Le harcèlement, “une prise de pouvoir sur la vie des femmes“

Depuis qu'une étudiante en cinéma, Sofie Peeters, a réalisé un documentaire sur les insultes et les comportements agressifs qu'elle subissait au quotidien dans son quartier de  Bruxelles, le harcèlement de rue agite toute la Belgique. Pourtant, ce phénomène n'a rien de nouveau. L'association belge Garance ASBL lutte contre le harcèlement et les violences faites aux femmes depuis 12 ans en organisant des stages d'auto-défense verbale et physique. 
Explications avec la coordinatrice de projets, Irène Kaufer.

dans
Cours d'auto-défense avec l'association Garance
Cours d'auto-défense avec l'association Garance
Le documentaire "Femme de la rue" qui fait polémique en Belgique reflète-t-il bien la réalité du harcèlement à Bruxelles ?

Oui et non. Oui dans le sens où, bien entendu, ces choses-là se passent à Bruxelles et non dans le sens où le harcèlement ne se passe pas uniquement à Bruxelles ni uniquement dans le quartier où le film a été tourné. Je ne remets pas en cause le documentaire en soi qui raconte ce que la réalisatrice a vécu en tant que femme dans son quartier. Sauf qu'il s'agit d'un quartier particulier de Bruxelles.

Ce documentaire est plus un coup de gueule qu'une analyse approfondie du phénomène.  Quand on regarde les images sans écouter ce qui est dit, on a l'impression que c'est un problème qui se passe uniquement dans ce quartier à forte population immigrée et que ça vient surtout des jeunes d'origine immigrée. Or le harcèlement se passe partout et implique des hommes de tout âge et de toute condition sociale. En France, Dominique Strauss-Kahn n'est pas un jeune maghrébin, pourtant il a un comportement avec les femmes digne de ce que l'on voit dans le film de Sofie Peeters. Donc c'est un documentaire utile puisqu'il permet d'ouvrir le débat mais qui reste pour nous problématique au niveau des contenus.

Que pensez-vous de la controverse qui a éclaté sur la question du racisme ?

Quand Sofie Peeters parle de son film, elle dit souvent qu'elle n'a pas vécu le harcèlement uniquement dans son quartier mais également en voyage comme à  Mexico. Elle relativise aussi en disant que c'est plus une question de situation sociale qu'un problème ethnique.  Mais ce qu'elle le dit en dehors de son film ne transparait pas dans son film.

Je pense qu'il n'y a de sa part aucune intention raciste comme on le lui a reproché. Je crois qu'elle n'a pas pris les précautions suffisantes pour que les racistes ne puissent pas s'en emparer. Et là , on voit très bien comment la droite en Belgique saute sur l'occasion pour dire que ce sont ces populations étrangères qui posent problème. Ce qui rejoint tout un discours actuel qui dit que l'égalité hommes/femmes dans les pays occidentaux n'est plus un problème mais que les seuls soucis qui restent viennent des populations immigrées. Il y a eu le problème du foulard, puis du niqab et maintenant c'est le problème du harcèlement de rue comme si cela ne venait que des populations immigrées et pas du tout des gens d'ici. Ce qui est complètement faux.

Sofie Peeters, réalisatrice de “femme de la rue“
Sofie Peeters, réalisatrice de “femme de la rue“
Etes-vous étonnée par le retentissement médiatique qu'a eu le documentaire de Sofie Peeters en Belgique et bien au-delà ? 

Ah oui !  A ce point-là , je ne m'y attendais pas. On dit qu'elle a brisé un tabou. Je ne crois pas que ce soit ça. Elle a surtout obligé les hommes à  ouvrir les yeux sur la réalité du harcèlement. Les femmes, elles, savent depuis longtemps ce qui se passe. 

Ce n'est pas du tout un phénomène nouveau. Il y a trente ans, quand j'étais plus jeune, j'ai subi exactement la même chose dans le rues de Bruxelles. Mais on ne voulait pas voir, on ne voulait pas se rendre compte à quel point c'était lourd et pesant pour les femmes. Maintenant, les femmes en parlent et sont prises au sérieux. Ca c'est nouveau ! 

Quelle est, pour vous, la limite entre la drague et le harcèlement ? 

Pour nous à  Garance, le fait qu'on s'adresse à  quelqu'un dans la rue, que l'on propose de boire un café, ce n'est pas du harcèlement. Cela devient du harcèlement quand la femme dit non et que ce non n'est pas entendu. A Garance, nous insistons beaucoup sur le fait qu'il faut faire comprendre que non c'est non et que ce n'est pas "peut-être", "oui pourquoi pas", "oui si on insiste".

Que provoque le harcèlement chez les femmes ? 

Nous pensons que le harcèlement n'est pas une question de pulsion sexuelle mais de prise de pouvoir sur la vie des femmes, une façon de les contrôler et de leur dire où est leur place. 

Dans le film, quand Sofie Peeters demande aux hommes qui la harcèlent si parfois ils parviennent à leur fin, ils répondent que c'est plutôt rare. On pourrait donc dire que cette stratégie ne marche pas. En réalité, elle fonctionne très bien. Parce qu'il y a cette menace dans la rue, les femmes ont peur et restreignent elles-mêmes leur liberté. Comme l'explique Sofie Peeters, la première réaction des femmes en cas d'harcèlement, c'est de se dire : "Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Quel comportement déplacé ai-je eu pour provoquer de telles réactions chez les hommes ? Est-ce de ma faute ?" Il y a de la culpabilité et de l'auto-restriction du droit que l'on se donne à occuper l'espace public. Ce qui est grave.

C'est dans le quartier bruxellois d'Anneessens que Sofie Peeters a tourné son documentaire.
C'est dans le quartier bruxellois d'Anneessens que Sofie Peeters a tourné son documentaire.
Que pensez-vous du système d'amende que veut mettre en place la mairie de
Bruxelles pour punir ceux qui harcèlent dans la rue ? 

C'est une solution qui rentre tout à fait dans l'obsession du répressif qu'il y a actuellement en Belgique. Mais c'est complètement irréaliste. Je ne vois pas une femme amener son "harceleur" à la police pour lui demander de répéter ce qu'il vient de lui dire dans la rue ! A Malines, au Nord de Bruxelles, la municipalité réfléchit à une autre
solution tout aussi absurde. Elle voudrait instaurer des femmes agents, autrement dit des "femmes pièges", qui verbaliseraient dès qu'elles seraient insultées pour débusquer ceux qui harcèlent ! Dans les deux cas, c'est inefficace et nul d'un point de vue pédagogique.
Distribuer des amendes de 250 euros comme le prévoit Bruxelles ne fera qu'accroitre les tensions. Cela ne sert à rien. Il faudrait au contraire donner plus de moyens à l'éducation et à la prévention.

A Garance, quelles sont vos solutions pour lutter contre le harcèlement ? 

A Garance, nous refusons tout discours défaitiste du genre : "il faut faire avec", "il faut mieux éviter certains lieux après certaines heures"… Ce que nous disons aux femmes, c'est tout le contraire. Nous leurs rappelons qu'elles ont le droit à la même liberté que celle des hommes dans l'espace public, qu'elles n'ont pas à restreindre ni leurs déplacements ni leurs activités. Pour faire face aux menaces de harcèlement, nous leur apprenons à se défendre avec des mots, si possible, et avec la force physiquement s'il le faut. Par exemple, apprendre à dire non de manière convaincante, c'est tout un boulot ! Donc on donne des stages d'autodéfense verbale et physique. Cela se passe sur un week-end en petit groupe.

En quoi consistent ces cours d'auto-défense ? 

On part de ce que vivent les femmes tant dans l'espace public que privé parce qu'en réalité les femmes subissent plus de violence chez elles qu'à l'extérieur, contrairement aux peurs qu'elles ont. Donc on simule des situations et on voit ce qu'il est possible de faire avec des mots et si nécessaire avec la force physique mais c'est toujours proportionné. Le but n'est pas d'être plus fort que l'autre. Ce n'est pas du sport de combat !

Pour nous, l'important c'est de se mettre à l'abri. Prendre la fuite quand c'est possible est une excellente méthode d'auto-défense. Rentrer dans un endroit où il y a du monde, sonner à une porte ou se mettre à crier sont de très bonnes solutions. Nous distribuons également des sifflets très stridents pour faire fuir les agresseurs potentiels. Ce qui marche très bien ! Nous apprenons aussi aux femmes à interpeller les passants pour les inciter à intervenir.
 
C'est important de leur donner des solutions concrètes et de leur montrer qu'elles ont les moyens de se défendre. On leur donne trop souvent l'image de victimes incapables de réagir.

L'équipe de Garance.
L'équipe de Garance.
Pensez-vous qu'à terme il est possible de faire disparaitre ou du moins de réduire de manière significative le phénomène de harcèlement de rue ? 

C'est possible si on agit au niveau de l'éducation. Ça doit commencer par une éducation à l'égalité entre filles et garçons, une éducation systématique et dès la maternelle qui doit ensuite se prolonger tout le long de la scolarité. Ce qui suppose une réelle volonté politique et des moyens financiers importants.