Le Pérou à travers ses écrivaines, oubliées de l'Histoire

Luisa Ballesteros Rosas, directrice du département d’études ibériques et latino-américaines de l’université Cergy-Pontoise, mais aussi essayiste et poêtesse
Luisa Ballesteros Rosas, directrice du département d’études ibériques et latino-américaines de l’université Cergy-Pontoise, mais aussi essayiste et poêtesse

Ignorées, conspuées, admirées, les écrivaines péruviennes qui ont vécu avant le XXème siècle ont fait le récit de leur pays et ont posé les bases du féminisme en racontant justement cette Histoire qui a voulu les mépriser. La chercheuse franco-colombienne Luisa Ballesteros Rosas leur rend hommage, dans la meilleure veine des études de genre.

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Pendant très longtemps on a cru que les femmes étaient les abonnées absentes de l’histoire du Pérou, notamment, celles de l’époque précolombienne. C’est grâce aux récits de différents chroniqueurs, dont le célèbre Fray Bartolomé de la Casas - qui a rapporté de nombreux événements fondateurs de l’époque de la conquête espagnole en Amérique Latine - qu’on apprend que les indigènes ont joué un rôle majeur dans l’empire.

Les femmes pouvaient même être considérées comme très cruelles. En tout cas elles étaient loin d’être inexistantes. Même l’activité textile reposait sur leurs épaules. C’est ce que met en valeur dans ses études Luisa Ballesteros Rosas, la directrice du département d’études ibériques et latino-américaines de l’université Cergy-Pontoise, mais aussi essayiste et poêtesse colombienne.  Elle consacre sa recherche aux écrivaines de tout le continent latino-américain.

Micaela Bastides, 1745-1781, écrivaine et guerrière
Micaela Bastides, 1745-1781, écrivaine et guerrière
Des guerrières et des stratèges

« Les femmes participaient même à la vie spirituelle de la cité, raconte la Colombienne. Quand les Conquistadores espagnols arrivent, les femmes ne vont pas se cacher. Au contraire. Elles sont de vaillantes guerrières. » Egorger ou sectionner une langue n’a aucun secret pour elles.

« Les princesses incas, de leur côté, étaient de fines stratèges de guerre et se sont révélées à plusieurs reprises », explique Luisa Ballesteros. Peu à peu, les aventuriers espagnols découvrent les femmes du Nouveau Monde et des mariages sont célébrés. Les serviteurs de la couronne d’Espagne profitent d’une espèce d’ascension sociale en épousant la crème de la crème du royaume précolombien. Pourtant, de l’autre côté de l’Atlantique le roi ne voit pas cela d’un bon œil. Charles V interdit ces unions alors que les conquistadores n’y voient aucun inconvénient. « Une fois la conquête consolidée aux alentours du XVIème siècle, la condition féminine au Pérou se gâte notamment avec l’arrivée des Espagnoles plus enclines à la prière qu’à la baston », commente Luisa Ballesteros.

C’est justement à la fin du XVIème siècle qu’apparaît la toute première écrivaine péruvienne qui fait également office d’historienne malgré elle.  Gerónima de Garay y  Muchuy est une écrivaine épistolaire dont la véritable identité est restée longtemps secrète. A l’époque, les femmes doivent se dissimuler derrière un pseudonyme pour pouvoir être publiées. Fille d’une femme cacique (chef de tribu) et d’un conquistador, elle écrit un chant épique sur le Pérou où elle raconte des épisodes clés de l’histoire de son pays.

Juana Manuela Gorriti (1818-1896), la George Sand du Pérou
Juana Manuela Gorriti (1818-1896), la George Sand du Pérou
Se soulever contre les Espagnols

Quelques années plus tard, Micaela Bastides (1745-1781) prend le relais. Dans la tradition des femmes guerrières de son peuple, elle participe à une rébellion contre les Espagnols. Elle dirige un mouvement aux côtés de son mari qu’elle pousse se lever contre les colonisateurs. Le couple sera exécuté de manière sanglante. Les femmes qui participent à ce mouvement sont mises dans un bateau en direction du Mexique. Seules cinq survivent au voyage. 

L'accession à l'indépendance favorise l’essor des écrivaines

Vient le temps des guerres pour l’indépendance au XIXème siècle. Là encore, les femmes sont en première ligne. Une fois l’indépendance arrachée à l’empire espagnol en 1821, l’activité des écrivaines s’intensifie. 

Comme ses prédécesseuses, Juana Manuela Gorriti (1818-1896), la Georges Sand péruvienne, se met dans la peau d’une historienne. Elle écrit un roman historique en rendant vie aux indigènes martyrisés pendant les siècles de colonie.

La portée de son œuvre est importante et sa maîtrise de la langue reconnue. Néanmoins, elle est victime de critiques virulentes. Ses détracteurs, avec un machisme assuré, disent d’elle que son seul talent est son carnet d’adresses. En effet, elle est très proche d’un grand nombre de personnages illustres de l’époque.

Mercedes Cabello de Carbonera (1845-1909), à l'assaut du clergé
Mercedes Cabello de Carbonera (1845-1909), à l'assaut du clergé
Admirées et détestées

Juana Manuela Garriti n’est pas la seule à faire face aux réticences d’une société hautement conservatrice. Mercedes Cabello de Carbonera (1845-1909) va s’attaquer au Saint des Saints : le clergé.

« Elle prône une éducation laïque et dénonce la corruption. Cette femme rebelle possède d’amples connaissances philosophiques et littéraires. Elle commente d’ailleurs l’œuvre de Tolstoï. La romancière est bien sûr traitée de folle », précise Luisa Ballesteros. 

Dans la même veine que Mercedes de Carbonera, Teresa Gonzalez de Fanning (1836-1918) dénonce l’emprise de l’Eglise catholique sur l’éducation et se prononce pour l’instruction des filles. La seule façon laïque de garantir la morale et le bien être de la famille, selon la romancière. Avec l’essai  Le perfectionnement de la condition sociale de la femme, elle est la première à exiger l’accès des femmes aux métiers rémunérés. En parlant ouvertement de ces sujets tabous, elle fait peur à ses contemporains qui l’accablent d’injures malgré sa présence intellectuelle notoire. Elle finira par perdre la raison.

La biographie de Kathleen Weaver consacrée à la rebelle péruvienne Magda Portal, 1900 – 1989
La biographie de Kathleen Weaver consacrée à la rebelle péruvienne Magda Portal, 1900 – 1989
Encore une anticléricale : Clorinda Matto de Turner (1852-1909). Contrairement aux autres auteures éduquées et issues de milieux plutôt favorisées, cette Péruvienne est une autodidacte pleine d’ambition.

Elle perd très jeune sa famille et doit s’en sortir toute seule», affirme la chercheuse. Ce qu’elle fait non sans difficulté tout en menant une vie intellectuelle très riche. Elle aussi défend l’éducation féminine et l’égalité entre les hommes et  les femmes.

Matto de Turner devient directrice de la rédaction d’un journal très en vue à  et d’une revue littéraire. Dans son roman le plus connu Aves sin nido (Des oiseaux sans nid), elle prend la défense des indigènes tout en s’attaquant au pouvoir en place et au clergé. Son militantisme froisse les autorités qui la forcent à s’exiler en Argentine.  La lutte laïque de ces femmes n’a pas porté ses fruits.

De la poésie érotique dans les couvents

Etonnamment, d’autres écrivaines plus discrètes sévissent dans les couvents, en s’adonnant aux plaisirs de la poésie érotique. Elles racontent aussi à leur façon la réalité de leur époque. Des pseudonymes les protègent des foudres de leur hiérarchie.

Au début du XXème siècle, Magda Portal témoignera de cette époque turbulente dans des écrits plus politiques que ceux de ses ancêtres. Elle épousera la cause révolutionnaire et sera torturée et persécutée par les différentes dictatures sud-américaines.

« La dictature et les conflits dans la région laisseront moins de place aux écrivaines. Même si elles se battent pour exister comme leurs compatriotes avant elles, qui ont joué un rôle essentiel dans la construction de l’histoire du Pérou et du pays en tant qu’Etat indépendant. Elles l’ont fait au risque de perdre leur liberté, leur santé mentale et leur vie. Elles ont dû souvent se réfugier dans les pays voisins et braver l’ordre établi. Si on compare la présence de femmes écrivaines dans les autres pays de l’Amérique du Sud, les auteures Péruviennes ont été plus nombreuses et influentes. Chose que pendant longtemps certains ont eu du mal à admettre », conclut Luisa Ballesteros.

Teresa Gonzalez de Fanning 1836-1918 et Clorinda Matto de Turner 1852-1909, deux autres grandes figures de la littérature péruvienne
Teresa Gonzalez de Fanning 1836-1918 et Clorinda Matto de Turner 1852-1909, deux autres grandes figures de la littérature péruvienne

A propos de Luisa Ballesteros Rosas

Selon sa "fiche" Wikipédia, Luisa Ballesteros Rosas est née en Colombie. Essayiste et poète, elle vit à Paris. Elle a écrit La femme écrivain dans la société latino-américaine, préfacé par Jean Paul Duviols, publié en Colombie aux Éditions de la Universidad del Valle sous le titre  La escritora en la sociedad latinoamericana ; mais aussi, Pluma de colibri/Plume de colibri' (1997)', Memoria del olvido/Mémoire de l’oubli, traduit en français par Julián Garavito ; Diamante de la noche/Diamant de la nuit ; Al otro lado de sueño/De l’autre côté du rêve.

Dans son œuvre poétique, la dualité masculin/féminin joue un rôle très important, ainsi que l’histoire et la mythologie gréco-romaine et américaine. Il y a aussi un lien évident avec la terre et les éléments de la nature en quête d’une harmonie cosmique. L’intensité érotique exprimée dans ses vers est voilée d’une sensualité délicate. Luisa Ballesteros est aussi spécialiste de littérature latino-américaine et maître de conférences à l'Université de Cergy-Pontoise.