Les "agounot" israéliennes, prisonnières de leur mariage

L'avocate féministe Susan Weiss dans son bureau à Jérusalem. Elle se bat sur tous les fronts des droits des femmes face aux religieux, avec son <em>Center for women’s justice</em>
L'avocate féministe Susan Weiss dans son bureau à Jérusalem. Elle se bat sur tous les fronts des droits des femmes face aux religieux, avec son Center for women’s justice
(c) Elsa Mourges

En Israël, selon les principes du judaïsme, c’est à l’homme que revient le choix d’accorder, ou pas, le divorce à sa femme. S’il refuse son épouse devient alors une agouna, une enchaînée en Hébreu. Rencontre avec Susan Weiss, bien décidée à faire changer les règles de la désunion, avocate des « Femmes du mur », l’un de ses autres combats.

dans

Aliza* est enfin libre. Il y a quelques semaines elle a obtenu son guet. Un parchemin sur lequel est inscrit qu’elle n’a plus d’obligation maritale. Son divorce, elle l’avait demandé il y a plus de dix ans. “Après mon deuxième enfant c’est devenu infernal, j’ai dit stop je n’en pouvais plus. Il était violent, jaloux, égoïste. Il m’humiliait”, raconte la toute jeune divorcée. Mais quelles que soient les raisons qui l’ont conduites à demander le divorce ce n’était de toute façon pas à elle de choisir. Malgré le caractère libéral du pays, le mariage civil n’existe pas en Israël. C’est donc à l’un des douze tribunaux rabbiniques du pays de prononcer mariages et divorces peu importe que l’on soit pratiquant ou non, croyant ou pas.

La loi est la même pour tous : “c’est l’homme qui doit donner le guet à sa femme, parce que c’est ce qui est écrit dans la Torah.” Fin de la discussion. Le mari d’Aliza a refusé de lui donner son guet et a fui aux Etats-Unis, la laissant avec leurs enfants et pas mal de dettes. Au bout de deux ans, des médiateurs l’ont retrouvé pour tenter de le convaincre. Peine perdue.

Mise à jour 15 novembre 2016 : une première victoire juridique

Les maris israéliens qui refusent d'accorder le divorce religieux à leur femme pourront désormais être poursuivis par la justice et encourront même des peines de prison ferme, a annoncé lundi 14 novembre 2016 le ministère de la Justice israélien.
Après des années de monopole du rabbinat sur les divorces religieux, le ministère a indiqué dans un communiqué que la justice civile allait s'impliquer afin de "libérer" les femmes qui sont dites enchaînées religieusement à leur mari selon la loi juive.

Les droits des Israéliennes, chasse gardée des religieux

Le cas d’Aliza n’est pas isolé. En Israël, mariages et divorces sont la chasse gardée des institutions religieuses. Et les femmes souvent obligées de rester marié juridiquement à l’homme dont elles veulent se séparer. Une situation qui touche des centaines d’Israéliennes qu’elles soient laïques ou religieuses.

Au début de ce mois de novembre 2016, les « Femmes du mur »  (Women of the Wall) ont à nouveau tenté de briser les murs qui les empêchent de prier comme les hommes devant le mur des lamentations à Jérusalem. Ces pionnières, comme l’avocate Susan Weiss, se battent pour faire sauter d’autres verrous du judaïsme orthodoxe, comme ceux qui interdisent aux femmes de demander le divorce.

A revoir dans Terriennes, sur le même thème :

> Quand les "Femmes du mur" prient à Jérusalem, mais sous bonne garde

D’après Suzan Weiss, fondatrice du Center for women’s justice de Jérusalem (Centre pour les droits des femmes), qui a par ailleurs porter les demandes des « Femmes du mur » devant la Cour suprême israélienne, “au moins une femme israélienne sur trois a dû céder à des pressions ou du chantage pour obtenir son divorce”. La féministe aux cheveux courts, une coupe rare dans la ville trois fois saintes, regorge d’exemples de femmes qui ont subi des pressions lors de la procédure de divorce : “parfois c’est du petit chantage, le mari va demander de récupérer des cadeaux comme des boucles d’oreilles… Et parfois il exige plusieurs millions de shekel (monnaie israélienne) ou de garder la maison ! ”.

De nombreuses femmes achètent ainsi leur guet pour ne pas devenir une agouna. Un statut qui empêche la femme de refaire sa vie : elle ne peut pas se remarier, même si elle est techniquement séparée de son mari depuis des années et vit avec quelqu’un d’autre. Les enfants issus d’une nouvelle union sont considérés comme illégitimes. Une position difficile à assumer au sein des communautés les plus religieuses.
 
Plusieurs associations comme le centre de Suzan Weiss tentent de venir en aide à ces femmes. “Il existe des recours, explique l’avocate, dans certains cas on peut entamer des poursuites judiciaires contre le mari”. Paradoxalement l’Etat autorise ces poursuites tout en continuant à être favorable au statu quo sur la question du guet. De fait, un mari récalcitrant peut être condamné à de la prison ferme pour avoir refusé le guet à sa femme mais rien ni personne ne peut l’obliger à le lui donner. Pour Suzan Weiss “c’est un camouflage, l’Etat ne prend pas ses responsabilités et il cautionne le fait que des centaines de femmes restent captives de leur mariage”.
 
Des formes de pressions ont été imaginées pour contraindre les maris les plus têtus à accorder le guet. Dans le cas d’Aliza, après dix ans de négociations le tribunal rabbinique a finalement banni son mari de la communauté pour le forcer à lui accorder son guet : “Ils lui ont interdit de prier dans une synagogue, de manger avec d’autres juifs à la même table,... et quand ces interdictions ont été publiées dans les synagogues aux Etats-Unis, le lendemain il a accepté de me donner mon guet”.

Les langues se délient et les femmes témoignent de plus en plus
Susan Weiss, avocate

Parfois ça marche, parfois non car quoiqu’il arrive c’est toujours l’homme qui aura le dernier mot. Et cela conduit forcément à des situations absurdes. “Par exemple, il y a le cas d’une femme qui était en procédure de divorce, son mari était d’accord mais il a eu un accident et il est tombé dans le coma. Il est dans un état végétatif depuis des années et comme il ne peut pas parler, il ne peut pas lui donner son 'guet'.” rapporte Suzan Weiss.
 
La bataille de l’égalité homme-femme sur la question du mariage n’est pas gagnée mais l’avocate est optimiste : “les langues se délient et les femmes témoignent de plus en plus, il y a des pages facebook sur ce thème où les femmes peuvent parler librement”.
 
En juin 2014 la sortie du film Le procès de Viviane Amsalem, de et avec la magnifique Ronit Elkabetz, a entrouvert la porte au débat au sein de la société israélienne.


La pression publique se fait de plus en plus forte envers les tribunaux rabbiniques pour qu’ils agissent plus rapidement et plus efficacement contre les maris récalcitrants. Et la question du mariage civil revient régulièrement sur le devant de la scène, même si avec la présence de partis ultra-orthodoxes au sein de la coalition gouvernementale, la Knesset (parlement israélien ) est loin d’aller dans ce sens. Mais pour Suzan Weiss : “ On ne peut pas vivre dans une société où une femme peut porter un pistolet mais ne peut pas divorcer.”

* Le prénom a été modifié

Les "Femmes du mur", à Jérusalem, le 2 novembre 2016, alors qu'elles réclamaient les mêmes droits de prière pour les femmes que les hommes au mur des Lamentations. S'en sont suivi heurts et bousculades avec des juifs orthodoxes ayant essayé de leur barrer l'accès du site... Et qui verrouillent les droits civils des femmes
Les "Femmes du mur", à Jérusalem, le 2 novembre 2016, alors qu'elles réclamaient les mêmes droits de prière pour les femmes que les hommes au mur des Lamentations. S'en sont suivi heurts et bousculades avec des juifs orthodoxes ayant essayé de leur barrer l'accès du site... Et qui verrouillent les droits civils des femmes
AP Photo/Sebastian Scheiner