Les dangers du vélo pour les Afghanes : deux "petites reines de Kaboul" demandent, en vain, l'asile à la France

Masomah et Zahra Ali Zada, reines de la petite reine en Afghanistan et ailleurs, après la course et avant leur montée sur le podium à Albi, le 29 mai 2016.<br />
 
Masomah et Zahra Ali Zada, reines de la petite reine en Afghanistan et ailleurs, après la course et avant leur montée sur le podium à Albi, le 29 mai 2016.
 
(c) Patrick Communal

Malgré leur venue en France en mai 2016 pour participer à un meeting cycliste féminin à Albi (Sud Ouest de la France), malgré les menaces mortelles qui pèsent sur elles et leur famille, malgré le soutien d'élus et de juristes français, deux soeurs, championnes de l'équipe nationale de vélo d'Afghanistan, n'ont pas obtenu le visa qui leur permettrait de se mettre à l'abri dans la nation des "droits de l'homme". Voici leurs témoignages

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Masomah et Zahra Ali Zada sont des gagnantes. Elles rayonnent au sein des "Petites reines de Kaboul", cette équipe nationale de vélo féminin qui fut proposée au prix Nobel de la paix 2016. Elles se battent, épaulées par leur famille, pour les droits des Afghanes à s'épanouir dans le sport de leur choix.
Et pourtant, elles cumulent les handicaps : sportives de haut niveau, membres de la minorité musulmane chiite des Hazaras régulièrement persécutés, dans un pays où les femmes durent rester enfermées sous leurs burkas, prisons portatives, durant la décennie de terreur et mortifère des Taliban. Et où l'on continue, dans certaines régions échappant à l'état de droit, à assassiner les contrevenant-es aux lois édictées par des potentats en perte de vitesse, à étouffer toute dissidence, fut-elle politique, sociale ou religieuse.

Au vu des éléments fournis à l’administration vos demandes ne correspondent pas aux cas de délivrance d’un visa prévu par le droit applicable
Autorité consulaire française à Kaboul

Ce "curriculum vitæ" lumineux devrait leur ouvrir toutes les portes. Pas celles de la France qui vient de leur refuser un visa de longue durée, le 17 janvier 2017, en vue de se réfugier dans la "patrie des droits de l'homme". Avec ces motifs énoncés ainsi : « au vu des éléments fournis à l’administration vos demandes ne correspondent pas aux cas de délivrance d’un visa prévu par le droit applicable ».

L'une des cyclistes afghanes, en plein effort, lors de l'Albigeoise, le 29 mai 2016...
L'une des cyclistes afghanes, en plein effort, lors de l'Albigeoise, le 29 mai 2016...
(c) Patrick Communal

Pourtant, lorsqu'elles étaient venues à la fin du mois de mai 2016 pour participer à la 23ème édition de l'Albigeoise, dans la belle ville occitane, à l'invitation de l'ambassade de France en Afghanistan, qui les avaient préalablement reçues pour la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars 2016, leur destin aurait pu prendre une autre direction. De nombreux reportages leur étaient consacrés à travers le monde.

Parmi  leurs supporters les plus fervents, deux amoureux du vélo, un père et un fils, Thierry et Patrick Communal, racontent alors en photos et en vidéos, cette course dans le sud-ouest de la France, où elles font sensation, aussi bien humainement que sportivement.

Une course contre la mort

Quelques mois, plus tard, Patrick Communal, le père, troque sa tenue de cycliste pour retrouver sa robe d'avocat qu'il était avant de prendre sa retraite. Outre un appel publié dans la presse d'Orléans où il vit, appuyé par le sénateur du Loiret Jean-Pierre Sueur (groupe "socialiste et républicain"), il vient de déposer un mémoire au nom des deux soeurs et de leur famille (également menacée pour leur permettre de s'épanouir ainsi) auprès de la "Commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France". En préambule, le juriste rappelle quelques évidences dramatiques :
"La famille AliI Zada a souhaité demander l’asile à la France, conformément aux dispositions de la Convention de Genève, en raison des menaces pesant sur la vie de ses membres et des risques auxquels elle était confrontée d’y subir des traitements inhumains ou dégradants, ce qui justifiait le bénéfice de la protection internationale. (.../...)
Les raisons qui justifient les craintes de la famille Ali Zada pour sa survie sont multiples et convergentes. La famille appartient à la minorité chiite hazara qui, après une longue histoire de servage et de persécution, demeure encore aujourd’hui l’objet de discriminations en Afghanistan. La manifestation pacifique du 23 juillet dernier, qui a abouti à un carnage, visait d’ailleurs à protester en ce sens. La communauté hazara, déjà victime d’assassinats fréquents dans les zones sous contrôle des Taliban apparaît désormais comme la cible privilégiée de l’état islamique qui vient de faire la démonstration de sa capacité à frapper au cœur même de la capitale afghane. (.../...)
L’histoire de la famille Ali Zada, l’engagement militant des deux sœurs Masomah et Zhara en faveur du droit des femmes à pratiquer le sport, engagement qui leur vaut désormais une notoriété internationale, et leur appartenance à cette communauté, ciblée par les tueurs de l’état islamique, exposent celle-ci aux plus grands dangers.
" (.../...)

Et surtout à l'appui de ce recours, les deux soeurs, Masomah et Zahra,  témoignent, en décrivant leur quotidien de peurs. Un double récit que nous avons choisi, avec leur accord, et par l'entremise de leur défenseur Patrick Communal, de reproduire intégralement ici.

J'ai accepté de briser un tabou avec tous les risques que cela comportait pour moi et pour ma famille.
Au début j'ai eu une expérience très amère. J'étais sur la piste Saroubi, sur une file avec deux autres filles et j'étais en troisième position. Dans la deuxième file, un garçon en Toyota Corolla m'a violemment frappée par derrière et s'est moqué de moi

Masomah Ali Zada, membre des Petites reines de Kaboul

Le récit de Masomah Ali Zada

"En Afghanistan, faire du vélo est considéré comme un des plus grands péchés et déshonneurs qui puissent arriver à une fille. De ce fait, elles n'osent pas en faire et les familles ne le leur permettent pas
C'était mon rêve de pratiquer ce sport. J'avais 16 ans et j'étais pleine d'audace nourrie de l'espoir de rendre ce sport accessible aux femmes. J'ai accepté de briser un tabou avec tous les risques que cela comportait pour moi et pour ma famille. J'ai donc commencé à faire du vélo en pensant lutter pour les droits des femmes.

Au début j'ai eu une expérience très amère. J'étais sur la piste Saroubi, sur une file avec deux autres filles et j'étais en troisième position. Dans la deuxième file, un garçon en Toyota Corolla m'a violemment frappée par derrière et s'est moqué de moi. J'étais tellement choquée que je n'ai rien pu dire et il n'y avait personne pour prendre ma défense. Maintenant dans cette région les gens ordinaires ne circulent plus parce que les Talibans et les partisans de Daech y sont actifs.

Cet incident a accru ma détermination, je me suis dit que j'allais tellement bien me battre qu'aucune fille ne connaîtrait plus ce genre d'épreuve en Afghanistan.

Entre mes débuts et le moment où je suis apparue à la télévision, c'était un peu plus facile. Mais dès lors que mes activités cyclistes sur les pistes libres de Kaboul et d'autres villes éloignées ont attiré l'attention à l'intérieur et à l'extérieur du pays, les médias se sont intéressés aux problèmes des femmes cyclistes en Afghanistan. Ils ont montré que les femmes étaient capables de faire du vélo, mais que les hommes ne l'acceptaient pas. Ceux-ci cependant, malgré insultes, barrages, jets de pierres et d'œufs ne sont pas parvenus à nous détourner de notre but, mais ont au contraire stimulé notre combativité.

A cause de cet objectif que je m'étais fixé, je savais que mes oncles et d'autres membres de la famille allaient vouloir m'interdire le vélo. Aussi je n'ai informé que ma famille proche. Mais quand cela s'est su par les médias, c'est devenu chaque jour plus dur et mes parents ont subi des pressions pour qu'ils m'interdisent le vélo ; pour ces gens-là, le fait que je fasse du vélo et que je me batte pour les droits des Afghanes constituait un déshonneur pour ma famille, une rupture avec la culture afghane ainsi qu'avec l'Islam. Pour eux, faire du vélo était honteux pour une jeune fille, c'était un défi à leurs conventions et ils disaient que c'était la plus grande des déchéances pour un père et pour des frères que de laisser leurs filles et sœurs pédaler en vêtement de sport sur les pistes libres. Ils faisaient aussi appel à la notion de sécurité : si les Taliban, les partisans de Daech et les opposants au sport féminin s'en prennent à elle, que vas-tu faire ?

Après mes apparitions à la télévision et sur les réseaux sociaux, les problèmes se sont accrus. Les paroles blessantes des voisins et cousins envers ma mère et mes frères ont eu un mauvais effet, ils étaient las du mépris qu'on leur témoignait et essayèrent de me faire renoncer. Ma mère était inquiète pour ma sécurité et craignait que je sois molestée par les adversaires du sport féminin. Nous vivions dans une société où l'innocente Farkhondeh (jeune femme battue à mort par la foule en 2015 sous la fausse accusation d'avoir brûlé un Coran, ndlr) avait été sauvagement tuée en public, où Rakhshaneh avait été lynchée dans le désert ( jeune fille lynchée en 2015 car elle essayait d'échapper à un mariage forcé, tradition qui a la vie dure en Afghanistan, ndlr), où on avait défiguré une femme à l'acide, une société où un grand nombre d'hommes sont opposés au progrès des femmes afghanes. Pour eux, elles n'ont été créées que pour les servir et produire des enfants, elles n'ont pas le droit d'avoir des activités à l'extérieur et nous voyons aujourd'hui que les Afghanes sont considérées comme une classe défavorisée, et que les violences qui leurs sont faites ont atteint des sommets. Malgré cela j'ai conservé mon objectif et j'étais prête à affronter tous les risques afin d'avoir un effet positif sur la société.

Je me suis acharnée pendant 4 ans pour avoir des résultats probants, notre persévérance a été montrée au monde. Nous avons pu montrer que les filles cyclistes, en pédalant dans les rues de Kaboul et d'ailleurs veulent la paix et agissent pour les droits des femmes.

En 4 ans, j'ai remporté le premier prix dans toutes les courses à l'intérieur du pays et j'ai été plusieurs fois élue meilleure cycliste. En tant que capitaine d'équipe, je suis connue en Afghanistan et sur les médias étrangers, et cette célébrité m'a attiré beaucoup d'ennuis de la part des voisins et parents mais cela ne m'a pas empêchée de participer à une compétition cycliste en France à Albi, guidée par une monitrice française, soutenue par l’ambassade de France à Kaboul et encouragée par les français. J’ai pu obtenir la seconde place et j’ai été qualifiée pour les championnats du monde gran fondo en Australie.

Tout cela a accru ma popularité dans la société afghane, mais j'appartiens à l'ethnie Hazara qui est chiite. Et l'histoire montre que l'ethnie Hazara a toujours été la plus déshéritée du pays. Le pays a toujours été gouverné par les Pashtounes qui sont les ennemis ancestraux des Hazara et n'ont jamais accepté qu'ils accèdent aux mêmes droits que les autres ethnies dont se compose l'Afghanistan. Par exemple, depuis Zaher Shah jusqu'à l'époque qui a précédé Hamid Karzaï, les citoyens Hazara n'avaient pas le droit de faire des études. Ils pouvaient être militaires : c'était obligatoire, mais bénévole ! Et ils n'avaient aucun droit au sein de l'état. Jusqu'à maintenant cette discrimination subsiste ainsi qu'on a pu le voir avec l'affaire Totab (détournement du projet de centrale électrique initialement prévu en territoire peuplé de Hazara vers les territoires du nord, cette modification du projet a suscité d'importantes manifestations pour l'égalité dans le pays, dont la tragique manifestation du 23 juillet).

Il existe des milliers de discriminations grandes et petites dont sont victimes les Hazara. Cette discrimination décuple mes ennuis et rend ma vie en Afghanistan extrêmement difficile, puisque je suis menacée par les ennemis des Hazara, par les ennemis du sport féminin, par les Talibans, ennemis des femmes, et par Daech, ennemi du chiisme.

Et voici que mes oncles ont débarqué chez nous pour menacer mes parents dans un langage très grossier et méprisant. Ils exigent de mon père qu'il interdise le cyclisme à ses filles, qu'il les retire des études et les marie au plus vite, le mariage étant le seul moyen de laver la tache de la mauvaise réputation.

Mes parents et moi supportons leur harcèlement quotidien, mais nous n'en pouvons plus et cherchons un moyen de sortir de cette exclusion. Car je sais bien qu'une fois mariée, je n'aurai plus le droit de monter à bicyclette. Je ne veux pas, avec tous les efforts que j'ai fournis terminer prisonnière dans la maison d'un homme à le servir comme une esclave et à lui donner des enfants."

Notre famille est devenue un modèle d'audace : nos parents avaient encouragé leurs deux jeunes filles à pratiquer un sport comme le cyclisme en Afghanistan. Masomah et moi avons été en butte à beaucoup de vexations : les gens nous persécutaient avec la fumée de leur moteur, en nous barrant le passage, en nous jetant des pierres, en nous insultant et en nous menaçant sur les réseaux sociaux
Zahra Ali Zada

Le récit de Zahra Ali Zada

"Avant de faire du vélo avec Masomah, nous avons fait du taekwondo. Au départ le sport ne m'intéressait pas beaucoup, mais comme Masomah ne pouvait pas se rendre seule au club, elle m'a poussée à en faire aussi.

Deux ans plus tard, Masomah a participé à une compétition scolaire organisée par une fédération scolaire et elle a obtenu un prix. Ayant ainsi acquis une certaine reconnaissance, elle s'est jointe à une équipe cycliste et a lâché le Taekwondo pour le cyclisme. Elle m'a également poussée à l'imiter. J'avais appris à faire du vélo en Iran grâce à mon père, cela m'a plu et j'ai donc moi aussi lâché le taekwondo pour me joindre à l'équipe cycliste avec l'idée d'obtenir avec ma sœur le droit pour les femmes de monter à bicyclette. Nous avons donc mené ce combat, Masomah depuis quatre ans et moi depuis trois ans.

Comme Masomah a toujours la première place dans les compétitions nationales et moi la deuxième, et comme toutes deux nous luttons pour les droits des femmes à travers le cyclisme, nous avons attiré l'attention des médias à l'intérieur et à l'extérieur du pays et ça nous a permis d'exercer une influence dans la société, mais ce progrès nous a créé des problèmes sociaux importants, à moi, à Masomah et à notre famille.

Notre famille est devenue un modèle d'audace : nos parents avaient encouragé leurs deux jeunes filles à pratiquer un sport comme le cyclisme en Afghanistan. Masomah et moi avons été en butte à beaucoup de vexations ; les gens nous persécutaient avec la fumée de leur moteur, en nous barrant le passage, en nous jetant des pierres et autres choses, en nous insultant bien entendu et en nous menaçant par le biais des réseaux sociaux.

Mais malgré toutes ces persécutions et ces menaces, Masomah et moi avons pu nous distinguer dans des compétitions nationales et internationales, dans des provinces comme Mazar-i-Sharif,  Bamyan  et autres, ce qui a encouragé les filles de ces villes à monter elles aussi à bicyclette dans leur province, donc ça a été de notre part une bonne influence, il y a maintenant plusieurs équipes cyclistes à Mazar-i-Sharif et à Bamyan, et nous avons aussi pu participer à des compétitions hors des frontières afghanes.

Lors de ma première compétition internationale, aux jeux olympiques d'Asie en Corée du sud, j'ai eu un accident assez grave la veille de la course, j'ai eu 15 points de suture au sourcil et plusieurs blessures graves dans la région de la tête. Un an plus tard, lors d'une course nationale à Kaboul j'ai eu un deuxième accident plus grave encore où j'ai failli mourir, cette fois-là j'ai eu de graves blessures, l'épaule cassée ainsi qu'une partie du pied, ça a été un choc important, qui a été diffusé par les médias et de la sorte ma famille éloignée en a été informée et en a fait un argument pour parler très durement à mes parents, leur montrant qu'avec de tels problèmes de sécurité c'était de l'inconscience qu'ils permettent à leurs filles de monter sur des pistes dangereuses, sachant qu'elles pouvaient avoir ce genre d'accident.

J'avais donc beaucoup de problèmes et cet accident y a encore ajouté, d'autant plus que mes oncles sont venus à la maison faire des reproches à mon père. Tout ça a mis mes parents encore plus mal à l'aise mais je n'ai cependant pas renoncé à la compétition, et j'ai accepté de participer à la course d'Albi en France où j'ai eu la troisième place, et je me suis qualifiée pour les championnats du monde d'Australie, ma sœur a obtenu la deuxième place. Les médias et les réseaux sociaux en ont beaucoup parlé, mais cette notoriété m'a privée d'une vie normale.

Maintenant je suis exposée à de violentes menaces de la part des adversaires du cyclisme féminin et de la part des Taliban qui sont les ennemis des femmes émancipées en Afghanistan. Quant aux partisans de Daech, leur cible, ce sont les chiites dans le monde entier et particulièrement en Afghanistan. Je suis une cible pour tous ces gens-là, et je sens que ma présence en Afghanistan me met en danger de mort."
 
Une autre vision, celle qui prévaut en Afghanistan, des Afghanes sur un vélo.
Une autre vision, celle qui prévaut en Afghanistan, des Afghanes sur un vélo.
AP Photo/Altaf Qadri - Kaboul, 2009
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