Terriennes

Les “femmes au travail“ grandes absentes des séries télévisées américaines 

Au contraire de la réalité économique, les séries familiales ou pour enfants mettent essentiellement en scène des mères au foyer. De quoi priver les plus jeunes de références pour leur avenir professionnel, estime l'actrice américaine oscarisée Geena Davis.

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Eva Longoria  et Terri Hatcher, interprètes de Gaby et Suzan, deux des légendaires personnages de la série Desperate housewives - Wikicommons
Eva Longoria et Terri Hatcher, interprètes de Gaby et Suzan, deux des légendaires personnages de la série Desperate housewives - Wikicommons
L'actrice américaine Geena Davis, inoubliable Thelma dans Thelma et Louise, n'est pas (encore) apparue au Festival de Cannes 2013. Peut-être est-elle occupée... à regarder la télévision. Il y a déjà quelque temps, installée avec sa fille devant le petit écran, elle s'est aperçue, à son grand désarroi, que bien peu de femmes actives apparaissaient. L'actrice a donc décidé de lancer un institut de recherche sur les femmes dans les médias. Puis le Geena Davis Institute s'est associé avec l'Université de Californie à Los Angeles pour étudier, à travers des dizaines de séries et de programmes, l'image que les protagonistes féminines renvoyaient, en particulier concernant leur travail. En analysant le profil de plus de 11 000 personnages féminins, les chercheurs ont tiré plusieurs conclusions, qui viennent d'être publiées.

Si l'étude montre que dans les séries diffusées aux plus grandes heures d'écoute aux Etats-Unis et exportées dans le reste du monde, 44,3% des femmes ont bien un emploi officiel (un chiffre proche de la réalité économique, puisque 46,7% des Américaines sont dans ce cas), ces programmes restent néanmoins très déséquilibrés.

La toute puissance des mères au foyer


Ainsi, alors que 25% des Américaines gèrent leur propre entreprise dans la vraie vie, les séries les plus populaires réduisent cette population à 14%. Pis, dans les émissions dites familiales et les programmes pour les enfants, les femmes sont quasiment toutes mères au foyer, alors que dans la réalité, seules 14% le sont aux Etats-Unis. De quoi brouiller l'image que les enfants ont des femmes, ou les priver de modèles pour leur vie professionnelle à venir, s'inquiète Geena Davis.

Gena Davis en 2009 - Wikicommons
Gena Davis en 2009 - Wikicommons
Et s'il y a bien, comme dans Law and Order ou d'autres séries, des femmes avocates, médecins ou détectives à l'écran, rares sont celles qui travaillent tout en étant mères. A moins de regarder Desesperate Housewives, les femmes qui travaillent ne semblent pas avoir de vie de famille - compliquée ou non. Evidemment, la réalité est autre : 60% des Américaines qui ont des enfants ont aussi un emploi. L'explication de ce déficit viendrait du fait que les professionnels de la télévision chargés de valider les scénarios ne voient pas d'un bon oeil des femmes qui jongleraient entre travail et responsabilités familiales - trop compliqué à la télé, disent-ils.

Les vieux stéréotypes ont la vie dure


Autant dire que les médias continuent d'entretenir de vieux stéréotypes. Même chose pour la série Commander in Chief. Les producteurs ont bien accepté, pour deux saisons seulement, qu'une femme - Geena Davis à l'écran - y soit présidente des Etats-Unis, mais elle ne l'est devenue qu'après la disparition subite du président en titre, et encore, le président mourant a même osé lui demandé de se désister … pour un homme ! Que l'on se rassure, l'héroïne a refusé.

Les scénaristes rencontrent aussi des difficultés à présenter à l'écran des femmes qui s'affronteraient au travail. C'est le cas dans Rizzoli and Isles, qui met en scène une femme détective et une femme médecin. Si la productrice a fini par imposer son concept, elle s'est heurtée au départ à bien des réticences, tout le monde jugeant négative pour les téléspectateurs l'image d'une querelle de femmes partenaires dans le travail. Evidemment, ces réserves ne sont jamais émises quand il s'agit d'une équipe d'hommes à l'écran, dans la police ou ailleurs.  

Seul motif d'optimisme pour Geena Davis : les reality shows. “C'est le secteur le plus équilibré de tous les programmes télévisés”, soulignait-elle à la parution de l'étude du Geena Davis Institute. On y voit, outre-Atlantique, des femmes puissantes qui vendent des maisons ou gèrent des restaurants. Bref, des femmes qui réussissent dans le monde du travail. Les reality show reflètent donc bien… la réalité ! Et les téléspectateurs en redemandent ! Signe qu'une telle image des femmes peut aussi être synonyme de succès télévisuel. Peut-être les producteurs y prêteront-ils bientôt attention pour les séries et autres programmes familiaux…

Lysiane J.Baudu

Ancienne grand reporter à La Tribune, Lysiane J. Baudu a rencontré, pendant ses 20 ans de journalisme international, des femmes du monde entier. 

Ces "rencontres" feront l'objet de billets, qui lui permettront de faire partager ses impressions, ses analyses, son ressenti au contact de ces femmes, dont l'action professionnelle fait sens pour toutes les autres, de même que pour la société.