Le long cheminement du devenir femme

Phia Menard n’est pas une femme comme les autres. Qu’elle jongle avec la glace ou joue avec le vent, la performeuse cherche ce qu’il y a de commun entre tous les êtres humains pour questionner l’identité. Homme, femme, mais aussi créature de plastique, où donc se situe votre âme ? Une interrogation métaphysique et néanmoins très physique que son parcours personnel l’autorise à creuser jusqu’au vertige.


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Non nova sed nove : seul change le regard....

crédit photo Jean-Luc Beaujault
crédit photo Jean-Luc Beaujault
Qu’ils soient pleins d’humour ou dérangeants, ses spectacles posent une même question : qu’est-ce qu’être ? Fragiles créatures de plastique ou chrysalide en devenir, le changement d’état est au coeur de la scénographie de Phia Ménard. Et pour cause. Cette longue personne, toute en jambes, au large décolleté, ne conjugue son prénom au féminin que depuis peu et son état-civil mentionne encore Philippe dans la case prénom.

Le WIP de la Villette à Paris a accueilli au mois d’avril la performeuse Phia Ménard et sa compagnie Non Nova pour deux spectacles : « Après-midi d’un Foehn » et « Vortex », deux créations avec le vent comme moteur de la transformation. Ce goût pour les éléments éphémères et transitoires n’est pas nouveau.

Dès 2008, Phia Ménard jongle avec la glace dans un affrontement avec l’élément dont elle sort glacée et victorieuse. C’est PPP (Position Parrallèle au Plancher), le spectacle-manifeste de son « Coming Out » de transgenre, un solo avec blocs de glace menaçants, suspendus dans les cintres, risquant à tout moment de s’écraser sur scène. Ce qu’elle appelle son chemin d’art témoigne de sa quête initiatique individuelle : un cheminement intérieur mis au service de l’art, qui lui a permis de se sauver.    

Je est un autre

Fils d’ouvrier – son père travaille sur les chantiers navals, sa mère est couturière -, l’enfant naît à Nantes avant de déménager avec ses parents pour une petite ville de Bretagne, Redon. La question du genre ne le concerne pas encore, pas plus que ses amis, garçons et filles qui vivent et jouent ensemble, indifféremment. Le trouble qui ne le quittera plus commence à la pré-puberté, vers l’âge de 10 ans. Homme, femme, qui suis-je désormais ? Dans ce monde semi-rural peu ouvert à la différence, la question identitaire est tabou. Jusqu’à l’âge de 30 ans, Philippe se croît fou.

Devenu étudiant en microtechnique médicale sur le conseil d’un orientateur, la vie du jeune homme qui prenait une voie de garage connait une première bifurcation. Philippe qui commence à comprendre le trouble qui le travaille fait son retour à Nantes. Là, dans la grande ville, il connait ses premières émotions artistiques. Le duo de danseurs Bouvier/Obadia, le jongleur Jérôme Thomas qui deviendra son maître en jonglerie... Ce corps qui n’était qu’erreur de programmation et cause d’embarras devient capable de belles choses, virtuoses.

« Dans ces spectacles, les corps en scène exprimaient leur état d’être. J’avais 18, 19 ans et j’étais confrontée à un corps que je ne reconnaissais pas. Ces artistes exprimaient qui ils étaient, il y avait une claire causalité entre l’enveloppe corporelle et l’être. Le jonglage sera le pont entre mon corps qui dépérissait et des gestes qui me plaisaient enfin. Mon corps transmettait un imaginaire, et ça, ça n’a pas de sexe ».

Il lui faudra attendre qu’un transsexuel pose un nom sur ses troubles pour que Philippe ose entamer sa réincarnation en Phia. Non pas en femme mais en femme en devenir. Un processus que la performeuse revendique aujourd’hui comme une aventure personnelle et une richesse. Etudier du centre même de la transformation, la transformation en cours. La vivre et la penser en même temps. Ces transformations, le public est invité à les partager lorsqu’il s’assoit sur les gradins en amphithéâtre de ses spectacles. Grâce notamment à ces vecteurs communs que sont le vent ou la glace.

« Quand je m’allonge sur mon lit de glace dans le spectacle PPP, j’entends les spectateurs frissonner, ils se représentent eux-mêmes dans la glace, c’est un élément commun à tous. Même chose pour le vent. Je cherche des supports communs qui permettent à chaque spectateur de se raconter sa propre histoire. »

crédit lequai.tv-Angers

Spectateurs de la mue....


crédit photo Jean-Luc Beaujault
crédit photo Jean-Luc Beaujault
Autre point commun de ces créations : le cercle, figure incontournable chez Phia Ménard. Piste ronde et noire pour « L’après-midi d’un foehn », clin d’oeil au poème de Mallarmé, mis en musique par Debussy qui voit de frêles sacs plastiques devenir nymphes dansantes sous le souffle du vent.

Même configuration circulaire pour Vortex, vent tourbillonnant qui donne son nom à cette étude de la mue. Illustration de la maïeutique, spectacle d’une intimité crue, Vortex donne à voir la délivrance, les phases d’un interminable accouchement. De ces multiples épaisseurs, émane un être qui donne naissance à un autre puis un autre encore, se dépouillant au fur et à mesure des couches de protection qui le dissimulaient aux regard,  l’isolaient en l’étouffant tout aussi sûrement.

crédit photo Jean-Luc Beaujault
crédit photo Jean-Luc Beaujault
Pétrifiée, la salle suit ce long travail de parturiente en retenant son souffle. Jusqu’à ce que l’artiste apparaisse enfin dans la vérité d’une ultime résille de soie, qu’elle déchire à belles dents. Il faut de longues minutes pour que le public plongé dans le noir ose enfin applaudir la performance. Et lorsque Phia Ménard en nage, presque nue, drapée dans une longue écharpe, vient saluer, alors seulement on prend la mesure très physique de la corrélation entre les deux parcours, celui de l’artiste et celui de la femme. De cette identité féminine qui se construit chaque jour depuis quatre années, depuis que Philippe a entrepris cette mue irréversible vers Phia.



Devenir femme, castration symbolique ou réelle ?

La question d'être homme ou femme n'est pas une question d'anatomie, mais de discours, dit Lacan. Homme ou femme, ce sont plutôt deux bannières sous lesquelles un être humain choisit de se ranger, laissant de côté les questions de sexe ou de genre. Phia Ménard ne dit pas autre chose.

« Les psychiatres me disaient : après, vous aimerez des hommes. Quelle faute de goût ! Je suis tombée amoureuse d’une femme, je suis donc considérée comme lesbienne alors que ma compagne n’avait jamais aimée de femme. »

Mais ça, c’est pour la partie philosophique ou psychanalytique de la transformation. L’autre face, c’est le parcours médical imposé aux transgenres par l’Etat français. Considéré comme une maladie mentale jusqu’en février 2010, le transsexualisme qui concerne environ 50 000 personnes en France selon les associations continue à être largement psychiatrisé. On parle d’ailleurs de « réassignation  » de genre.

Avant toute intervention chirurgicale ou prescription d'hormones, le candidat à la réassignation doit suivre un protocole d'évaluation de deux ans minimum avec une équipe composée d'un psychiatre, d’un endocrinologue, et d’un chirurgien. Objectif : déterminer si le patient est réellement "atteint" de transsexualisme.

Si le transexualisme est avéré, la personne passe par une phase 1 de prise d’hormones (anti-androgène pour les MTF, les transexuels Mâles et anti-oestrogène pour les FTM, les transexuels Femmes). La phase 2 consiste en une deuxième hormonothérapie, oestrogènes ou testostérone qui font apparaitre les caractères sexuels secondaires féminins : poitrine, répartition des graisses, voix adoucie, ou masculins : développement de la masse musculaire, voix, pilosité, etc. Les effets de la 2è phase sont irréversibles ou seulement partiellement réversibles.

L’opération n’est pas une obligation mais elle seule permet le changement d’état civil. Mais elle a une conséquence terrible : elle supprime toute possibilité ultérieure de procréation, les transsexuels étant stérilisés à l’occasion de l’opération. Ce que nombre d’entre eux refusent. Le certificat de stérilisation étant obligatoire pour obtenir le changement d’identité de la part de l’administration, tous et toutes dénoncent une forme de “chantage aux papiers”.

Phia Ménard qui pointe une société hétérocentrée a refusé de produire ce certificat tout comme elle refuse de faire cette ultime confidence, que l’on est de toute façon gêné de formuler. Opérée ou non, elle vit aujourd’hui dans le physique et la tête d’une femme. A-t-on besoin d’en savoir plus ?

La compagnie Non Nova présente jusqu’à cet été « Après-midi d’un foehn » et « Vortex » en France et en Afrique du Sud. Voir le site de la compagnie Non Nova pour plus de renseignements.