Le rugby après l'Euro de foot : les médias sous le charme du sport féminin. Enfin...

Les Françaises marquent leur premier essai face aux Irlandaise, jeudi 17 août 2017, lors de la Coupe du monde de rugby en Irlande, devant des milliers de télespectateurs en direct sur une chaîne publique.
Les Françaises marquent leur premier essai face aux Irlandaise, jeudi 17 août 2017, lors de la Coupe du monde de rugby en Irlande, devant des milliers de télespectateurs en direct sur une chaîne publique.
©capture d'écran France 2
Les Françaises marquent leur premier essai face aux Irlandaise, jeudi 17 août 2017, lors de la Coupe du monde de rugby en Irlande, devant des milliers de télespectateurs en direct sur une chaîne publique.
Les Françaises marquant leur premier essai face aux Irlandaises lors de la Coupe du monde de rugby, le 17 août 2017 en Irlande.

Un match de coupe du monde de rugby diffusé en direct, à une heure de grande écoute à la télévision publique française. Qu’y-a-t-il d’exceptionnel ? Au détail près, qu’ici, sur le terrain, ce sont des joueuses qui s’affrontent et non des joueurs. Une preuve de plus démontrant que petit à petit dans les médias le sport féminin marque des buts. Laborieux encore, mais sans doute irréversible.
 

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L’avez-vous remarquée, cette vague ? Telle un mascaret, elle remonte ce courant qui depuis des décennies, imposait au sport féminin de rester dans l’indifférence générale ou presque, n’attirant qu’un public averti et … essentiellement féminin ! 

Au fil des mois, le voilà donc de plus en plus présent dans les médias français. Il était temps. Des matchs de foot de championnat européen à la récente coupe du monde de rugby. Les sportives sont de moins en moins invisibles. 
 

Alors un match de rugby à heure de grande écoute constitue une première en France, comme cela avait été le cas en juin dernier pour l'Euro "féminin" de football. Bref, un évènement, à tel point que les médias eux-mêmes en font les gros titres. 
 

"France-Irlande en direct ce soir, en première partie de soirée sur une chaîne publique ! Du rugby féminin en première partie de soirée, une aubaine pour les Bleues, mais aussi pour toutes les pratiquantes, elles sont 17 000 en France", explique à l'antenne de France Inter le présentateur de la matinale d'été pour présenter un reportage réalisé dans un club parisien, mixte. "C'est vrai qu'il n'y a plus besoin de chercher sur un site inconnu" raconte une joueuse. Une autre ajoute : "généralement il y a des commentaires très critiques, quasiment insultants, et là j'ai été surprise par les commentaires, sur la qualité de jeu des Françaises" 
 

"Cela progresse mais on ne peut pas devenir ce qu'on ne voit pas. (...) Si les jeunes filles n'entendent pas ou ne voient pas de championnes en train de gagner à la radio ou à la télévision, elles n'ont pas envie de s'engager dans ces disciplines" commente Béatrice Barbusse, seule femme à avoir présidé en France un club professionnel de handball, l’US Ivry Handball, maître de conférence en sociologie à l’Université Paris-Est Créteil. Co-responsable du plan de féminisation national au sein de la fédération de handball, dans l'émission "Le Téléphone sonne" sur France Inter.
 
 

«C'est un choix qui se situe dans la continuité de ce que nous faisons depuis de nombreuses années sur le sport féminin. Nous souhaitons offrir la même visibilité aux femmes qu'aux hommes», explique Matthieu Lartot, le commentateur rugby de France 2 au Figaro dans un article qui titre "Le pari osé de France 2". Il existe depuis 2017 une journée internationale du sport féminin, fixée au 24 janvier. C'est le CSA qui en est à l'origine.

Même visibilité aux femmes qu'aux hommes

Alors à quoi doit-on ce "pari osé" ? Selon Annie Sugier, présidente de la Ligue du droit international des femmes, mouvement fondé par Simone de Beauvoir et engagé depuis des années dans la promotion du sport féminin, il faut saluer ce « néammoins tout petit progrès », que l’on doit au travail des fédérations de rugby et de foot, réellement engagées sur ce terrain. Mais, il y a hélas souvent un mais, « cela reste le scandale des scandales, on est passé de 7% à 10 % de couverture médiatique ! (entre 16 et 20% selon les chiffres du CSA, NDLR) On entend parler pendant des heures des salaires de certains footballeurs, dernièrement il s’agissait du Brésilien Neymar, acheté par le PSG pour 222 millions d’euros. Les sportives elles sont toujours loin de l’égalité salariale. Même les plus grandes joueuses de tennis ont dû menacer de boycotter certaines compétitions internationales pour obtenir des primes . Le sport féminin, c’est le serpent qui se mord la queue, pas de sponsors parce que pas assez de médiatisation, pas assez de médiatisations parce que pas assez de sponsors. »

Les sportives, elles, sont toujours loin de l’égalité salariale
Annie Sugier, présidente de la LDIF

Et de citer cet autre exemple, dans le monde du cyclisme, « les coureuses ont eu accès aux médias , un jour seulement, à la veille du Tour de France, le masculin celui-là, c’est totalement  humiliant. » «Voyez l’exemple que l’on donne à tous ces pays qui eux pratiquent l’apartheid sexuel, où le sport est banni pour les femmes, cela ne peut que susciter de la colère ! », ajoute l’écrivaine-physicienne militante. 

Même indignation dans le billet d'humeur titré "Pourquoi ces messieurs seraient-ils équipe de France et nous équipe de France féminine ? " d'Emmeline Ndongue, ancienne joueuse française de basketball, Championne d’Europe, sur le site du magazine Les Sportives « Petit rappel… Ce n’est pas le FOOT qui est FEMININ, mais l’Equipe de France qui est FEMININE ! #jdcjdr #unpeuagacée #Euro2017 (...) C’est l’athlète ou l’équipe qui sont masculins ou féminins. Qualifier le sport par le genre de celle ou celui qui le pratique, c’est signifier qu’il est différent. Mais ce sont les mêmes coups droits, grands écarts, chronos que l’on acclame lors des compétitions. »

Sport et femmes, une longue histoire ... ou pas 

Sur le site de Mediapart, la sociologue Catherine Louveau explique que ​« toute l’histoire du sport s’est construite par et pour les hommes. Depuis le XIXe siècle, il a été pensé et organisé pour former les hommes à la masculinité et à la virilité, pour qu’ils deviennent, de « vrais hommes ». Hommes et femmes sont certes différents mais ces différences, entre autres morphologiques, sont pensées et incorporées comme une infériorité naturelle, alors qu’il s’agit d’une construction culturelle, sociale, alimentant des représentations ; c’est sur ces différences naturalisées (le sexe « faible ») que se sont ancrées, socialement et politiquement, les inégalités et les discriminations ».​
 
Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte Pierre de Coubertin
« Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte ». Cette phrase a été prononcée par Pierre de Coubertin, "modernisateur" de l'Olympisme, lors des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912. On sait pourtant depuis que nombre de compétitions sportives féminines ont été intéressantes, esthétiques et n’en déplaise au fondateur des jeux modernes, tout à fait correctes. Elles ont même parfois permis de faire avancer les choses, notamment dans la période de l'avant-guerre (1914/1918) en Europe, dans l’émancipation des femmes, et que la médiatisation telle qu'elle existait à l’époque, et donc loin de la puissance d'aujourd'hui, a joué aussi son rôle. 
 
Logo "Femme solidaire" pour défendre la couverture télé des sportives.
Logo "Femme solidaire" pour défendre la couverture télé des sportives.
©capture internet

En 2011, l'association « Femmes solidaires »lançait une pétition intitulée « A la télé, pas de Filles hors-jeu ! ». Dans le texte, elle rappelait que, « le droit à la pratique sportive est constitutif des grands combats féministes, car il participe du droit fondamental des femmes à disposer de leur corps ».

Alors ne boudons pas notre plaisir d’apprécier ces « prime-time » dédiés au sport, tout court. #YaDuProgres