Les féministes du Québec se mobilisent pour plus de parité dans l’espace culturel

La cinéaste <a href="http://ici.radio-canada.ca/emissions/medium_large/2012-2013/chronique.asp?idChronique=344446">Louise Archambault</a>, l'une des rares cinéastes québécoises dont les médias "<em>mainstream</em>" parlent
La cinéaste Louise Archambault, l'une des rares cinéastes québécoises dont les médias "mainstream" parlent
Photo : Radio-Canada/Mathieu Arsenault

Le constat est simple, même affligeant pourrait-on dire : comme partout ailleurs, peu ou pas de femmes occupent des postes de création dans le domaine culturel au Québec… Les représentantes de douze associations professionnelles en sont arrivées à cette conclusion au terme d’une journée d’études organisée par l’organisme « Réalisatrices équitables ».

dans

Une journée d’études contre une inégalité séculaire


Elles représentent des réalisatrices en cinéma, en télévision et web séries, des auteures de radio, télévision et cinéma, des auteures, traductrices, interprètes, metteures en scène et conceptrices de théâtre, des écrivaines, des danseuses, chanteuses, animatrices et actrices, des artistes en arts visuels, des créatrices de jeux vidéo et des techniciennes du son et de l’image. Et pendant une journée, à l'appel des "réalisatrices équitables", le 19 mai 2016, elles ont analysé la problématique d’égalité homme/femme dans le domaine culturel au Québec en analysant les chiffres disponibles. Avec cette définition en guise de préambule : " Le mot ’créatrice’ désigne ici une personne qui génère directement les idées, les concepts, la vision, l’esthétisme et le contenu d’une œuvre (en arts visuels, en écriture, en mise en scène, en composition musicale, en jeux vidéo, en réalisation, etc.). Ont aussi été incluses les personnes qui occupent un poste clé dans la création et dont l’impact participe de manière importante à la singularité de l’œuvre (interprétation, direction artistique, direction photo, etc.)."

Et elles ont conclu que très peu de femmes occupent des postes de créatrices sur la scène culturelle québécoise alors que les femmes représentent 51% de la population du Québec.  « Ce manque de regards féminins dans les postes clés de création a pour conséquence d’exposer de façon biaisée, chaque jour, les enfants, les adolescents et les adultes à des contenus, des modèles esthétiques et comportementaux qui sont issus, en très grande majorité, des imaginaires et des fantasmes masculins, peut-on lire dans La place des créatrices dans les postes clés de création de la culture au Québec. Cette exposition quotidienne serait probablement responsable d’un préjugé inconscient en faveur des oeuvres et des univers créés par les hommes. »

Par exemple, 29% des textes joués dans les théâtres québécois entre 2000 et 2007 ont été écrits par des femmes. Dans le domaine des documentaires et des longs métrages, entre 2009 et 2014, les réalisatrices ont reçu 10% des fonds accordés pour la réalisation de longs métrages de fiction. Autre chiffre révélé par l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec : 81% des 48 émissions les plus écoutées sur les réseaux de télévision québécois entre 2007 et 2010 ont été réalisées par des hommes, 19% par une réalisation mixte et aucune par une femme.

Autre nerf de la guerre : l’argent. À l’Union des artistes, par exemple, on note que le revenu moyen chez les acteurs, chanteurs, animateurs et danseurs en 2014, est pour les femmes 74,5 % du revenu moyen des hommes. En 2003, ce chiffre était à 75,4 %. Une augmentation minuscule qui a tout d’une allure d’escargot…  Il n’y a qu’à la direction des centres d’artistes en arts médiatiques que la parité se retrouve… expliquée sans doute par les salaires précaires de ces postes.

L’auteure américaine anglophone Catherine Nichols avait expérimenté, en 2015, une mésaventure éclairante, que la présidente de l’Union des écrivaines et écrivains québécois, Danièle Simpson s’est fait une joie de relayer. « Catherine Nichols a d’abord sollicité 50 agents littéraires sous son nom, puis sous un pseudonyme masculin. Sous son nom, elle a reçu 2 réponses positives. Sous le pseudonyme masculin, elle a reçu huit fois et demie plus de réponses positives (soit 17 en tout) ». L’auteure ose donc parler d’un fort « préjugé inconscient défavorable aux femmes qui affecterait hommes et femmes ». C’est un euphémisme…

Homme de plume, ce que j’ai appris ce jour-là en envoyant mon roman sous un nom masculin
Catherine Nichols

Extrait tiré de > Ecrire, alors qu’on est une femme

« Ce jour là, au nom de George, j’ai envoyé six requêtes pour le même roman, à des agents. Dans les 14 heures qui ont suivie, George a reçu cinq réponses - trois demandes du manuscrit eu deux rejets pleins de louanges chaleureuses pour ce projet passionnant. Au même moment, j’avais envoyé la même lettre 50 fois, sous mon vrai nom, qui m’ont valu deux demandes du manuscrit. Je dois reconnaître que les réponses me donnaient un léger frisson d’être appelée Mr, et puis ça m’a rendue folle. Les jugements sur mon travail qui m’avaient semblé aussi solides que les murs de ma maison en tant que Mr George, tournaient à l’absurde. Mon roman n’était pas la question, c’est moi, Catherine, qui l’était.

Alors j’ai voulu en savoir un peu plus sur la façon dont les George du monde vivent, et j’ai renvoyé une nouvelle fournée de missives en son nom. Et là, en retour , 17 demandes pour que j’envoie le manuscrit. C’est huit fois et demi de plus que moi-même écrivaine pour le même livre.
 »

Bref, un domaine encore presqu’exclusivement masculin, ce qui, bien sûr, teinte d’un certain prisme les créations artistiques de la province… alors que les femmes représentent la majorité des consommateurs de biens culturels. Un non-sens…

Et pourtant, ce serait si facile…


Une fois le constat dressé, ces représentantes ont pensé à des solutions pour que davantage de femmes occupent la création culturelle au Québec.

1-   Tout d’abord introduire la notion et/ou le critère d’égalité homme/femme lors de l’attribution de fonds publics aux entreprises culturelles, tant dans le choix des œuvres à produire que dans l’attribution des postes de création

2-   Introduire le critère d’égalité homme/femme dans l’attribution des fonds publics dédiés aux bourses et aux résidences de création

3-   Mise en place de méthodes de calculs et compilations de statistiques par les institutions qui gèrent la distribution de fonds publics en culture

4-   Mise en place d’un observatoire public sur la représentation homme/femme dans les créations culturelles

5-   Enfin mise en place de mesures incitatives pour intégrer les femmes dans les entreprises numériques et les institutions d’enseignement dans ce domaine.

Ces solutions sont présentées dans un rapport qui sera remis au Ministère québécois de la Culture et la Communication, au Secrétariat à la Condition féminine du Québec ainsi qu’à Patrimoine Canada ( le ministère canadien de la culture ) au cours des prochaines semaines.

Un groupe de pression a aussi été créé au terme de cette journée d’étude afin de s’assurer que ces recommandations ne dorment pas sur une tablette : «  La Coalition pour l’égalité homme femme en culture ». Affaire à suivre donc…

 

Graffiti représentant l'activiste célèbre, essayiste et cinéaste canadienne québécoise Naomi Klein à la Demeure du Chaos (Saint-Romain-au-Mont-d'Or)
Graffiti représentant l'activiste célèbre, essayiste et cinéaste canadienne québécoise Naomi Klein à la Demeure du Chaos (Saint-Romain-au-Mont-d'Or)
Wikicommons