Le Maroc en quête de parité

De gauche à droite, à la tribune du Women's Forum, les représentants du parti de l'Istiqla, de l'USFP et du PPS
De gauche à droite, à la tribune du Women's Forum, les représentants du parti de l'Istiqla, de l'USFP et du PPS

L'association "Women's Tribune ", pour la promotion de la place des femmes dans le monde arabe et la Méditerranée s'est réunie du 2 ou 3 mai 2014 à Essaouira autour de la thématique "La régionalisation au féminin". L'occasion pour les partis marocains de s'engager dans la parité, en vue des élections locales de 2015. Reportage de notre correspondante au Maroc, Anna Ravix

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"N'attendez pas que les partis changent, venez les changer! Intégrez les partis, inondez les partis, conquérez les partis, colonisez les partis pour les changer de l'intérieur, et pour prendre la bonne place". C'est l'appel aux femmes de Najib Mikou, un des dirigeants du parti de l'Istiqlal, historiquement premier parti politique marocain, indépendantiste, aujourd'hui centriste. Najib Mikou est venu le représenter au forum Women's tribune (2 jours de débats, une cinquantaine d'intervenants, 10 nationalités) à Essaouira. Et Mikou ne s'en cache pas, il est là "pour recruter le maximum de femmes au parti de l'Istiqlal", en prévision des élections régionales prévues pour 2015.

Devant un parterre d'expertes et de militantes associatives marocaines, Mikou se fait le porte-parole de la parité: "C'est évident qu'on doit l'avoir, la responsabilité ne doit pas être le propre de l'homme, parce qu'il est viril et sanguinaire, il est prédateur… La responsabilité demande de l'humanisme et du coeur, les femmes en donneront beaucoup !". Puis Mikou de promettre: "L'engagement de l'Istiqlal, c'est que s'il y a demain 12 régions, il y aura six candidats présidents de région homme, et six candidats femmes".

C'est le port d'Essaouira qui accueillait cette édition 2014 du Women's Tribune consacré à la parité des les régions
C'est le port d'Essaouira qui accueillait cette édition 2014 du Women's Tribune consacré à la parité des les régions
Pour dépasser les clichés et arriver à cette parité parfaite, le Maroc a connu certains progrès, mais il lui reste du travail. En 2007, il y avait seulement un trentaine de femmes au parlement, sur 395 sièges. Aujourd'hui, elles sont près de 70 et représentent 17% de femmes dans l'assemblée. Nettement moins dans la chambre haute, où elles ne sont que 6, sur 270 (2,2%). C'est encore pire au niveau local, avec seulement 13 femmes présidentes de communes marocaines, sur 1491… soit un taux de représentativité égal à 0,79%.

Une représentation dérisoire au niveau local

"Les élections locales sont beaucoup plus difficiles sur le plan de l'accès des femmes aux instances élues." Admet Leila Rhiwi, la représentante ONU-Femmes du bureau multi-pays Maghreb. "Dès qu'on sort des villes, que ce soit Rabat, Tunis ou Alger, dès lors que vous vous aventurez dans le terroir, vous êtes dans une société où les femmes ne sont plus vraiment dans la cité, elles sont plutôt confinées dans l'espace privé."

"Il faut aller chercher ces femmes!", "Recruter dans les associations, dans la société civile", "Tout miser sur l'éducation, et faire des programmes de sensibilisation en dialecte marocain"… Au Women's tribune, les idées fusent lors des ateliers de débats qui ensuite proposent leurs conclusions. Les partis sont invités à y répondre, et à s'engager sur des propositions concrètes en préparation des élections régionales prévues pour 2015.
 

La représentante du Parti du progrès et du socialisme, Ghizlane Mamouri, n'est pas venue pour recruter : "les femmes sont déjà là. Beaucoup se sont présentées au Maroc depuis l'indépendance. Mais elles ne réussissent pas. Il y a une distance énorme entre le nombre de femmes qui participent aux élections, et le nombre de femmes élues." Pourquoi? "C'est à cause des mentalités. On va plus voter pour un homme, que pour une femme. Pas parce qu'elle n'est pas moins compétente qu'un homme, mais parce qu'on pense qu'une femme n'a pas sa place en politique".

Une question de mentalité, mais pas seulement. "Il y a aussi la manière dont se font les élections au Maroc. Il n y a pas encore d'esprit de citoyenneté, c'est à dire lorsque tous les citoyens vont voter pour un programme, un projet… On est encore dans un système de personnes, de notables. L'enjeux, finalement, c'est la mise en place d'une réelle démocratie participative".

De la Constitution au terrain

Le Maroc est engagé dans ce processus. "Tout est dans la Constitution" soutien Ouafa Hajji, la représentante d'un autre parti de gauche (modérée) marocain, l'Union socialiste des forces populaires (l'USFP), par ailleurs présidente de l'Internationale socialiste des femmes (ISF). En 2011, la Constitution marocaine a en effet engagé l'Etat "à combattre et à bannir toute discrimination à l'égard de quiconque en raison du sexe". Dans son article 19, il est précisé que "L'Etat marocain oeuvre à la réalisation de la parité entre les hommes et les femmes. Il est créé, à cet effet, une Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination".

Ouafa Hajji, représentante du parti de gauche (modérée) marocain, l'Union socialiste des forces populaires, lors des rencontres du Women's Tribune
Ouafa Hajji, représentante du parti de gauche (modérée) marocain, l'Union socialiste des forces populaires, lors des rencontres du Women's Tribune
Mais "la mise en oeuvre de la constitution signifie qu'il y a plus d'une dizaine de lois organiques qui doivent voir le jour. Nous les attendons" explique Ouafa Hajji. "Notre parti soutient le nécessité de l'implémentation de l'esprit de la Constitution, et la revendication d'un toilettage global de l'arsenal juridique pour le mettre en harmonie avec la constitution".

Leila Rhiwi, du bureau multi-pays Maghreb d'ONU femmes, temporise. "Il y a un temps nécessaire pour élaborer des textes et les faire passer dans leurs circuits, mais je pense que l'égalité telle qu'elle a été consacrée dans la Constitution marocaine est en train, de façon posée, de progresser vers sa mise en oeuvre effective".

Le passage obligé par les quotas

Car c'est bien la mise en oeuvre effective de tous ces principes qui est la plus longue à venir. "Plus que des mesures affirmatives, le législateur doit aller très loin dans la mise en place de modalités techniques qui permettent l'effectivité de résultats". Elle cite l'exemple algérien, qui, en vertu d'une loi qui imposent aux partis un quota de 20 à 50% de femmes sur les listes électorales, est devenu le champion maghrébin de la parité au parlement. Les femmes représentent 31,6% des députés alors qu'elles n'étaient que 7% de parlementaires en 2011. En revanche avec la même modalité, le résultat n'est pas le même au niveau local, avec seulement 18% de femmes élues.

L'année 2015 va connaître des élections locales au Maroc, mais aussi en Tunisie. Les deux pays, qui ont inscrit l'égalité des sexes dans leur Constitutions espèrent bien faire mieux que leur concurrent Algérien. Le Maroc s'appuie sur les initiatives de la société civile, comme l'organisation de ce forum pour respecter les objectifs qu'il s'est fixé en terme de parité : au moins 1/3 de femmes au parlement aux prochaines élections. Women's Tribune aura permis d'engager les partis dans le processus. 

A la clôture, la musique démarre: "Ne la laisse pas tomber, elle est si fragile, être une femme libérée, tu sais c'est pas si facile".