Le viol érigé en théologie par l'Etat islamique

<em>" Je lui répétais ‘ça fait mal’ - s'il vous plaît arrêtez,</em>"dit la fille, dont le corps est si frêle qu’un adulte pourrait encercler sa taille des deux mains. La photo en Une du New York Times du 14 août 2015
" Je lui répétais ‘ça fait mal’ - s'il vous plaît arrêtez,"dit la fille, dont le corps est si frêle qu’un adulte pourrait encercler sa taille des deux mains. La photo en Une du New York Times du 14 août 2015
Mauricio Lima, New York Times

Le 13 août 2015, le New York Times publiait un long reportage/enquête sur les viols idéologiques perpétrés contre les femmes, les jeunes et même les petites filles yézidies. Mauricio Lima, grand reporter qui a photographié les rescapées de cette terreur, n'est pas sorti indemne de ces rencontres, au summum de l'inhumanité.

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« Après avoir photographié ces femmes yézidies réfugiées dans le Nord de l’Irak, je peux juste dire que je me sens terriblement honteux de mon genre masculin. » Ce commentaire du photographe Mauricio Lima, posté sur sa page Facebook, ne peut laisser personne indifférent. C’est lui qui a réalisé les photos, que l’on pourrait qualifier de « terriblement » superbes pour l’enquête du New York Times. Ce reporter, auparavant à l’AFP avant de rejoindre le New York Times, en a pourtant vu d’autres, tant il a arpenté le monde sous ses faces les plus sombres. Mais cette très jeune fille, cette enfant presque qu’il a saisie de dos dans la fragilité d’un corps inachevé a renversé ses codes. " Je lui répétais ‘ça fait mal’ - s'il vous plaît arrêtez, "dit la fille, dont le corps est si frêle qu’un adulte pourrait encercler sa taille des deux mains. "Il m'a dit que selon l'islam, il est permis de violer un incroyant. Il a dit qu’en me violant, il se rapprochait de Dieu », dit-elle lors d’une interview aux côtés de sa famille dans un camp de réfugiés, vers lequel elle s’est enfuie après 11 mois de captivité."

Je lui répétais ‘ça fait mal’ - s'il vous plaît arrêtez

"A chaque fois qu’il venait pour la violer, le rituel était le même. Le combattant du groupe de l’Etat islamique s’agenouillait et priait. Puis, méthodiquement, il attachait les mains de F., une jeune fille yézidie de 15 ans et la bâillonnait avant de « se mettre sur elle ». Une fois fini, à nouveau, il se prosternait à côté du lit, mettant fin à un viol censé le rapprocher de Dieu…"


Sous le titre "Le groupe EI inscrit une théologie du viol. Avec la mise en esclavage de jeunes filles, l'Etat islamique construit un système de viols" , l’enquête publiée le 13 août 2015 dans le New York Times est édifiante. La journaliste Rukmini Callimachi et le photographe Mauricio Lima y évoquent au grand jour le sort dramatique subi par des milliers de femmes et de fillettes yézidies victimes de viols systématiques en Irak et en Syrie. Un travail fouillé qui s’appuie sur le témoignage de 21 femmes et jeunes filles rencontrées dans un camp de réfugiés de Dohuk (Nord-Ouest du Kurdistan irakien), peu de temps après avoir échappé aux griffes de l’Etat Islamique. L’enquête repose aussi sur l’examen attentif des communiqués officiels du groupe qui mettent en lumière à quel point cette pratique s’est inscrite dans les principes fondamentaux de l’organisation.

Une conquête sexuelle autant qu'une conquête territoriale

L’introduction de l’esclavage sexuel des Yézidies a été minutieusement préparée par le groupe "Etat Islamique" et remonte au 3 août 2014. Ce jour-là, des combattants du groupe terroriste s’emparent du Mont Sinjar, berceau de la minorité religieuse des Yézidis, au Nord de l’Irak. Une offensive qui était « tout autant une conquête sexuelle qu’une conquête territoriale », explique à la journaliste Matthew Barber, un spécialiste américain de la minorité yézidie, présent lors de l’assaut. Immédiatement, les combattants séparent les femmes des hommes issus de cette communauté. Pourquoi les Yézidis plus particulièrement ? D’après l’expert, ils sont perçus « comme des polythéistes, avec une tradition orale plutôt que des écritures ». Ce qui, aux yeux de l’Etat Islamique, « les place au même rang que les non-croyants, encore plus méprisés que les chrétiens et les juifs censés bénéficier d’une certaine protection de la part du Coran en tant que" Gens du Livre"».

Très vite les hommes et les jeunes hommes sont assassinés à l’arme automatique tandis que les femmes, elles, sont embarquées dans des camions dans la ville la plus proche du Mont Sinjar. « Là, ils m’ont séparée de ma mère. Et les jeunes filles non mariées ont été forcées de monter dans des bus », raconte F., 15ans. D’après des témoignages concordants, ces bus étaient ceux de l’Etat irakien. Initialement destinés aux pèlerins se rendant à la Mecque, ils ont été réquisitionnés et spécialement affrétés pour elles. Leur destination ? Mossoul, bastion du groupe terroriste et deuxième plus grande ville d’Irak. Là, certaines sont entassées dans un salon de mariage (jusqu’à plus de 1300 jeunes filles Yazidi, d’après les rescapées). D’autres groupes de femmes et de jeunes filles sont parquées dans un palace datant de l’ère de Saddam Hussein, ou encore dans l’enceinte de la prison de Badoosh, rapportent les victimes. Séquestrées, elles attendront alors des jours, voire des mois, avant que la même flotte d’autobus siglée « Hajj » ne viennent les chercher pour les amener vers la Syrie ou d’autres localités en Irak.

Marché aux esclaves

« Lorsqu’ils nous ont mises dans le bâtiment, ils nous ont dit que nous étions arrivées au " Marché de Sabaya " », raconte une victime âgée de 19 ans. « J’ai alors compris que nous étions dans un marché aux esclaves ». Elle estime qu’environ 500 femmes d'âges divers étaient présentes dans ce bâtiment de plusieurs étages. Parmi elles, des filles âgées d’à peine 11 ans.

Dès l’arrivée des acheteurs, les filles sont emmenées une par une dans une pièce séparée où elles sont dévêtues de force et « inspectées », tel du bétail. « Lorsque cela a été mon tour, ils m’ont fait me lever quatre fois et m’ont fait tourner sur moi-même », explique la jeune femme. Toutes doivent décliner leur identité et font l’objet d’un inventaire méticuleux propre à l’Etat Islamique. Chacune d’entre elles est alors rebaptisée « Sabaya », esclave, suivi de son nom. Certaines sont  achetées par des « grossistes », qui les photographient et leur attribuent des numéros pour pouvoir en faire la publicité auprès d’acheteurs potentiels. D’autres directement à des combattants. Les plus jeunes et les plus jolies sont vendues dès les premières semaines suivant leur enlèvement. Les autres (notamment les femmes plus âgées et mariées) sont ballottées d’un endroit à un autre, jusqu’à ce qu’un acheteur potentiel fasse une offre. Les Yézidies sont vendues tels des objets avec pour seul objectif l’asservissement sexuel.

Propriété de l’Etat Islamique

Le groupe de l'Etat Islamique ne cache pas le dessein qu’il poursuit.  En octobre 2014, quelques mois après l’offensive de Sinjar (ville conquise par l'EI avant d'être reprise par les combattants kurdes, ndlr), un article intitulé "Le renouveau de l’esclavage avant l’heure", parait dans Dabiq, le magazine de propagande en ligne de l’Etat Islamique. Il indique notamment « qu’à l’inverse des juifs et des chrétiens » les Yézidis ne peuvent s’acquitter de la jizya (sorte de taxe) en échange de leur liberté. Revenant sur les faits, l’article relate : « Après leur capture (dans le Mont Sinjar, ndlr), un cinquième des esclaves - enfants et femmes yézidis- est revenu comme butin aux hautes autorités de l’Etat Islamique. Puis ils ont été partagés, selon la Charia, entre les combattants de l’Etat Islamique ayant pris part aux opérations ».

Pour gérer les milliers de femmes kidnappées (environ 5000 selon les chefs de communauté yézidis), le groupe Etat Islamique a déployé tout un arsenal  « bureaucratique »  incluant des contrats de vente notariés délivrés par les cours de justice dirigées par l’EI. Dans un pamphlet publié en ligne en décembre dernier, le ministère de la Recherche et de la Fatwa de l’Etat Islamique notifie notamment que « les esclaves sont la propriété du combattant qui les a achetées » et peuvent donc, à ce titre, être revendues à un autre homme. Comme n’importe quel bien meuble, elles peuvent aussi être léguées après le décès de leur « propriétaire ».

Une fois capturées, le seul moyen pour ces femmes d’échapper à ce système de viol en bande organisée est de prouver qu’elles sont soit ménopausées, soit enceintes. La Charia interdisant, selon eux, à tout homme d’avoir des rapports sexuels avec son esclave si elle attend un enfant. Aucune limite d’âge, en revanche, pour subir ces atrocités. Toujours d’après un pamphlet publié en décembre 2014 sur Twitter, et traduit de l’arabe, le viol d’enfants est explicitement encouragé : « il est autorisé d’avoir des relations sexuelles avec une esclave qui n’a pas atteint la puberté à partir du moment où celle-ci est apte à avoir des relations ». Le témoignage rapporté par une femme yézidie de 34 ans, achetée et violée de manière répétée par un combattant saoudien en Syrie laisse sans voix. Dans son échange avec la journaliste, elle dit s’estimer avoir été mieux lotie que la seconde esclave de la maison âgée de… 12 ans : « Il a détruit son corps. Elle avait une infection terrible ». Avant de poursuivre : « Je lui ai dit que ce n’était qu’une enfant » (…) et « qu’il fallait qu’il prenne soin d’elle » (…)  se souvient-elle. Insensible au sort de la fillette, l’homme lui rétorqua alors : « Non, ce n’est pas une petite fille. C’est une esclave. (…) Et avoir des relations sexuelles avec elle fait plaisir à Dieu. »

Dans de très rares occasions des jeunes filles ont été libérées par leur oppresseurs. A l’image de cette jeune fille de 25 ans. Avant de se faire exploser dans une opération kamikaze, elle explique que son tortionnaire lui a remis un bout de papier plastifié, un « certificat d’émancipation  » qui lui a permis de retrouver le chemin de la liberté. Selon les directives fixées par l’organisation terroriste, cette libération serait la promesse d’une récompense divine pour les combattants.

Outil de recrutement

« De la même façon que des passages spécifiques de la Bible furent utilisés des siècles plus tôt pour soutenir la traite des esclaves aux Etats-Unis, l’Etat Islamique cite des versets spécifiques ou des histoires du Coran ou de la Sunna, les traditions basées sur les paroles et les actions du Prophète Mahomet, pour justifier le trafic d’êtres humains », expliquent divers experts en théologie islamique interviewés par la journaliste. En se basant sur une interprétation « restrictive, ultra sélective » et complètement anachronique du Coran, les dirigeants de l’organisation ont ainsi établi, au cours des derniers mois, tout un « corpus » de règles qui institutionnalisent l’esclavage. Allant même jusqu’à diffuser un manuel fleuve indiquant toutes les procédures à suivre. Se faisant, explique la journaliste, ils ne se contentent pas de « justifier la violence » en se retranchant derrière des motifs pseudo-religieux mais vont bien au-delà puisqu’ils « élèvent et célèbrent chaque crime sexuel comme spirituellement bénéfique, voire vertueux ».

Une pratique qui, souligne la journaliste, « est aussi devenue un outil de recrutement bien établi pour attirer les hommes issus de sociétés musulmanes très conservatrices, dans lesquelles les relations sexuelles sans engagement sont tabous et le fait de se fréquenter interdit. » En bref, un moyen de motiver ses troupes comme cela s’est produit et, malheureusement, se produit encore dans certaines régions du monde.

Pourtant cette pratique de l’esclavage sexuel ne fait pas l’unanimité même au sein des plus fervents partisans de l’organisation. Cette remise en question d’une partie de son auditoire interne a d’ailleurs fait l’objet, en mai 2015, d’un éditorial dans la revue en ligne. Dans celui-ci l’auteur se dit meurtri et s’offusque : « ce qui m’inquiète c’est que certains des soutiens de l’Etat Islamique se soient mis à s’opposer à cette pratique, comme si les soldats du califat avaient commis une faute ou quelque chose de diabolique. (…) Nous avons en effet attaqué et capturé les femmes kafirah (infidèles) et nous les avons menées avec le tranchant de l’épée comme des moutons », déclare-t-il avec fierté.

D’après les chefs de communautés, au total, 5270 femmes Yézidies auraient été enlevées l’année dernière. Parmi elle, environ 2000 ont réussi à s’échapper, notamment avec l’aide de contrebandiers. Mais plus de 3000 d’entre elles seraient encore captives. Pour l’heure, la traite sexuelle de l’Etat Islamique semble être basée uniquement sur l’asservissement des femmes et des jeunes filles venant de la minorité yézidie. Selon Samer Muscati, l’auteur d'un rapport sur ce sujet de Human Rights Watch « jusqu’à présent, il n’y a eu aucune campagne importante destinée à asservir des femmes d’autres minorités religieuses ». Mais cette situation pourrait
évoluer. Un récent manuel émis cet été par le groupe terroriste indique clairement que violer des chrétiennes ou des juives capturées au cours des combats est également « autorisé ».

"Esclave de Daech", témoignage sur le plateau de TV5MONDE

Dans « Esclave de Daech » éditions Fayard, avec Thierry Oberlé, grand reporter au Figaro.-, Jinane, jeune yézidie, capturée par les hommes de l’Etat islamique raconte son rapt puis son calvaire entre les mains de l4eta islamique . D’abord les hommes et les femmes furent séparées, les enfants mis ensemble. Pendant plus de 11 semaines, Jinane est restée en captivité, où elle a été convertie de force, torturée, puis violée.
 

Pour mettre un terme à ces pratiques de viols comme arme de guerre, la conquête du territoire passant par celle des corps des femmes, des combattantes kurdes et yézidies ont pris les armes, avec la volonté de terroriser leurs éventuels bourreaux, voire de les éliminer, et d'alerter l'opinion publique internationale. Mais ce bataillon de 123 femmes de 17 à 30 ans, les «Sun Girls» («Les filles du soleil»), tient sans doute pour l'heure plus de la riposte symbolique que réelle...