Les écoles d'art françaises sont-elles sexistes ?

En 2011, une affaire de harcèlement sexuel et moral avait éclaté à l’École supérieure d'art d'Avignon. Elle avait abouti à la suspension du directeur de l'établissement en 2012 ©ESAA
En 2011, une affaire de harcèlement sexuel et moral avait éclaté à l’École supérieure d'art d'Avignon. Elle avait abouti à la suspension du directeur de l'établissement en 2012 ©ESAA

Le sexisme serait "généralisé" dans les écoles d'art en France, selon un rapport sénatorial remis en octobre 2013 à la ministre de la Culture. L'association des écoles d'art s'en est défendue, sans nier les accusations. Pour les principaux concernés, étudiants et professeurs d'écoles ou de facultés d'art, les comportements sexistes dans l'enseignement artistique ne sont que le reflet de la société, dans un domaine, pourtant jugé plus "ouvert".


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Relations ambiguës entre professeurs et étudiantes, harcèlements, ou femmes minoritaires dans le corps professoral des écoles d'art. Ce sont les conclusions du rapport de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin (PCF) sur "la place des femmes dans l'art et la culture : le temps est venu de passer aux actes". L'association nationale des 46 écoles supérieures d'art (AndEA), s'est défendue, sans nier, le 16 décembre 2013 en accusant l'étude de généraliser des cas particuliers. Remis en octobre 2013 à la ministre de la culture française, Aurélie Filippetti, le rapport sénatorial s'est appuyé sur "plusieurs auditions, de professionnels officiels et officieuses", assure la sénatrice en question. La parlementaire y évoque pourtant le seul témoignage de Mme Giovanna Zapperi, professeur d'Histoire de l'art à l’École nationale supérieure d'Art d'Avignon, un établissement impliqué en 2011 dans une affaire de harcèlement sexuel et moral, et les conclusions d'une précédente étude. Chez les principaux concernés, étudiants et professeurs de différentes écoles, interrogés par Terriennes, les avis sont partagés.

L'Art : lieu de l'intime, lieu de dérapages ?

Certains, comme Manon Gallois et Théo Romain, respectivement étudiants aux Beaux-Arts de Dijon et à l’École supérieure d'art de Tourcoing, estiment n'avoir jamais été victimes ou témoins de comportements sexistes. Hélène Tafrihi-Pousset, 26 ans, ancienne étudiante des Beaux-Arts de Cergy-Pontoise, n'a pas subi d'attitudes sexistes mais elle admet qu'il en existe "plus ou moins" dans ces établissements où pour elle, "les gens ont le sentiment de pouvoir parler de tout". "Les allusions à la sexualité et les conversations grivoises sont relativement présentes, mais elles sont constamment liées à des "personnages", tant du côté professeur qu'élève. C'est souvent pris à la rigolade", raconte-t-elle.

Pour la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin, auteur du rapport, ces étudiantes "n'ont pas conscience" de la portée de ces actes. "Quelques fois, on vous dit que vous manquez d'humour ou que c'est de la rigolade. Mais ça génère quand même un malaise et c'est assez révélateur des conceptions qu'on a des femmes", déclare-t-elle. 

Le rapport sénatorial fustigeait en effet certaines méthodes d'enseignement des écoles d'art où 60% des étudiants sont des filles et les professeurs en majorité des hommes. "L'enseignant qui ferme la porte à clef pendant un entretien" est l'exemple cité. Les étudiantes interrogées affirment ne pas avoir été témoin d'un tel agissement. Anna Guilló, artiste et professeur à la faculté d'Arts plastiques de Paris 1, impute ces dérives rapportées par la sénatrice, à la structure même des cours d'arts. "Pour ce qui concerne les histoires de harcèlement, on pourrait peut-être avancer l’hypothèse qu'il y a dans la spécificité de l’évaluation en arts plastiques, un terrain propice au rapprochement professeur/étudiant. Il y a dans une production artistique une émanation du sensible,  quelque chose de très personnel, et au moment de l’évaluation, on se situe sur un terrain mouvant qui n’est pas une science exacte et qui peut très vite entrer dans l’intime. Peut-être que là, il y a quelque chose de plus facilement déstabilisant pour les étudiants et cela peut être le terrain de jeu de professeurs peu scrupuleux", suppose-t-elle.
©le-beau-vice.blogspot.fr (Cliquer pour agrandir)
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Sexisme dans un milieu dit plus "ouvert"

Par son expérience d'enseignante, Anna Guilló mentionne plutôt du sexisme au sein des équipes pédagogiques. Les femmes, en raison de leur genre, sont minoritaires parmi les professeurs qui sont habilités à diriger des thèses ou des recherches. C’est l'une des réalités pointées par rapport. Celles qui ont franchi le pas, comme elle, ont dû faire des concessions dans leurs vies privées. "On a fait nos études dans la vingtaine, on a obtenu des postes à la trentaine, et on a fait des enfants à la quarantaine ! Après tout ça, on a peut-être envie de souffler un peu et, à la moitié de nos vies, se dire qu’on peut, peut-être temporiser avant de repasser un autre concours devant un autre jury, comme si on devait éternellement faire nos preuves. Dans les domaines artistiques, la vie des enseignants-chercheurs c’est la course à la compétence : études, thèse, publications, expositions, et tout cela demande un temps faramineux qui laisse peu de place à une vie de famille". Elle met ce phénomène" en perspective dans l'histoire de l’art en général où la femme a peu de place alors qu’il n’est plus a prouver que les femmes ont été des créatrices, de tout temps ", a-t-elle déclaré.

Dans le même temps, toutes les personnes interrogées par Terriennes, réaffirment que ces comportements ne sont pas particuliers aux écoles d'art. Pour eux, il s’agirait simplement du reflet du sexisme présent dans toute la société française.

Un professeur d'Esthétique dans une école d'art d'Ile-de-France, qui a souhaité garder l'anonymat, parle quant à lui de "questions générationnelles". "Il y a eu une émancipation progressive des femmes. Du coup les choses évoluent lentement depuis les années 1970. Pour que la machine se lance, il faut attendre une génération, soit 30 ans, et là les choses se mettent en place".

La question du sexisme dans les écoles d’art ne serait donc qu'une caisse de résonance de la société. Mais alors pourquoi ces cas de sexisme rapportés par la sénatrice ont-il fait polémique ? Étudiants et professeurs parlent d'image faussée de ce "milieu" : "Je ne suis pas certaine qu'il y ait un problème de sexisme spécifique aux écoles d'arts. Il nous frappe peut-être d'avantage car on pense que les milieux de la culture sont des milieux ouverts, mais quand on est dedans, il est très facile de démontrer le contraire", explique Anna Guilló.

Le rapport parlementaire de Mme Gonthier-Maurin dénonce l'inégalité entre les femmes et les hommes dans tous les domaines culturels en France et plus largement en Europe. Cette réalité avait été aussi montrée dans un autre rapport intitulé "La place des femmes dans la Musique et le Cinéma en Europe", publié en novembre 2013 par le Laboratoire de l'égalité. "On peut se prendre à rêver au fait que les écoles d’art ou les universités, en tant que lieux de transmission, notamment de ces questions-là, soient exemplaires mais la culture n’échappe à rien, pire, elle est en partie responsable des représentations qui sont véhiculées", considère Anna Guilló.

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