Les bonnes à l'affiche du festival de Créteil

Cela fait 35 ans que le Festival de Créteil, en banlieue parisienne, valorise les films de femmes avec cette année un coup de projecteur sur les bonnes. Dans le long processus d’émancipation des femmes, ces travailleuses silencieuses et invisibles se retrouvent dans des positions bien souvent paradoxales.

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Affiche de l'édition 2013 du Festival de Créteil.
Affiche de l'édition 2013 du Festival de Créteil.
A ses débuts, il y a 35 ans, le festival de films de femmes de Créteil était le point d’orgue des mobilisations féministes en France. «  Des centaines de femmes s’y retrouvaient pour faire le bilan de l’année. Il n’y avait pas un seul homme, se souvient une journaliste qui a couvert les premières éditions. C’était dans la foulée des années 70. Le féminisme mobilisait encore en masse. »

Aujourd’hui, il n’y a plus foule mais le festival reste une référence et une occasion unique pour découvrir non seulement des fictions mais aussi des documentaires et des films d’animations réalisés par des femmes du monde entier. «  Notre mission, c’est de rendre visibles les femmes qui sont à la caméra », précise la programmatrice Norma Guevara.

En France, dans les écoles de cinéma, telles que la Fémis, les effectifs sont de plus en plus paritaires mais dans le monde professionnel les femmes ne représentent qu’un quart des réalisateurs. En 2010, sur 203 films d’initiative française soutenus par le Conseil national du Cinéma, 21% étaient réalisés par des femmes, en 2011 25% l’étaient sur 207 films. Pourtant il y a toujours eu des femmes dans l’histoire du cinéma.

Le service de l'une fait l'émancipation des autres

Pour l’édition 2013 (du 22 au 31 mars), le festival a reçu pas moins de 1600 films avec une thématique qui s’est révélée plus forte que les années précédentes : les bonnes ! « On se rend compte que les réalisatrices ont plus tendance que leurs collègues masculins à donner la parole aux femmes qu’elles soient illustres ou bien ignorées par le reste de la société », analyse la programmatrice Norma Guevara.

Appelées aussi, selon les contextes socio-culturels, servantes, domestiques, employées de maison, femmes  de ménage…  les bonnes sont souvent celles que l’on refuse de regarder. Pourtant, faire la bonne n’est pas un travail anodin.

« Pourquoi l’émancipation des unes se payent au prix de la servitude des autres ? » interroge, féroce, la réalisatrice africaine Khady Sylla. Dans son documentaire poignant, Le Monologue de la Muette, projeté au festival de Créteil, c’est Amy qui « fait la bonne » (ses propres mots) chez de riches Sénégalais de Dakar. Au plus près de la servitude ordinaire, elle partage sa souffrance, ses espoirs et sa révolte intérieure. « Ici, c’est la prison, je balaie la cour, le trottoir, la rue. Mon corps est bien ici mais mon esprit reste là-bas », confie l’adolescente nostalgique de son village et de la case de sa mère.


A l’opposé, dans le court-métrage Félicita de Salomé Aleski, Tamara, une Géorgienne qui s’occupe en Italie d’une vieille dame, ne vit pas dans l’oppression. Comme les hommes jadis, elle est devenue celle qui, par l’immigration, nourrit sa famille à distance et la fait sortir de la pauvreté. Mais, forte d’un pouvoir économique, elle n’accède toujours pas à l’émancipation totale et réelle... à la même liberté (sexuelle, morale, politique...) que les hommes. « Sidérante nouveauté », constate la philosophe Geneviève Fraisse, invitée au Festival de Créteil pour décortiquer le travail de celles qui « s’occupent de la crasse »


Une expansion mondiale

Sur l’ensemble des 5 continents, selon une étude de l’Organisation internationale du travail, le travail domestique ne cesse de prendre de l’ampleur et représente au moins 52 millions de personnes (employés de maison, jardiniers, chauffeurs…). Près de la moitié travaille en Asie-Pacifique (21,5millions), 19,6 millions en Amérique Latine, 5,2 millions en Afrique, 3,6 millions dans les pays développés et 2,1 millions au Moyen-Orient. A plus de 80% féminin, ce secteur d’activité représente 7,5% de l’emploi salarié des femmes dans le monde.

Des travailleuses et des mères

Des femmes qui nettoient, récurent, cuisinent… et qui jouent aussi parfois le rôle de mère. Une dimension subtile qu'Anne Hui, réalisatrice emblématique de la nouvelle vague hongkongaise, évoque dans sa fiction Simple Life.

Ici la domestique est perçue comme celle qui déstabilise, sans le vouloir, les liens familiaux. Elle devient la mère de substitution, la mère affective et discrète. Mais le fils de famille va se déguiser en filleule quand il devra l’accompagner en maison de retraite. Le voilà incapable d’assumer sa relation sentimentale avec sa vieille servante au service de sa famille depuis quatre générations… Et oui, ces bonnes terriblement dérangeantes…



A lire

Femmes toutes mains, essai sur le service domestique,
Par Geneviève Fraisse
Edition Le Bord de l’eau, 2009.
Une publication augmentée de Femmes toutes mains, essai sur le service domestique (1979)