Terriennes

Les Femen entre adoration et répulsion

Une Femen a mimé un avortement devant l'autel de de l'église de la Madeleine, en décembre 2013, en soutien aux Espagnoles menacées d'être privées de ce droit, déclenchant la réprobation des candidat-e-s aux élections municipales parisiennes de mars 2014 - AFP/THOMAS SAMSON<br/><br/>
Une Femen a mimé un avortement devant l'autel de de l'église de la Madeleine, en décembre 2013, en soutien aux Espagnoles menacées d'être privées de ce droit, déclenchant la réprobation des candidat-e-s aux élections municipales parisiennes de mars 2014 - AFP/THOMAS SAMSON

Une triple actualité remet sur le devant de la scène, sur laquelle elles restent cependant en permanence, les Femen : la parution d'un livre de la journaliste essayiste Caroline Fourest, en forme de plaidoyer et de déclaration d'amour à Inna Shevchenko, la cheffe de file  du mouvement féministe venu de l'Est ; la rupture bruyante d'une militante qui dénonce des pratiques sectaires ; enfin la saisie de la Miviludes par Georges Fenech, député de l'opposition (droite conservatrice) en vue de la dissolution des Femen en France. Pourquoi ce groupe d'activistes est-il tour à tour encensé encensé ou dénigré à ce point ? Voici notre contribution au débat.

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Dans la biographie plutôt hagiographique (et qui a reçu des critiques parfois violentes) qu'elle consacre à la jeune Ukrainienne, aujourd'hui réfugiée en France, Caroline Fourest n'évacue cependant pas certains points d'interrogations sur les méthodes de direction du mouvement Femen et sur la pertinence de certaines actions. C'est peu de dire que l'auteure/réalisatrice militante du féminisme et des droits des homosexuels a été séduite par la passionaria en fuite de Kiev, et arrivée à Paris, après avoir coupée en deux une croix, le buste nu, le tout filmé pour faire le buzz, afin de dénoncer l'arrestation et les procès des Pussy Riot, activistes russes qui ont lourdement payé leur prière punk anti Poutine dans la cathédrale du Christ Saint Sauveur à Moscou.

Dans leur quartier général parisien du XVIIIème arrondissement (Nord de la capitale), les tensions sont perceptibles, les combats sont violents (multiples tabassages lors des manifestations pour tous contre le mariage gay où elles ont affronté les nervis d'extrême droite), mais la détermination de ces militantes "aux seins nus", perçues comme issues du marxisme par Caroline Fourest, semble irréductible.

La lettre véhémente du député Georges Fenech pour demander la dissolution des Femen - cliquer pour agrandir
La lettre véhémente du député Georges Fenech pour demander la dissolution des Femen - cliquer pour agrandir
Provocations et ruptures

Les coups viennent de l'extérieur, en particulier des chrétiens fondamentalistes, et de l'intérieur, comme celui d'une militante qui a claqué la porte du mouvement le 13 février 2014. Et qui se confie aujourd'hui au Figaro, le quotidien français le plus virulent contre les Femen, par ailleurs très engagé contre l'introduction des approches de genre à l'école. "Alice", qui souhaite rester anonyme, a "milité activement pendant un an" chez les Femen France avant d'en sortir il y a quelques mois pour raconter son expérience dans un livre à paraître dans quelques semaines : "C'est une organisation qui fait penser à une dictature avec des règles qui s'appliquent à certaines mais pas à d'autres. Il y a un phénomène de meute. Quand on n'est pas d'accord on est mis à l'écart".

Inna Shevchenko lui a répondu dans son blog : "FEMEN n'est pas une bande de potes, mais un groupe militant. Nous sommes unies, non pas pour sortir boire des verres, mais pour se battre. L'atmosphère est martiale. Oui, nous avons une hiérarchie affirmée, qui est nécessaire pour une bonne organisation interne, et qui nous permet de mener à bien des opérations complexes."

L'ex magistrat Georges Fenech devenu député, proche des traditionalistes anti mariage gay, dénonce pour sa part "la contestation violente à l'ordre social, celle de l'ordre religieux étable, la profanation de lieux de culte, les menaces contre les institutions", autant "d'atteintes graves à l'ordre public" qui devraient entrainer l'interdiction des Femen en France, comme il le demande auprès de la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Il n'y a pas qu'en Ukraine que les parangons de vertu crient au blasphème…

Femmes, corps, peurs ancestrales

Les féministes, elles aussi sont divisées vis à vis de ces amazones incontrôlables. Ainsi l'anthropologue Françoise Héritier, professeure au Collège de France, et spécialiste de la construction sociale des genres déclarait en juin 2013 au Point : "toutes les actions - non violentes, bien sûr - sont bonnes à prendre, y compris les actions de provocation sexuelle. Mais également car elles renvoient à des coutumes extrêmement intéressantes qui ont lieu dans des sociétés africaines que l'on considère comme primitives. Il s'agit de femmes, pas seulement jeunes et belles, mais parfois âgées, aux seins tombants, qui, pour protester contre l'action ou les décisions de certains hommes, se rassemblent et se déshabillent. À la vue de la poitrine et du sexe des femmes, bien souvent, les hommes, horrifiés, finissent par céder. Généralement, ils vivent cette nudité comme une grande malédiction. En dévoilant leur sexe, les femmes montrent aux hommes qu'ils ne seraient pas là si elles ne les avaient pas mis au monde. Elles semblent dire : "Voyez d'où vous venez !" Or, si les hommes veulent bien révérer la mère, ils ont horreur de l'idée qu'ils sont sortis de son sexe. Je crois que les Femen, en montrant leurs seins, ont spontanément retrouvé cette idée et reproduit la malédiction."

A l'inverse Ana Luana Stoicea-Deram, sociologue française d'origine roumaine, membre de la Société d'Analyses Féministes ANA de Bucarest et enseignante en école de travailleurs sociaux, positive lors des premières actions des Femen, s'avoue aujourd'hui beaucoup plus perplexe. Nous l'avons rencontrée.

“Les Femen veulent faire croire que Barbie part au combat“

Propos recueillis par Pascal Herard
Ana Luana Stoicea-Deram
Ana Luana Stoicea-Deram
Mimer un avortement dans une église durant un office, avec un morceau de foie pour symboliser le fœtus, comme l'a fait une Femen récemment, que cela vous inspire-t-il, en tant que sociologue et en tant que féministe ?

Je suis d'abord perplexe, puis je me dis "quel dommage, tant d'énergie pour pas grand chose". Je pense que c'est un manque de respect pour les personnes qui se réunissent à cet endroit et que cet acte a besoin d'être décrypté de façon plus inter-culturelle qu'il ne l'a été. A savoir que le mouvement Femen a son origine en Ukraine, un pays où une grande partie de la population est croyante, a une pratique religieuse et où l'Etat est attaché et lié à l'église, orthodoxe, et que ce mouvement est né là-bas, dans ce contexte. Quand il est transplanté en occident, ça n'a pas du tout la même portée. J'ai fait le choix de vivre en France, comme Inna Shevchtchenko, je trouve nécessaire de respecter les personnes qui vivent dans ce pays, puisqu'on suppose qu'on adhère à ce que ce pays est déjà. La laïcité est une chose importante, mais elle suppose de tenir compte et respecter les comportements, les croyances des autres. Porter ce message violent dans un lieu de culte, en agressant les gens qui s'y trouvent, je me dis que c'est dommage, irrespectueux et que n'est pas comme ça qu'on va faire avancer la cause féministe. Le message est difficile à comprendre, mais cela ne fait pas partie de la stratégie des Femen, puisque jusqu'à présent, c'est le “happening”, la médiatisation qui sont, pour elles, visiblement plus importants que la densité du message.

Le corps féminin est au centre de l'activisme des Femen : les seins revendiquent le droit des femmes à disposer de leur corps. Les Françaises ne disposeraient toujours pas de leur corps ?

Là aussi, il me semble que les Femen sont un peu en décalage avec ce qui existe en Occident, à la fois par la présence des luttes féministes, de la démocratie et par l'exigence d'égalité entre les hommes et les femmes. Il y a encore du travail à faire en Occident, bien évidemment, mais par rapport au corps, au delà de la sexualisation outrancière du corps des femmes, il ne me semble pas que ce soit le problème essentiel. Ce qui me semble par contre plus pernicieux dans le discours que portent de façon assumée les Femen aujourd'hui, c'est le fait qu'elles veulent retourner le discours que les autres portent sur le corps des femmes, à savoir essentiellement les machos, et faire que Barbie parte au combat. En disant "Barbie part au combat", c'est se positionner en tant que Barbie. Le choix des femmes qui font partie de ce mouvement est assez particulier : être jolie et entretenir une certaine image du corps. Ce qui ne veut pas dire qu'au départ, là où le mouvement a été constitué, ça n'avait pas le même impact, en Ukraine, et dans les pays de l'Est. Le pouvoir d'utiliser le corps de la femme est là bas tout autre que dans des régimes démocratiques de longue date. Cette importation n'est pas des plus heureuses.

Les Femen servent-elles ou desservent-elles les combats des femmes ?

Oui, il y a d'autres combats à mener, particulièrement le changement des mentalités, des stéréotypes à partir de la petite enfance, la formation des enseignants, des éducateurs, des travailleurs sociaux, de tous ceux qui travaillent auprès des jeunes.  Ce serait également mener un combat sur les rapports entre les filles et les garçons, sur toute la sexualisation qui accompagne l'image des corps. Et bien évidemment dans le monde du travail, sur l'égalité entre hommes et femmes, et pas qu'en termes d'égalité de salaires. Je n'ai pas le sentiment que le combat des Femen aide à cela. Je ne pense pas que le message des Femen soit un message sur le fond, il ne peut pas être repris, compris, analysé, porté, discuté. C'est un message qui s'arrête à l'image, c'est épidermique, c'est du happening.

La provocation est le moteur de ce mouvement qui s'intitule lui-même "sextrémiste : la problématique centrale des femmes se situerait donc sur la sexualité, sur une infériorité dans le domaine sexuel ?

Il est certain que dans le rapport au corps, les hommes et les femmes ne sont pas encore égaux. Les différences naturelles entre les hommes et les femmes sont présentes dans toutes les sociétés. Ces différences là, font qu'il y a encore de l'inégalité. Cette inégalité est liée à la sexualité, elle persiste, et on la voit traduite dans les corps. Il suffit de voir le débat sur la prostitution. Je crois que les Femen ont été en pointe sur ce débat, au départ. Les femmes sont vues comme celles qui peuvent donner du plaisir à l'homme et peuvent engendrer, et elle restent encore dans les mentalités comme un objet à dominer.

Justement, la société toute entière est basée sur la consommation, et les femmes seraient des "produits de consommation sexuelle" comme les autres, n'est-ce pas cela que dénoncent les Femen ?

Au début du mouvement Femen, quand elles se disaient contre le système patriarcal, oui, je pense que c'est ce qu'elles dénonçaient. J'ai vécu ça dans ma jeunesse, comme fille de l'Est : j'étais considérée comme un objet de consommation, si on savait y mettre le prix. Quand je posais la question "qu'est-ce qui te fait croire que je suis à vendre", on me répondait le plus souvent "mais les filles de l'Est sont des filles faciles !". Les Femen sont parties de là : "l'Ukraine n'est pas un bordel". Oui, effectivement, il faut lutter contre cette tendance, parce qu'il y a beaucoup de tourisme sexuel vers les pays de l'Est. Je crois que ce message des Femen, de départ, dépend vraiment du contexte local. Par rapport à quoi et à qui. Mais je le répète, je crois que leur objectif premier n'est pas la clarté du message mais d'attirer l'attention, de produire des "happening", plutôt qu'un mouvement féministe engagé, cohérent, portant des discours. Par ailleurs le terme qui a été utilisé récemment par Inna Chevchtchenko est celui de terrorisme. Malgré son asile politique en France, elle parle de terrorisme féministe. On ne peut pas, à mon sens, franchir cette ligne.

Liberté d'utiliser son corps comme l'on veut : où se situe la limite dans ce combat pour la liberté ?

Dans la mesure où lorsqu'on on affirme "j'entre dans l'image que l'autre veut avoir et me donner de moi et que je me colle à cette image, et bien je deviens cette image". Barbie ne peut être autre chose que Barbie. Elle n'a pas beaucoup de cervelle. Elle a une vision des choses, et bien c'est la sienne, mais ce sera tout. Les Femen se disent contre les religions, mais de toute évidence il n'y a pas tous les monothéismes qui sont visés dans leurs actions, et par ailleurs leur vision est particulièrement dure : elles affirment "ma vérité est la vérité". Si le féminisme nous a enseigné quelque chose, c'est qu'il faut prendre en compte la pluralité des approches, il faut essayer de croiser les différents regards, et il faut de la tolérance. Sinon on n'arrive pas à s'entendre, ni à vivre ensemble. Mais les Femen ne peuvent pas porter ce discours là, puisque la façon dont elles se sont formées, ce qui a fait leur succès initial, leur a permis de s'implanter ailleurs n'est pas cette recette là. Ce n'est pas la recette de la tolérance, du respect, mais le respect du plus fort. Tu es le plus fort parce que tu m'imposes une image de Barbie, et bien je vais rentrer dans le rôle de Barbie pour te montrer que j'ai des seins, ce qui va te choquer, parce que tu pensais payer pour avoir le droit de les voir, mais tu n'auras pas plus. Ce n'est bien sûr pas la seule vérité et en rentrant dans cette logique là, qui est la logique de l'autre, la logique patriarcale, la logique du seul point de vue valable, on ne pourra pas parler et faire avancer des choses au nom d'un féminisme pour tous. Non seulement en Occident, mais ailleurs aussi. En prenant en compte le contexte national, politique, culturel et en respectant les sensibilités des personnes, bien sûr.

Le livre de Caroline Fourest consacré à Inna Shevchenko
Le livre de Caroline Fourest consacré à Inna Shevchenko