Les dessous de l’émancipation des femmes

En plusieurs siècles, les dessous ont évolué et accompagné l'émancipation des femmes. 
En plusieurs siècles, les dessous ont évolué et accompagné l'émancipation des femmes. 
©Victoria and Albert Museum, London

A Londres, une exposition retrace l’histoire de la lingerie du XVIIIe siècle à aujourd’hui.  En 200 modèles, les visiteurs remontent le fil de l'histoire occidentale à travers l’évolution des dessous, jusqu'à l’émancipation des femmes, comme nous le confie l’historienne française Catherine Örmen. 

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Ils nous collent à la peau et restent des incontournables de nos garde-robes. La lingerie, les sous-vêtements, les dessous, les linges de corps qui se cachent sous nos vêtements en dévoilent, en fait, beaucoup sur le genre, la sexualité, la société, les innovations technologiques. 

C’est ce que raconte une exposition proposée par le musée du Victoria Albert Muséum de Londres « Undressed: A Brief History of Underwear » (Déshabillé : Une brève histoire des sous-vêtements) jusqu’au 12 mars 2017. La lingerie pour femmes et hommes de 1750 à nos jours y est présentée sous toutes ses formes. 
Depuis les premiers « sous » vêtements blancs aux dernières tenues de haute couture, faisant des dessous de véritables créations.

A l’origine, le lin


Si l’exposition ouvre avec des modèles de la moitié du XVIIIème siècle, la lingerie fait son apparition bien avant. « Cela a toujours existé », rappelle Catherine Örmen, historienne et commissaire d’exposition. Elle est l’auteure de Lingerie française XIXe - XXIème siècle (Editions Plon). « Cela remonte au Moyen-Âge avec l’apparition de la chemise. Le mot "lingerie" vient du mot "lin" qui a donné le mot "linge" puis "lingerie". Car il n’y avait pas de coton au XVIème siècle. On portait sous le corset une chemise en lin, très fine », nous rappelle Catherine Örmen.  

Portés à même la peau, ces « linges » de corps ne sont pas pas teints et peuvent ainsi être nettoyés à fortes températures. A l’origine, ils servent à couvrir le corps. « La chemise de nuit a été la première notion d’intimité quand tout le monde dormait dans le même lit », explique l’historienne.

Evolution de la lingerie des femmes. 
Evolution de la lingerie des femmes. 
©Victoria and Albert Museum, London

Tenue d’hygiène exigée

Ces linges sont aussi les premiers garants de l’hygiène corporelle de chacun… bien que les apparences puissent être trompeuses. « On ne se lavait pas avec de l’eau mais on entretenait son linge, souligne Catherine Örmen. Le linge est apparu au revers des cols, au bas des manchettes. Leur blancheur prouvait que l’on pouvait entretenir son linge, et donc que l’on était propre. » 

Un crinoline exposée au musée Victoria et Albert à Londres. 
Un crinoline exposée au musée Victoria et Albert à Londres. 
©Victoria and Albert Museum, London


Et depuis, la lingerie n’a cessé de s'imposer et s'étendre. « Elle se développe avec la notion de l’intime au XVIIIème siècle où vont se multiplier les tenues pour recevoir dans l’intimité, explique l’historienne Catherine Örmen. On voit le développement de tout ce qui est jupon, cache-corset, déshabillé, négligé,… »

« Au XIXème siècle, la lingerie est le premier garant de la pudeur féminine, explique Catherine Örmen. Et dans la construction de la silhouette, c’est aussi très important. On va avoir les pantalons de lingerie avec la crinoline sous le Second Empire puis le corset, les faux-culs… Et puis, après, on va voir disparaître le corset et voir apparaître la culotte qui va raccourcir », énumère l’historienne.

Jusqu’au XXème siècle, les femmes portent leur corset par dessus leurs linges de corps. Apparaître en public sans corset est jugé immoral et indécent. 

Formes imposées, jusqu'à l'étouffement

Le corset, très populaire, va permettre aux femmes de sculpter leurs formes, de maîtriser l'allure de leur silhouette, quitte à mettre en danger leur santé. 

Ainsi, au début du XXème siècle, le corset en forme de « S » libère la poitrine, mais comprime l’estomac et le pubis pour faire ressortir les hanches et le bas du dos. Sa forme impose un pression trop forte sur les organes reproducteurs des femmes et sur le squelette. Les femmes qui le portent risquent alors de graves problèmes de dos et des problèmes de marche. 
Un corset exposé au Victoria and Albert Museum. 
Un corset exposé au Victoria and Albert Museum. 
©Victoria and Albert Museum, London


L’un des corsets présenté dans le musée assure un tour de taille de moins de 50 centimètres… Inhumain !

Dans l’exposition proposée par le Victoria and Albert Museum, des radiographies de femmes portant les corsets révèlent la manière donc leurs corps étaient contraints et malmenés, les privant de souffle.

Ces images appuient les préoccupations de médecins qui s’alarment du port de corset fin du XIXème siècle, début XXème siècle et vont jusqu’à les interdire aux femmes.  

Des radiographies de femmes portant des corsets montrent à quel point cela déforme leur ossature. 
Des radiographies de femmes portant des corsets montrent à quel point cela déforme leur ossature. 
©Victoria and Albert Museum, London


Elles allaient d’ailleurs jusqu’à porter des corsets pendant leur grossesse. Spécialement conçus, ils laissaient de la place au ventre ou, après l’accouchement, arboraient des ouvertures faciles pour l’allaitement. 

S’adapter aux activités

Au cours des siècles, les sous-vêtements ne s’adaptent pas seulement aux moments de la vie des femmes comme la maternité mais aussi à leurs activités sportives, par exemple. 

Avec le développement technologique, les créateurs cherchent plus de confort et des sous-vêtements qui ne mettent pas en péril la santé des femmes tout en leur assurant le maintien de leur poitrine. 

Dès 1863, des modèles de futurs soutiens-gorges sont déposés. Le terme de brassière fait son apparition en 1904-1905. Et dans les années 1920, les femmes se débarrassent des corsets parce que la mode est aux poitrines plates, à la garçonne. 
 

Modeler son corps

Mais le corset s’accroche et reste cependant dans la garde-robe des femmes sous une autre forme. Il devient la « gaine ». Elle est utilisée non pas pour pour soutenir la poitrine mais pour affiner la taille et sculpter les hanches. 

La gaine Lastex en 1931 faite de latex entouré de coton, rayonne ou soie, va régner jusqu’en 1958, année qui marque l’apparition de la gaine en "Lycra", une matière créée par DuPont, conçue à partir de polyuréthane. 

Et la gaine n’est pas démodée. Encore aujourd’hui, elle se vend dans des boutiques de prêt-à-porter pour aplatir le ventre et faire ressortir les hanches, voir remonter les fesses. 

Quant au corset, alors qu’hier il contraignait les corps des femmes, il est devenu un objet érotique que les femmes arborent, leur donnant « le contrôle et la confiance d’exprimer leur désirs », lit-on dans l’exposition du Victoria and Albert Museum. 

Femmes - et hommes - utilisent toujours la lingerie pour modeler leur corps, transformer leur silhouette. Les « shapewear » (vêtement à forme) assurent des lignes du corps parfaites. Une marque australienne a même sorti pour les hommes des slips qui avantagent l’anatomie de ces messieurs. Il y a en donc pour tous en rayon. 
 

Les dessous prennent le dessus

Et puis la haute couture a aussi bousculé les codes en s’emparant de la lingerie. Finie la discrétion. Les dessous s’affichent, s’exhibent au grand jour. « Porter des sous-vêtements comme des vêtements brouillent complètement les frontières entre privé et public », lit-on dans l’exposition. 

Les dessous prennent le dessus. 
Les dessous prennent le dessus. 
©Victoria and Albert Museum, London


La marque de joaillerie Swarovski pare des soutien-gorges de cristaux, le créateur français Jean-Paul Gautier moule les seins de ses muses comme la chanteuse américaine Madonna dans un soutien-gorge pointu porté par dessus la chemise, … Les femmes ne cachent plus leur lingerie et en font un accessoire de mode à part entière. Ou quand les dessous prennent le dessus !

Quelle lingerie a marqué l’émancipation des femmes?
Réponse de Catherine Örmen 

- L’apparition des premiers soutiens-gorge vers 1905.
- Le nylon des années 1950 a permis à toutes les femmes d'acheter de la lingerie toute faite grâce à l’industrialisation. Cela va permettre au plus grand nombre d’adopter la silhouette du moment. 
Le nylon va aussi dégager la ménagère de certains obligations car il n’y a pas de repassage. Il va permettre aussi de faire des colorations dans des couleurs qui n’étaient pas usitées jusqu’alors, notamment les teintes sombres comme le noir.  Grâce au nylon, la teinture tient et on peut laver la lingerie. 
- Et puis il y a les collants. Ils vont fermer le sexe de la femme, permettre de porter des mini jupes avec lesquelles il est impossible de porter des bas et des porte-jarretelles. Mais c’est un paradoxe parce que cela arrive à un moment où la femme bénéficie de la pilule contraceptive, et c'est la mini jupe fait son apparition.

Dernier ouvrage de <a href="http://catherineormen.fr/">Catherine Örmen</a>, <em>L’Art de la mode</em>, éditions Citadelles & Mazenod, , 600 ill. couleur, sous coffret illustré, octobre 2015, 608 pages, 205€
Dernier ouvrage de Catherine Örmen, L’Art de la mode, éditions Citadelles & Mazenod, , 600 ill. couleur, sous coffret illustré, octobre 2015, 608 pages, 205€


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