Le travail des ONG contre les violences faites aux femmes au Liban... en attendant la loi

KAFA emploie seize personnes dont trois assistantes sociales et travaille aussi avec des avocats et des psychologues.
KAFA emploie seize personnes dont trois assistantes sociales et travaille aussi avec des avocats et des psychologues.

Au Liban, après des années de combat, un projet de loi protégeant la femme contre la violence conjugale a été approuvé en juillet 2013 en commission parlementaire. Mais depuis, c’est l’attente et les femmes abusées n’ont toujours aucun recours. Heureusement, certaines Libanaises n’ont pas attendu le vote de la loi pour agir.

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A KAFA (ce qui veut dire ASSEZ !), on se bat depuis des années pour protéger les femmes libanaises. Mais l’ONG sait combien faire bouger les choses au Liban peut être ardu. Alors elle a pris les devants et elle s’est attaquée… à la police.

« Quand une femme va à la police, on lui répond souvent qu’on ne peut rien faire, qu’elle n’a qu’à rentrer chez elle… Depuis 2012, on a décidé de former les policiers à l’accueil de ces femmes. Comme ça, lorsque la loi sera votée, ils seront prêts » explique Maya Ammar, responsable communication chez KAFA.

De fait, environ 175 policiers ont déjà été formés par leurs officiers supérieurs (eux-mêmes entraînés par KAFA). Sensibilisés à la violence domestique, ils ont appris à « recevoir les femmes, ne pas les juger, prendre leur plainte au sérieux et savoir les orienter vers les associations » détaille-t-elle. « Depuis six mois, on a reçu une dizaine de femmes grâce à la police. Avant, c’était très rare. »

Environ 300 femmes sont reçues chaque année par les assistantes sociales dans les locaux de KAFA.
Environ 300 femmes sont reçues chaque année par les assistantes sociales dans les locaux de KAFA.
L’ONG a développé également des « chambres équipées » pour accueillir décemment les femmes dans les postes de police et procéder aux premiers examens médicaux. Les opérateurs du numéro 112 (le numéro d’urgence au Liban) sont également formés à répondre aux femmes en détresse.

« Khalass (ça suffit), on en avait marre d’attendre ce projet de loi, qui d’ailleurs ne nous satisfait pas entièrement. On n’a pas de Parlement, pas de gouvernement (depuis mars 2013, ndlr) mais nous continuons à travailler » assure Maya. La hotline de KAFA reçoit environ 2000 appels téléphoniques par an qui conduisent à 300 entretiens personnels.

Céline El Kik et Luna Abla, assistantes sociales à KAFA, racontent : « Rares sont celles qui nous appellent au début des violences. Il y a toujours cet espoir que le mari va changer. Souvent, le problème de la garde des enfants et celui des lois confessionnelles qui régissent les mariages sont essentiels. » Question de culture aussi, demander de l’aide n’est pas le réflexe premier des femmes violentées. « On a éduqué les Libanaises en leur demandant d’être patientes, soumises et de préserver leur famille coûte que coûte » soupirent les jeunes femmes entre deux coups de téléphone.

Un coup de téléphone, c’est justement ce qui a sauvé Rihab. Après douze tentatives de suicide, elle trouve un jour la force d’appeler les renseignements et de demander « une association qui aide les femmes ». L’opérateur l’oriente alors vers Jacqueline Hajjar, fondatrice de Beit El Hanane (la maison de la tendresse), un refuge caché dans la capitale libanaise. 
Jacqueline Hajjar et Mary Harb, deux des « mamans » des femmes à Beit el Hanane
Jacqueline Hajjar et Mary Harb, deux des « mamans » des femmes à Beit el Hanane

Depuis trente ans, l’ex-prof de littérature comparée aide des femmes en perte de repères. En 2008, la jeune retraitée achète un appartement avec ses économies et celles de sa sœur, qu’elle retape et ouvre aux âmes perdues. L’appartement peut aujourd’hui héberger 12 femmes et deux bébés.
Malgré le manque d’argent, Jacqueline accueille, veille et conseille ses protégées, originaires de tout le Liban, avec des psychologues et des docteurs. « En général, elles restent un an, un an et demi. Mais certaines sont tellement démolies qu’il leur faut plus de temps. » La méthode est la même pour toutes.

Quand elles arrivent, les femmes sont installées sur un matelas dans le salon pour être surveillées et prises en charge. Très croyante, Jacqueline explique : « Beaucoup sont violentes à leur arrivée, elles ne parlent plus, ne mangent plus… Alors on prie beaucoup avec elles. Mais attention, ici on accepte toutes les religions. Nous n’avons pas un Dieu étroit. »

A 71 ans, Jacqueline a le feu sacré. Et même si elle reçoit des menaces et a déjà été frappée par des familles, elle continue son chemin et donne tout l’amour qu’elle peut. Rihab, elle, en profite depuis deux ans. Battue par son mari, placée en hôpital psychiatrique par sa famille, elle a subi des électrochocs et porte sur elle les marques de son passé douloureux. « Avant, les psychologues hochaient juste la tête quand je parlais. Maintenant, Cynthia (psychologue à Beit El Hanane) m’écoute et me répond. Ici on m’embrasse, j’ai une vie de famille. Je n’avais jamais connu ça avant. »

A 36 ans son rêve est de publier un livre de ses poèmes et chants. Mais surtout, Rihab le dit en pleurant : « Je ne veux pas que ma fille vive ce que j’ai vécu. Je veux qu’elle étudie, qu’elle devienne quelqu’un. Mais la femme n’a aucune valeur au Liban… »
Rihab, 36 ans, vit à Beit El Hanane depuis deux ans. Elle y est devenue la cuisinière mais cherche activement un autre travail. Rihab se bat aussi pour sa fille, envoyée dans un orphelinat dans la montagne libanaise.
Rihab, 36 ans, vit à Beit El Hanane depuis deux ans. Elle y est devenue la cuisinière mais cherche activement un autre travail. Rihab se bat aussi pour sa fille, envoyée dans un orphelinat dans la montagne libanaise.

Jacqueline a réussi avec l’aide d’un juge à soustraire la fille de Rihab à son mari car il l’utilisait comme bonne et ne l’envoyait pas à l’école. La jeune fille de douze ans vit désormais dans un orphelinat. Rihab cherche activement un emploi pour subvenir à leurs besoins mais son handicap (elle a eu la polio à l’âge de deux ans) lui ferme de nombreuses portes.

Incestes, viols, maltraitances, Jacqueline a tout vu, tout entendu. Elle soupire: « Cela se passe dans toutes les communautés, dans tous les milieux sociaux. La violence est présente chez les chiites, les sunnites, les druzes, les chrétiens de tous bords… et même chez ceux qui ne croient en rien. »