Le monde tel qu'il est, dans le regard de Bénédicte

La dessinatrice Bénédicte face à "son bonhomme passe-partout", personnage récurrent de ses caricatures pour le quotidien 24 Heures de Lausanne, le plus gros tirage de la presse romande
La dessinatrice Bénédicte face à "son bonhomme passe-partout", personnage récurrent de ses caricatures pour le quotidien 24 Heures de Lausanne, le plus gros tirage de la presse romande
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Après le français Plantu, l'algérien Dilem, l'argentine Ana Von Rebeur, la tunisienne Willis of Tunis, ou le belge Kroll, c'est au tour de la Suissesse Bénédicte de réaliser le calendrier de TV5MONDE, une éphéméride Terriennes qui ne commence pas au 1er janvier mais en mars, journée internationale des droits de la femme oblige...

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Bénédicte est un condensé de francophonie à elle seule : études de dessin à Bruxelles, pays phare de la BD, et retour en Suisse afin d'y croquer les travers du "monde tel qu'il est" pour les plus grands titres de la presse romande. Après avoir collaboré au très indépendant et atypique Courrier (Genève), elle signe aujourd'hui ses caricatures dans le très populaire quotidien de l'autre grande ville du bord du Lac Léman, le "24 Heures" de Lausanne.

Le dessin du mois d'août pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
Le dessin du mois d'août pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
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Trois jours par semaine - le week-end c'est son confrère Valott -, elle décoche ses flèches acérées, pour renvoyer ses concitoyen-nes de sa ville, de son pays ou du monde aux injustices de notre XXIème siècle. Comme en France, les Suissesses qui ont trouvé une place dans la presse se comptent sur les doigts d'une main. Caro, bien connue aussi des téléspectateurs du Kiosque de TV5MONDE, est l'autre signature féminine de la caricature en suisse romande, dans son versant presse économique.

Le dessin du mois de novembre pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
Le dessin du mois de novembre pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
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Des questions, elle ne s'en pose pas seulement sur la pauvre planète terre, mais sur son métier aussi, sa fonction, la place que les femmes y occupent. Nous les lui avons donc posées.

"Ah, je ne savais pas que vous étiez une femme !"Propos recueillis par Sylvie Braibant

Y a-t-il aussi peu de femmes dessinées dans les journaux suisses que français ?

Il y a à mon avis bien peu de différences. Et je me suis posé la question de savoir pourquoi, il y avait si peu de femmes dans nos dessins. Quand je travaillais au Courrier, un journal qui s’intéresse beaucoup aux questions de parité, on m’avait demandé pourquoi je ne mettais pas plus de femmes dans mes dessins. Le dessinateur travaille avec les clichés de la société, telle qu’elle est. Donc si je dessine une femme pdg, ça va prendre un sens différent dans le dessin. Une femme pdg va peut-être devenir en soi le sujet du dessin, puisqu’il n’y en a pas beaucoup. C’est pour cela que je vais dessiner un homme pour incarner un pdg. On dessine le monde tel qu’il est. S’il y a de plus en plus de femmes dans tous les métiers, on les dessinera.

Vous même cependant, quand vous dessinez des femmes, cela se rapporte à un sujet "femmes"...

Le dessin du mois de mars pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
Le dessin du mois de mars pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
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J’essaye quand même de mettre plus de femmes parmi les quidams de mes dessins, mais il ne faut pas que ça devienne le sujet du dessin. Parce que il y a un personnage un peu passe partout, une sorte de bonhomme que je dessine facilement,  et c’est un homme parce que c’est plus neutre.


Y a-t-il aussi peu de femmes dessinatrices en Suisse qu'en France ?

Ca doit être un peu pareil. Dans un grand journal,  en Suisse Romande, je suis la seule. J’ai une collègue qui dessine pour un journal économique (il s'agit de Caro), et il y a aussi deux ou trois femmes qui dessinent pour la presse suisse allemande…

Est-ce difficile de travailler dans un univers si masculin ?

Pas particulièrement. Ce qui est sûr en revanche, c’est que je ne pensais pas devenir dessinatrice. Sans doute parce que je manquais de modèle… C’est pour ça que c’est bien d’en parler, de montrer aux petites filles que c’est possible…

Votre regard sur l'actualité est il différent de celui de vos collègues hommes ?

Forcément, ce que je suis va influencer ce que je dessine. Mais je ne saurai pas dire qu’il y a un style plus féminin que masculin. Il faudrait qu’on me montre des dessins sans signature pour vérifier s’il y a une différence inconsciente. Mais si c’était le cas, je ne saurai pas expliquer, en quoi tel ou tel dessin est plus féminin. J’ai un peu des images qui me viennent de certaines collègues, mais cela me semble un peu trop subtil… En tout cas, beaucoup de gens me disent « ah, je ne savais pas que vous étiez une femme ! » (Elle signe béné dicte, en deux mots l’un au dessus de l’autre, une astuce qui ne permet pas d'identifier le genre... ndlr.)

Benedicte sur le dessin au féminin
"Dessiner une femme n'est jamais indifférent" - Durée : 1'10


 

Quels sont vos sujets de prédilection ? Etes vous autonome dans vos choix, ou les sujets vous sont-ils demandés par la rédaction en chef ?

En fait, je dois choisir parmi les thèmes qui sont traités dans le journal. Pour ma part je préfère toujours me lancer sur quelque chose à dénoncer, quelque chose d’injuste, ou stupide. J’aime aussi les sujets un peu plus légers, culturels, ou régionaux.

Qu’est ce qui vous semble particulièrement injuste en ce moment ?

Et bien par exemple, la situation en Ukraine me semble particulièrement déprimante. En Syrie, c’est la catastrophe. Mais je n’ai pas de solution miracle à proposer. Il y a aussi tout ce qu’on pourrait faire au niveau de l’environnement, toutes ces injustices liées à la spéculation, à cette quête mercantile des matières premières, à tous ces dégâts dus à notre système capitaliste…



Après les attentats de Paris, après celui de Copenhague, est-ce que vous dessinez sereinement ?

C’est vrai que nous ne sommes pas très sereins. Mais moi-même non je n’ai pas peur. J’ai plutôt peur pour d’autres, pour les dessinateurs très exposés, pour ceux qui dessinent dans des pays où ils n’ont pas la liberté d’ici. Après ce qui s’est passé, quand je vois des débats organisés sur la liberté d’expression, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Nous sommes tous exposés, dessinateurs ou pas.
Un dessin on peut le comprendre tout de suite. C’est très rapide. Un article il faut le lire, faire un effort. La moquerie peut être dévastatrice, c’est aussi ça qui fait la différence…

Le dessin du mois de janvier 2016, soit un an après les attentats de Paris, pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
Le dessin du mois de janvier 2016, soit un an après les attentats de Paris, pour le calendrier TV5MONDE - mars 2015 à février 2016
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