difficile pour n'importe quel gouvernement de promouvoir certaines positions sur des questions sociétales sans tenir compte de l'Eglise et d'aller à son encontre. C'est un pays à 90% catholique où la pratique religieuse est l'une des plus fortes en Europe. Ça ne veut pas dire que le gouvernement polonais se plie à l’Église, mais il prend en compte son avis", estime Jacques Rupnik.

L'institution religieuse reste encore "respectée" dans le pays en raison de son rôle dans la lutte contre la main mise de l'Union soviétique sur la Pologne, dans les années 1980 aux côtés de Solidarnosc. "Le mouvement Plateforme civique est issu de Solidarnosc. Les membres du PO ne sont pas pas révolutionnaires mais pas forcément des réactionnaires" constate encore Jean-Yves Potel. Les gouvernants aussi réformateurs soient-ils, ne peuvent s'exonérer de l'histoire.