Les femmes, ces patientes négligées par la médecine

La gent féminine est sous-représentée à tous les stades de la recherche pharmaceutique. Ce constat fait hausser les sourcils, mais il pose surtout de sérieuses questions de santé si l'on songe que les médicaments n'ont pas les mêmes effets sur elle que sur lui - cela est désormais une certitude. Résultat : la majorité des produits fabriqués et prescrits agissent sur l'organisme masculin, mais pas forcément, ou différemment, sur une femme. C'est ce que révèle le mensuel Science et Vie dans son numéro d'août 2014.

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Une posologie différente pour les femmes ?

Une posologie différente pour les femmes ?


07.08.2014Par Liliane Charrier
Ce n'est pas seulement une question d'hormones ! Femmes et hommes sont bel et bien différents jusque dans la moindre de leur cellule. Rien d'étonnant, donc, à ce que les symptômes de l'infarctus ne soient pas les mêmes chez monsieur que chez madame, ou que les cancers ne se logent pas aux mêmes endroits. De même, les femmes sont plus sujettes aux tumeurs provoquées par le tabac que les hommes qui, eux, sont plus sensibles à la toxicité du plomb. Chez une femme, l'aspirine agit sur le cerveau, alors qu'elle protège le coeur des hommes. Quant à certains somnifères, ils provoquent chez les femmes des réactions plus fortes et durables que chez les hommes, au-delà des écarts de poids et des variations de dosage.

Et pourtant, la plupart des recherches médicales ne mentionnent même pas le sexe de leurs sujets d'études. Et celles qui le font révèlent une écrasante majorité d'hommes parmi les volontaires - ou de mâles dans les phases de tests sur les animaux. En cancérologie ou en pathologies cardovasculaires, révèle Science et Vie, un tiers seulement des personnes testées sont des femmes.


Chercheurs, laboratoires... La politique de l'autruche ?

Voici déjà trente ans que des chercheurs japonais ont mis en évidence le caractère sexué des cellules. Une découverte qui aurait dû initier une révision des protocoles de recherche. Or il a fallu attendre 2001 pour que l'Institut de médecine américain publie un premier rapport sur l'importance du sexe des patients en médecine. Ce n'est que depuis mai 2014 que l'Institut national de la Santé américain demande aux laboratoires de tenir compte du sexe de leurs sujets d'étude, animaux ou volontaires. Depuis peu, certaines publications scientifiques exigent que ce facteur soit mentionné dans les papiers qui leur sont soumis.

Le Distilbène était prescrit contre les risques de fausses couches et de prématurité. Reconnu responsable d'anomalies chez les filles des patientes, il a été interdit en France aux femmes enceintes en 1977.
Le Distilbène était prescrit contre les risques de fausses couches et de prématurité. Reconnu responsable d'anomalies chez les filles des patientes, il a été interdit en France aux femmes enceintes en 1977.
Pourquoi personne n'a-t-il réagi plus tôt ? Peut-être parce que la majorité des scientifiques sont des hommes... Certains évoquent la source potentielle d'erreur que sont le cycle hormonal mensuel et la prise de contraceptifs chez les femmes. Mais alors, raison de plus pour étudier les effets des médicaments en intégrant ces variables. D'autres insistent sur les risques éventuels que la prise de médicaments méconnus pourrait faire courir aux futurs enfants des volontaires. La réalité est certainement plus prosaïque : intégrer le facteur du sexe des sujets dans les cohortes d'études représente un investissement de temps et d'argent, que les entreprises pharmaceutiques n'ont pas forcément envie d'engager.

Une médecine plus pointue : nouvelles pistes de développement ?

A négliger les femmes, les laboratoires ne se sont-ils pas privés de produits qui, à terme, leur auraient permis de rentabiliser quelques années d'efforts et de recherches ? Le magazine scientifique cite le cas d'un vaccin contre l'herpès, abandonné car son effet restait insatisfaisant sur les hommes. S'il avait été testé sur des femmes, une efficacité de 73 % serait apparue, qui aurait incité à le perfectionner et à le commercialiser avec profit.

Ainsi l'exploration des inégalités des sexes face à la médecine peut-elle constituer, à l'avenir, une nouvelle source de découvertes pour la recherche médicale et d'innovation pour l'industrie pharmaceutique. Il existe déjà des spécialisations selon l'âge des patients : les pédiatres pour les enfants et les gérontologues pour les personnes âgées. Mais la seule distinction qui soit entre hommes et femmes, avec l'andrologie et la gynécologie, concerne uniquement les organes génitaux. A quand les "gyniatres" et les "andriatres" ? Et si l'avenir de la médecine passe par la différenciation des sexes, les femmes ne sont pas toutes les mêmes, et les hommes pas tous les mêmes non plus. Peut-être cette prise de conscience annonce-t-elle l'avènement d'une médecine personnalisée ?