Les Cholitas, une autre révolution bolivienne

Mercedes Marquez, Cholita et dirigeante syndicale de la ville d'El Alto, dans la banlieue ouest de la capitale La Paz
Mercedes Marquez, Cholita et dirigeante syndicale de la ville d'El Alto, dans la banlieue ouest de la capitale La Paz

Femmes, indigènes et pauvres, les Cholitas ont toujours fait l’objet d’une triple discrimination en Bolivie. Une situation qui s’est nettement améliorée ces dernières années sous le gouvernement du président amérindien Evo Morales, qui vient d'être réélu le 12 octobre 2014 pour un troisième mandat. Même s’il reste encore du chemin à accomplir, et au delà de ces anciennes damnées de la terre, pour toutes les Boliviennes

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Le chapeau melon déposé subtilement et légèrement de travers sur la tête, mais aussi de longues tresses noires dans le dos, une jupe aux couleurs vives et au moins cinq couches de jupons blancs.
C’est la tenue traditionnelle de la « Cholita », cette femme indigène d’origine campagnarde, majoritaire dans la population des grandes villes de l’Altiplano bolivien.

A La Paz, capitale politique du pays, elle fait partie du paysage. Pourtant, il y a à peine une trentaine d’années, les Cholitas n’avaient pas le droit de pénétrer sur la place Murillo, en plein centre-ville, là où siègent le Parlement et le Palais Présidentiel, et étaient interdites de séjour dans les cinémas et certains restaurants.

Si aujourd’hui encore, il est rare de les voir dans les lieux de divertissement sociaux-culturels traditionnellement fréquentés par les classes aisées blanches et métisses, le tableau a fortement évolué. Petit à petit, les Cholitas ont en effet conquis leur place au cœur de la société bolivienne.

Tout récemment, la première école de mannequins Cholitas a vu le jour à La Paz.<br/>
Tout récemment, la première école de mannequins Cholitas a vu le jour à La Paz.
En politique, elles sont devenues députés, sénatrices, ministres. Elles ont aussi fait leur chemin dans le monde des médias et celui des affaires, et également dans d’autres secteurs, plus superficiels mais hautement symboliques, comme celui de la mode.

D'autres canons de beauté

Ainsi, tout récemment, la première école de mannequins Cholitas a vu le jour à La Paz. Dans une petite salle d’un hôtel colonial, elles sont une vingtaine d’élèves à apprendre chaque semaine comment défiler, sourire ou encore poser devant les caméras. Même si ici, on ne subit pas les habituels diktats en vogue dans la mode internationale : « la mannequin cholita peut être petite ou enveloppée, ça n’est pas important. Ce qui est primordial, c’est de savoir porter la tenue et la mettre en valeur » souligne Gabriela Guttierez, une couturière de La Paz.

Yoselyn, l’une des élèves de l’école, explique qu’il y a à peine dix ans, il était impensable de créer une telle institution : « Avant, la femme cholita était discriminée, on ne pouvait pas entrer partout, ni accéder à certains emplois. Mais aujourd'hui, on voit des Cholitas travailler par exemple dans des banques et même occuper des postes politiques. Cela nous donne confiance et nous encourage à accomplir plein d'autres choses, dans d’autres domaines ».

Patricia Rodriguez, mannequin cholita professionnelle et professeure de l’école<br/>
Patricia Rodriguez, mannequin cholita professionnelle et professeure de l’école
Un renouveau qui permet également de combattre les clichés, explique Patricia Rodriguez, mannequin cholita professionnelle et professeure de l’école : « Jusqu’à il y a quelques années, les gens de la haute société méprisaient les Cholitas, ils pensaient qu’elles étaient toutes femmes de ménage ou vendeuses au marché. Mais les choses ont changé. Aujourd'hui, tout le monde sait que c'est la Cholita de La Paz qui a pris le pouvoir, et on le voit avec tout ce qu'elle porte sur elle. Les bijoux, le corset, les jupons : tout cela est beaucoup plus cher qu'une robe et des chaussures à talons ». Patricia, qui calcule qu’elle porte l’équivalent de plus de 3 000 euros de vêtements accessoires sur elle, détaille ainsi que pour certaines occasions, comme un mariage ou une fête traditionnelle, les Cholitas doivent même sortir accompagnées d’un garde du corps.

Un visage médiatique

Avant le mannequinat, les Cholitas ont pénétré le monde de la publicité, grâce auquel elles ont acquis une visibilité nationale. Une véritable révolution des mentalités confirme Olga Lopez, directrice de l’agence de publicité « Traits Créatifs », qui a plus de vingt ans d’existence : « Aujourd'hui il y a des Cholitas qui ont leur propre show à la télé. De la même façon, elles occupent désormais les premiers rôles dans les spots publicitaires, elles sont devenues nos actrices principales. Et certaines entreprises, surtout dans le domaine financier, nous demandent explicitement des actrices Cholitas. Cela démontre une évolution dans la façon de penser des acteurs économiques du pays ».

Dans son bureau, la vice-ministre de la justice indigène, Isabel Ortega, une Cholita, sous le portrait du président Morales, réélu pour la 3ème fois le 12 octobre 2014
Dans son bureau, la vice-ministre de la justice indigène, Isabel Ortega, une Cholita, sous le portrait du président Morales, réélu pour la 3ème fois le 12 octobre 2014
Côté politique cependant, il reste encore une marche à gravir qui semble trop haute pour l’instant, dans un milieu qui reste profondément machiste. L’organisation Bartolina Sisa, qui représente les femmes paysannes indigènes du pays, a en effet réclamé cette année au président Evo Morales d’introniser l’une des leurs comme candidate à la vice-présidence pour les élections générales du 12 octobre, en lieu et place d’Alvaro Garcia Linera. Sans succès.

Ce dernier les a accusées de « faire le jeu de la droite » en demandant son remplacement. Les « Bartolinas » sont finalement rentrées dans le rang, mais ont prévenu que leur tour devra venir en 2020, que ce soit à la vice-présidence, ou plus haut.

A l'école des mannequins cholitas, reportage en quelques clichés



Elections générales du 12 octobre 2014 : Etre femme en Bolivie, entre parité politique et violences au quotidien

Les femmes boliviennes n'ont jamais été aussi présentes en politique et les élections de dimanche 12 octobre ont appliqué pour la première fois les principes de parité et d'alternance, avec 52% de femmes candidates, dont trois à la vice-présidence, et un nouveau Parlement qui pourrait comprendre 40% de législateurs de sexe féminin. Pourtant la violence contre elles ne connaît pas de trêve, avec un nombre de victimes alarmant. Depuis janvier 2014, 93 femmes ont été assassinées en Bolivie, tuées par leur compagnon ou ex-compagnon, d'après les chiffres divulgués ce week-end par le Centre d'Information et de Développement de la Femme (Cidem), une ONG qui regroupe des associations de femmes dans tout le pays. Ces dernières années, la Bolivie est devenue le pays d'Amérique latine où l'on dénombre le plus de violences physiques à l'encontre des femmes, et le deuxième après Haïti en ce qui concerne les violences sexuelles, d'après des rapports de l'Organisation panaméricaine de la santé.

Enjeux de campagnes électorales

Sous le slogan "Machiste, sors de la liste", des organisations boliviennes ont mis la violence contre les femmes au coeur du scrutin de cet automne. La mobilisation de ces organisations féministes dans la rue, sur les réseaux sociaux ou dans la presse a eu pour résultat le retrait de deux prétendants au Congrès. Un candidat du MAS (Movimiento al Socialismo), le parti d'Evo Morales, se présentant comme sénateur pour la région de Cochabamba, a dû se retirer de la course: Adolfo Mendoza était accusé par sa femme de violences conjugales. Candidat à un siège de député, Jame Navarro, proche de Samuel Doria Medina, le rival d'Evo Morales à la présidence, a également renoncé à se présenter après avoir été accusé de maltraitance par son épouse.

L'affaire a éclaboussé jusqu'à Doria Medina qui, dans un enregistrement rendu public d'une conversation téléphonique, conseille à l'épouse de se taire et la traite d'"imbécile".

Un autre candidat du MAS à Cochabamba, Ciro Zabala, s'est distingué en prodiguant des conseils aux femmes pour leur apprendre "comment se comporter" afin d'éviter d'être agressées, comme d'"éviter certains vêtements ou attitudes".

Le maire de Santa Cruz, plus grande ville de Bolivie, Percy Fernandez, est pour sa part bien connu pour ses attouchements insistants envers des femmes journalistes lors de manifestations publiques, en toute impunité.

Le machisme en Bolivie est aussi l'apanage du président Morales (réélu) qui dans ses discours fait parfois des allusions grivoises envers les femmes qui font rire ses partisans. Mais au crédit des avancées, une loi, votée l'an passé, inscrit pour la première fois le "féminicide" dans le code pénal, puni de trente années de prison.