Le sexisme banalisé et minimalisé en Suisse

<em>"Pour lutter efficacement, l’articulation de trois dimensions est nécessaire. D’abord une dimension personnelle avec des voix qui se lèvent, des témoignages sur le sexisme ordinaire dans la vie quotidienne: cela permet des prises de conscience auprès de certaines femmes, qui se disent que ce qu’elles vivent est inadmissible, et de certains hommes, qui réfléchissent à leurs comportements. "</em> Caroline Dayer
"Pour lutter efficacement, l’articulation de trois dimensions est nécessaire. D’abord une dimension personnelle avec des voix qui se lèvent, des témoignages sur le sexisme ordinaire dans la vie quotidienne: cela permet des prises de conscience auprès de certaines femmes, qui se disent que ce qu’elles vivent est inadmissible, et de certains hommes, qui réfléchissent à leurs comportements. " Caroline Dayer
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Experte des questions de discriminations et de violences, de genre et d’égalité, Caroline Dayer analyse les réactions provoquées par les propos de Donald Trump, aux Etats-Unis mais aussi en Suisse. L’enseignante et chercheuse à l’Université de Genève décrypte les mécanismes à l’œuvre dans le sexisme et évoque les conditions à réunir pour le combattre.

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Le Temps: Par ses propos envers les femmes, Donald Trump a provoqué une riposte qui s’étend au-delà des frontières américaines. Sur les réseaux sociaux, réunies par des mots-clés comme #NotOk ou #SchweizerAufschrei, de nombreuses femmes ont témoigné du sexisme ordinaire auquel elles font face, d’actes de harcèlement et d’agressions sexuelles qu’elles ont subis. Quels ingrédients ont permis cette libération de la parole sur un sujet qui reste largement tu et tabou?

Caroline Dayer, chercheure associée de l'Institut des Etudes genre à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de Genève (Suisse).
Caroline Dayer, chercheure associée de l'Institut des Etudes genre à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’éducation de Genève (Suisse).
©captured'écran/Le Temps

Caroline Dayer: Je ne parlerais pas de libération, mais plutôt de re-libération de la parole. De telles réactions envers des propos extrêmement sexistes et leur visibilité sont des phénomènes cycliques. Cette fois, l’écho donné aux prises de parole sur les réseaux sociaux a permis de créer un effet de solidarité marqué: cela montre plus que jamais que le sexisme n’a pas de frontière. Autre élément: suite aux propos de Donald Trump, différentes voix se sont levées simultanément, ce qui leur a donné plus de force.

Vous pensez au discours de la First Lady américaine, Michelle Obama…

Oui. Les protestations sont venues de citoyennes et de citoyens indignés, mais l’une des voix n’était pas tout à fait comme les autres, celle de Michelle Obama. Elle a tenu un discours fort, elle a relayé au plus haut niveau la réaction de femmes que l’on n’entend pas d’ordinaire. Cette conjonction de prises de parole, celles des citoyennes et de Michelle Obama, a augmenté la puissance de la riposte. Mais pour que celui-ci porte à ce point, il a fallu un troisième ingrédient: la présence d’associations qui luttent contre le sexisme et les discriminations depuis longtemps. Le travail de fond qu’elles font de manière souterraine est tout à coup devenu visible. On observe la même chose lorsque des mouvements sociaux apparaissent, par exemple des mouvements contre le racisme. Lorsqu’ils deviennent visibles, c’est qu’un terreau le permet, qu’un profond travail a été effectué en amont.

 Vous l’avez rappelé, il y a eu d’autres moments collectifs d’indignation, par exemple lors des affaires DSK ou Denis Baupin en France. Mais en général, le soufflé retombe rapidement et les réactions ne sont guère suivies d’effets. Pourquoi?

C’est toute la question de la réponse à donner au sexisme. Pour lutter efficacement, l’articulation de trois dimensions est nécessaire. D’abord une dimension personnelle avec des voix qui se lèvent, des témoignages sur le sexisme ordinaire dans la vie quotidienne: cela permet des prises de conscience auprès de certaines femmes, qui se disent que ce qu’elles vivent est inadmissible, et de certains hommes, qui réfléchissent à leurs comportements. Une dimension collective est ensuite indispensable pour montrer à celles qui subissent des propos ou des actes sexistes qu’elles ne sont pas seules: cela passe par le travail d’associations, de collectifs politiques ou professionnels, de plate-forme comme celle qui vient d’être créée à Paris par des collaboratrices de l’Assemblée nationale pour rassembler des témoignages (https://chaircollaboratrice.com, ndlr); si l’on reste seule, on s’essouffle. Troisième élément, la riposte nécessite une dimension politique et institutionnelle, avec des relais solides et clairement positionnés dans les sphères dirigeantes. En 2016, la Suisse dispose de plusieurs outils légaux intéressants, par exemple pour lutter contre le harcèlement sexuel ou les inégalités salariales, mais ils peinent à être appliqués; la question qui se pose est donc celle de la mise en œuvre, notamment à ce troisième niveau politique et institutionnel, où les relais sont peu présents.

En Suisse, il est relativement facile d’aborder les thèmes des inégalités salariales, du plafond de verre ou de la conciliation dans le monde du travail. Pourquoi est-il si compliqué de faire monter dans l’agenda politique d’autres sujets comme le sexisme? Récemment, la conseillère nationale Kathrin Bertschy (Vert’libérale/BE) a même évoqué des politiciennes à qui l’on avait déconseillé de s’occuper de questions féministes si elles voulaient faire carrière…

De nombreuses politiciennes essaient de faire avancer l’égalité des droits dans les parlements et les gouvernements, mais ce n’est pas évident: elles sont minorisées. Les législatifs et les exécutifs restent des bastions masculins avec des codes masculins. Dans le monde politique comme dans le monde du travail sévit une sorte de police du genre qui sanctionne celles qui ne répondent pas aux obligations et aux normes: elles sont remises à l’ordre quand elles ne parlent pas ou ne s’habillent pas comme elles seraient censées le faire. Il existe aussi un véritable stigmate féministe, une forme de discrédit porté sur les personnes qui défendent l’égalité et sa mise en œuvre: cela passe par le rire, l’incompréhension, le mépris, voire le rejet.

Certains pensent aussi que l’égalité est acquise…

En effet, c’est l’un des discours que l’on entend. Mais l’égalité n’est pas acquise: sur le droit à disposer de son corps ou sur l’accession à des postes de pouvoir notamment. Dans cette dernière situation, les femmes se heurtent d’abord à un plafond de fer, opaque et dur quand elles veulent progresser dans leur carrière; ensuite, une ségrégation horizontale opère avec les parois de verre qui font que les femmes restent majoritairement regroupées dans certains secteurs, par exemple, dans la sphère politique, l’éducation, la santé ou les affaires familiales. Il y a un troisième effet, celui du plancher collant: avant de se cogner au plafond, encore faut-il pouvoir décoller! Et là, chaque personne ne dispose pas des mêmes ressources économiques, matérielles, sociales, culturelles et symboliques pour pouvoir grimper. Les femmes ne «s’évaporent» pas, comme on l’entend parfois: des mécanismes de discrimination sont à l’œuvre. C’est vrai, là encore, aussi bien dans le monde politique que professionnel.

On entend moins parler de sexisme en Suisse qu’en France, par exemple. La Suisse est-elle particulièrement épargnée?

Hélas, le sexisme ne s’arrête pas aux portes du pays. Ce sont les types de réponse et leur (in) visibilisation qui sont intéressantes à décrypter. C’est le rapport au politique, à la médiatisation et aux formes de mobilisation qui varient. La France s’inscrit par exemple dans une culture de la protestation de rue, d’actions coup de poing et de manifestations: l’indignation est plus visible et l’écho donné aux réactions plus fort.

On entend encore moins parler de comportements machistes dans les pays nordiques. Sont-ils particulièrement avancés dans la lutte contre les discriminations ou est-ce un cliché?

Une des lignes de démarcation se situe dans le fonctionnement du système politique et la manière dont il prévient le sexisme et les discriminations. Dans les pays nordiques, la prévention et le traitement des inégalités commencent avant la naissance des enfants! Les politiques publiques créent un contexte plus équitable, que ce soit avec le congé parental, dans l’éducation, le monde professionnel ou les infrastructures qui entourent les familles. Et les hommes sont parties prenantes des politiques qui favorisent l’égalité. On se situe là dans le structurel, dans la mise en place d’outils qui accompagnent les discours. Le deuxième aspect touche à la punition: comment traite-t-on les violences sexistes lorsqu’elles se produisent? Là aussi, c’est très différent selon les Etats: souvent, l’impunité règne encore.

Qu’en est-il en Suisse?

Le hashtag #SchweizerAufschrei a été lancé dans la lignée de celui qui a émergé en Allemagne en 2013 et dans une vague de protestation reliée aux propos d’une politicienne UDC qui font porter une partie de la responsabilité du viol à la victime. C’est cela qui a cristallisé les choses. La réaction a alors pris la forme d’une dénonciation collective révélatrice de l’indignation face à ce tabou et à l’impunité. Trop souvent en Suisse, les actes et les propos sexistes sont banalisés et minimisés. Le mauvais camp, celui des femmes, est culpabilité et accusé. Là, des conseillères nationales ont osé mettre à jour des expériences ordinaires de sexisme: une main posée sur le genou, des propos dégradants, des avances déplacées. En Suisse, les élues n’échappent pas au spectre du sexisme qui plane au Parlement comme dans la rue, l’école ou le monde du travail. C’est comme un fantôme, qui attend pour s’abattre sur les femmes quand elles ne s’y attendent pas.

Propos graveleux, allusions ou blagues lourdes, agression sexuelle ou harcèlement: où commence et où s’arrête le sexisme?

Je vais utiliser une image. Le premier niveau du sexisme se cache sous les pavés: il s’agit du sexisme en tant que système idéologique qui crée et hiérarchise les catégories femmes et hommes. Le racisme, par exemple, se base sur ce même mécanisme. Le second niveau se déploie sur les pavés: ce sont les différentes formes à travers lesquelles ce système se manifeste. Les injures sont l’une des manifestations les plus récurrentes. Bien qu’elles servent à dévaloriser et blesser une personne ou un groupe, elles sont souvent banalisées. Or une injure n’est pas une blague car elle instaure un rapport d’asymétrie et ne fait pas rire l’ensemble des personnes qui assistent à la scène. Les injures ne sont que la pointe de l’iceberg et les facettes des violences ne sont pas seulement verbales, mais aussi psychologiques, physiques et sexuelles. Quand on évoque des remarques sexistes, des viols ou des inégalités salariales, on a l’impression qu’il s’agit d’éléments isolés. Ce n’est pas le cas: ils sont reliés entre eux, ce sont différentes pièces d’un même puzzle. Et il faut comprendre l’ensemble du système pour pouvoir le déjouer.

Diriez-vous qu’une «culture du viol» existe en Suisse?

Ce sera le cas tant qu’existeront un déni, une banalisation ou une minimisation des agressions sexuelles, ainsi que des postures blâmant les victimes et excusant les agresseurs. L’ensemble des mouvements féministes dénonce d’ailleurs toute forme de violence sexiste et sexuelle

A propos des associations féministes justement: il est difficile d’avoir une vision d’ensemble en Suisse. Les pionnières ne semblent guère avoir été remplacées, contrairement à la France, où une nouvelle génération a émergé avec des personnalités comme Virginie Despentes, Clémentine Autain ou Caroline Fourest. Le mouvement féministe suisse est-il moribond?

Il est vrai qu’en Suisse, les figures féminines intellectuelles, artistiques, littéraires ou politiques ont toujours eu moins de visibilité; en France, quand l’ancienne ministre Christiane Taubira porte un discours solide et argumenté, cela aide à concentrer les énergies. Un ensemble de conditions demande à être rempli pour que les petites rivières se transforment en fleuve, comme cela avait été le cas à l’époque de la grève du 14 juin, par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne se passe rien ici: les mouvements associatifs sont divers et vivaces, des collectifs se créent, des blogueuses sont très actives. Une constellation d’entités féministes existe bel et bien en Suisse.


Article publié conformément à l'accord de partenariat avec Le Temps.