Le mouvement féministe face à des échéances stratégiques

Ambiance studieuse dans l'amphithéâtre des Rencontres d'été des féministes en mouvement.
Ambiance studieuse dans l'amphithéâtre des Rencontres d'été des féministes en mouvement.

Les droits des femmes feront l'objet de multiples conférences mondiales à partir de 2014. Dans un contexte politique marqué par la montée des Etats conservateurs, le mouvement féministe redoute une remise en cause des acquis. En France, à l'occasion des Rencontres d'été des féministes en mouvement, les militantes ont partagé leurs expériences et ont réfléchi à la mise en place d'un nouveau réseau international pour faire face aux échéances stratégiques qui les attendent.

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Plus de 600 personnes, représentant une quarantaine d’associations, ont participé, le 6 et 7 juillet, aux Rencontres d’été des féministes en mouvements en région parisienne, à Nanterre. En quelques années, ce réseau de miltant-e-s  est parvenu à se renouveler et à relancer en France une dynamique de mobilisation.

Le tweet d'une militante espagnole qui a photographié la ministre française des Droits des femmes lors de son intervention aux rencontres d'été des féministes en mouvements.
Le tweet d'une militante espagnole qui a photographié la ministre française des Droits des femmes lors de son intervention aux rencontres d'été des féministes en mouvements.
Avortement et contraception en débat en 2014
 
Aujourd’hui, pas question de relâcher les efforts, d’autant que d’importants rendez-vous internationaux sont attendus à partir de l'année prochaine pour la défense des droits des femmes, comme l’a signalé, Najat-Vallaud Belkacem la ministre française des Droits des femmes, lors de son intervention devant l’assemblée des féministes.
 
En 2014, 20 ans après la conférence mondiale du Caire  qui recommandait de rendre la planification familiale accessible à tous partout dans le monde, un nouveau cycle de négociations doit s’ouvrir sur les droits sexuels et reproductifs. Au programme, des sujets hyper sensibles, extrêmement clivants sur le plan politique, et encore très tabous dans certains pays : droit à l’avortement, accès à la contraception, liberté d’orientation sexuelle… 
 
Les 20 ans de la conférence de Pékin
 
En 2015, se joue encore un symbole plus fort : les 20 ans de la conférence de Pékin. Sous l’égide de l’ONU, la quatrième conférence mondiale sur les femmes avait rassemblé dans la capitale chinoise 189 gouvernements, plus de 5 000 représentants et 2 100 organisations non gouvernementales. « Une mobilisation de la société civile sans précédent qui a de surcroît abouti à un programme d’actions très exhaustif et remarquable. Aujourd’hui encore, cela reste la référence pour l’ONU en matière de droits des femmes », rappelle Fanny Benedetti, experte des négociations internationales sur le genre qui animait aux Rencontres d’été un atelier sur les enjeux d’égalité hommes/femmes aux Nations Unies. 
 
Une nouvelle conférence mondiale est donc attendue pour faire, deux décennies plus tard, le bilan de Pékin et lancer de nouveaux engagements. Mais l’ONU n’a encore rien fixé. Depuis 1995, le contexte mondial a radicalement changé et s’avère aujourd'hui moins favorable qu’avant à une lecture progressiste des droits des femmes. 
 
« On assiste, explique Fanny Benedetti, à une montée en puissance d’Etats conservateurs qui remettent en question tout le corpus relatif aux droits des femmes. Les acquis sont  remis en cause. » Dernier exemple en date : la bataille que se sont livrées les Etats membres de l’ONU au sein de la commission technique sur la femme quand ils ont dû produire des recommandations sur  l’élimination et la prévention des violences. « On a réussi à faire adopter une clause qui rappelle qu’aucun relativisme culturel ni aucune référence à la tradition n’était acceptable en matière de violences faites aux femmes. Mais c’est à l’arraché qu’on l’a obtenue, souligne Fanny Benedetti. Le poids politique de Michelle Bachelet à la tête d’ONU-femmes(ancienne présidente du Chili, NDLR) a été décisif. Il a fallu se battre jusqu’au bout. »
 
En revanche, ça a été l’échec total quand la commission a travaillé sur la situation des femmes rurales et l’accès à la terre. « Il y a tellement eu de résistances sur les terminologies à employer et sur la reconnaissance de droits universels que la commission a été incapable de remettre ses conclusions », déplore l’experte.  
 
Dans ce contexte, ouvrir une conférence aussi médiatisée que celle qu’a été Pékin en 1995, c’est encourir de sérieux risques pour les progressistes. Au lieu de provoquer un nouveau bond en avant, ils peuvent subir l’une des pires reculades. Celle qui tranchera la question de « Pékin bis » sera certainement la remplaçante de Michelle Bachelet, qui vient de quitter la direction d’ONU-Femmes pour se lancer, de nouveau, dans la course à la présidentielle au Chili. Mais son nom n'est pas encore connu.
 
En tout cas, en 2015, un autre cycle de négociations relatif aux femmes montera en puissance :les Objectifs du millénaire qui, 15 ans après leur lancement, doivent être de nouveau débattus.  Avec un premier engagement qui va dans le bon sens. « Sur les 8 objectifs à redéfinir un sera entièrement consacré aux femmes, ce qui n’avait pas été le cas en 2000 », note Pauline Chabbert, conseillère sur les questions de genre au ministère français des Affaires étrangères. 

Un nouveau réseau international
 
Bref, face à ces échéances stratégiques, il est urgent que les féministes se mettent en état de marche. Fondatrice et ancienne présidente de l’association française Osez le féminisme, Caroline de Haas parie sur la mise en réseau à l’échelle internationale. 
 
Aux Rencontres d’été, elle présentait le nouveau International Feminist Network qui, par le biais d’une plateforme web, cherche à rendre visibles les militantes féministes et à montrer la force qu’elles représentent dans leurs pays et sur la scène mondiale. Mais ce n’est pas simple de faire converger les différences.  

Des militantes du Sénégal, du Maroc, du Mali et du Liban partagent leurs expériences.
Des militantes du Sénégal, du Maroc, du Mali et du Liban partagent leurs expériences.
Comment l’ont raconté les militantes internationales invitées à partager leurs expériences aux Rencontres d'été, chaque contexte culturel et politique engendre des objectifs et des stratégies spécifiques. « Au Liban, rapporte Maya Ammar de l’association Kafa, les droits des femmes, ce n’est jamais la priorité, jamais le bon moment. Dernièrement, la loi électorale (qui doit assurer un équilibre politique entre les confessions religieuses du pays, NDLR) a mobilisé tout le parlement. Avec la crise en Syrie, il est toujours question de défense et d’armée. Pourtant, il n’y a pas que les morts à la guerre qui comptent. Il y a aussi toutes celles qui décèdent chez elles sous les coups de la violence domestique. C’est le message qu’on essaie de faire passer aujourd’hui. » 
 
Au Maroc, le mouvement alternatif pour les libertés individuelles a lui rompu toute discussion avec les représentants politiques. « On a fait le choix de la désobéissance civile, raconte la militante Ibtissame Betty Lachgar. On organise des actions chocs pour jeter un pavé dans la mare et ouvrir le débat. Au Maroc, avec un fort taux d’analphabétisme et un jeu politique sous l’emprise totale du roi, les actions douces ne permettent pas de soulever les questions tabous tels que l’avortement. » Au Mali, le risque d’être calomnié par les islamistes voire pire d'être victime d’une fatawa pèse encore beaucoup sur les militantes. « Le plus grave pour moi, confie Maïmouna Dioncounda Dembélé, serait d’être maudite à la mosquée. Ce que disent ces musulmans fait office de vérité pour la majorité. Mes parents craignent beaucoup ça pour moi. Dans mon quartier, des gens sont déjà venus faire pression sur un voisin pour qu’il interdise à sa femme de prendre la présidence d’une association ! »