Les bijoux de pacotille

Céline Milliat Baumgartner au théâtre.
Céline Milliat Baumgartner au théâtre.
©DR

C’est un livre mince, sorti en toute discrétion quand la France honorait l'équipe du journal satirique Charlie Hebdo. Le premier livre de Céline Milliat Baumgartner, jeune femme tout aussi discrète, comme éberluée d’avoir enfin donné chair à son histoire alors qu’elle donnait la vie. Et ceci bien sûr n’est pas étranger à cela : Les Bijoux de pacotille.

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Le baby-sitter n’a pas eu de chance. La première fois qu’il garde des enfants et les parents qui ne sont toujours pas rentrés le lendemain matin. Il appelle sa mère, elle doit bien savoir quoi faire. Puis c’est le grand-père des enfants qui téléphone.

Il y a un souci. Les parents ne vont pas rentrer. « Il dit accident, il dit retard, il dit trou noir et aussi de ne rien dire aux enfants. »

Voilà comment se fabrique le grand trou noir d’une vie, de deux vies. Celles de "Elle" et de son frère. Une petite voix détachée et précise qui met à distance cet événement insensé : perdre à 8 ans d’un même coup son père et sa mère. Voilà comment débute pour ne finir que plus tard, bien plus tard, ce silence inaugural : comment sont morts les parents.

La famille taira longtemps leur mort. On les dira "Au ciel", ce que la fillette imagine comme un abandon, faute d’argent. « Sans doute, reviendront- ils plus tard, plus riches ». Les deux enfants n’assisteront pas aux obsèques. « Ils seront mis à l’abri de cet événement épouvantable. »  Longtemps la mort restera virtuelle.

Le livre de Céline Milliat Baumgartner intitulé "Les bijoux de pacotille".
Le livre de Céline Milliat Baumgartner intitulé "Les bijoux de pacotille".
©DR


Protéger les enfants, un désir louable au double effet pas "Kiss cool". Il crée un cocon de ouate mais pour des années, fait disparaître la filiation. Céline Milliat Baumgartner attendra longtemps pour se retourner sur son histoire. Elle attendra que se pose la question du désir d’enfant pour laisser la place qui leur revient à ses souvenirs.

Elle raconte : « Face à la question de la maternité, j’ai eu besoin de revenir aux origines, aux parents, d’où je venais, comment transmettre. J’ai écrit ça très vite. Il était évident qu’il fallait que ce soit lu. Par qui ? Par l’enfant à venir. Ça a fait de la place pour autre chose, leur histoire prenait beaucoup de place. J’ai pu tourner la page. ».

Se retrouver sans père et mère

Tourner la page, le mot est bien choisi. Tourner la page, c’est ce qu’on fait quand on lit, quand on feuillette. Un livre ou la vie. Les enfants grandissent, élevés par l’oncle et la tante, un couple aimant, avec des enfants. Tous font de la place spontanément, généreusement aux orphelins. Elle précise : « Je ne dis pas mes parents, je dis ma famille. J’ai une vraie famille mais je ne rentre pas dans le détail. Mes parents c’était très intime, du coup je n’en parlais pas. Difficile de nommer ces absents. »

Elle ne se fait pas de cadeau, Céline Milliat-Baumgartner. Elle interroge avec honnêteté son ressenti, sa dualité. Se retrouver sans père et mère, comme ça, d’un coup, si tôt, ça vous pose dans une cour d’école ou un goûter d’anniversaire. Sa gêne lorsqu’à la rentrée, sur les fiches de renseignements, on doit écrire le métier des parents. La honte à être nommée par les élèves du cours de danse de ce mot trop grand, trop lourd d’orpheline. Ses bravades pour dire à quel point c’est "cool" d’être débarrassée de l’autorité parentale. « Enfants, on était trop pudiques pour en parler. La douleur était trop impudique. On en a parlé avec mon frère à l‘âge adulte, par petites touches. On en parle autour d’un verre de vin, souvent pour remplir les blancs de la mémoire. »

Un petit livre écrit des sanglots secs dans la voix

La vie passe, les orphelins grandissent. Et puis, un jour dans un cimetière de Lisbonne ensoleillé et presque joyeux, la vie tend enfin la main à la mort. Viennent enfin l’envie, le courage de lire sur une pierre tombale dans le gris cimetière familial alsacien les noms tant redoutés des parents. Liés à jamais tel une entité à deux têtes par leur disparition simultanée. La vie passe, l'enfant grandit et devient comédienne comme Maman, qui fut la jolie épouse de Gérard Depardieu dans la Femme d'à côté de Truffaut. La fille grandit et comme toutes les filles, fait bien attention de ne pas écouter Maman qui disait « Ne fais pas comme moi, ne sois pas comédienne, c'est trop dur.»

Il faut lire ce petit livre, écrit d’une pointe fine, des sanglots secs dans la voix. Lire ce petit livre pudique qui par sa grâce tremblée permet d’entrer sur la pointe des pieds dans cette histoire si pleine d’effroi.