Terriennes

Les femmes s'affichent dans la rue

Étrange carte postale. Le 26 août au matin, le quai de l'Archevêché qui jouxte la cathédrale Notre-Dame affiche le nom de Nina Simone.
Étrange carte postale. Le 26 août au matin, le quai de l'Archevêché qui jouxte la cathédrale Notre-Dame affiche le nom de Nina Simone.
(photo : Bénédicte Weiss)

Une petite trentaine de femmes (et d’hommes), militant(e)s du mouvement Osez le féminisme ! ont arpenté les rues d’un quartier central de Paris, dans la nuit du 25 au 26 août, pour changer leurs noms. Le lendemain, des noms de femmes illustres réalisés au crochet ont été suspendus. L’objectif : rendre les femmes visibles dans l’espace public.

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25 août 2015 à 20h30, au sous-sol d’un bar du centre de Paris. Quelques femmes, plutôt jeunes, discutent dans une salle voûtée, au plafond de pierres apparentes. Progressivement, de nouveaux visages (y compris masculins) arrivent. Les nouveaux-venus s’assoient sur des fauteuils noirs de forme cubique, autour de petites tables bordeaux. En tout, un peu de plus de 25 personnes vont se réunir là pour parler… des rues. Ou plus précisément, de leurs noms.

Elles ne passeront pourtant pas leur soirée à causer. Elles comptent rebaptiser toute l’île de la Cité - elle-même renommée FémiCité -, quartier situé en plein cœur de Paris siège de la cathédrale Notre-Dame. Elles vont octroyer des noms de femmes illustres à toutes les plaques de rue du quartier, alors que seules 2,6 % des voies de la capitale sont - réellement - baptisées au féminin. Leur outil : des perches télescopiques et des affiches en papier plastifié, garnies d’un large ruban adhésif double-face. Le lendemain en début de matinée, ce sont des œuvres colorées et réalisées au crochet qui viendront garnir le lieu, scandant, là aussi, des noms de femmes illustres sur les grilles des parcs.

2 % des noms de rues en France

Au fond de la salle, regroupées sur des bancs tapissés d’osier, verres de bière en main, Anouk, Florence et Sophie discutent de l’action à venir, envisagée par le mouvement Osez le féminisme !. La première, visage rond et cheveux courts noirs piqués de gel, semble passablement remontée : « Il est un petit peu énervant de savoir que les femmes représentent 2 % des noms de rues en France, alors que certaines d’entre elles ont fait de grandes choses pour l’humanité. En fait, c’est à l’image de la place laissée aux femmes dans la société plus en général. » Florence, professeure de langues en journée, complète : « Ces questions relatives à l’histoire et au langage sont importantes pour moi. Les noms de rues montrent la conception qu’une société a du monde. Or il existe sans doute plus de rues des acacias et des peupliers, que de rues Maryse Bastié… »
Dès la sortie du bar, les membres du mouvement vont s'affairer à changer les noms des rues de l'île de la Cité, à Paris.
Dès la sortie du bar, les membres du mouvement vont s'affairer à changer les noms des rues de l'île de la Cité, à Paris.
(photo : Bénédicte Weiss)
Un petit peu plus loin, Aurélie s’apprête à mener sa première action comme militante. « À l’heure où l’on parle de parité en politique ou d’accès des femmes aux postes à responsabilité en entreprise, leur octroyer plus de noms de rues serait un juste retour à l’équilibre », estime la jeune femme au t-shirt rose pâle et aux tennis violettes. Pour elle, l’idée de ce soir est « d’éveiller les consciences : les gens n’ont pas conscience que très peu de rues portent des noms de femmes ».

Parmi les quelques hommes présents, Giampietro, qui a le crâne rasé et est vêtu d'une doudoune verte, accompagne sa copine : « Je partage ses convictions, et suis moi-même contre toute forme de discrimination. De toute façon, sinon je ne serais pas venu », lâche-t-il dans un sourire.

Après une heure d’échanges, le départ est donné. Six groupes de quatre personnes environ s’en vont sillonner le quartier. Chacun emprunte un pont différent pour y pénétrer « afin de ne pas éveiller les soupçons ». Aurélia, Éléonore et Cécile constituent l’une des équipes. Elles sont en charge de quatre voies, soit une cinquantaine d’affiches.

Archevêché mué en Nina Simone

Direction quai de l’Archevêché. Non… Nina Simone. Les trois femmes passent d’un côté à l’autre de la voie pour y accrocher toutes leurs affiches à l’effigie de la musicienne, quand un jeune couple les interpelle : « Vous faites quoi ? » Une fois les explications terminées, la femme, à la coupe afro, se tourne alors vers son conjoint : « Je me disais bien, je ne savais pas qu’il y avait un quai Nina Simone ici… » Rires.

Toute la soirée, les collages se passent bien pour les groupes. Certains passants sont curieux, d’autres râlent un peu. Pour Cécile, qui coince un caba plastique entre ses bras, l’ambiance est « ludique et joyeuse ». La pluie crainte en début de soirée pointe à peine son nez. Le vent, lui, s’invite à la fête en empêchant le collage sur certaines plaques situées assez haut.

À chaque nouvelle rue, les trois militantes racontent ce qu’a réalisé la femme dont elles s'apprêtent à afficher le nom. Où l’on apprend que Barbara McClintock était une botaniste spécialiste du maïs prix Nobel de médecine, et Valentina Terechkova la première femme à s'être envolée dans l’espace. Vers 23h, toutes les rues sont rebaptisées.
Sur le parvis de Notre-Dame, le pape Jean-Paul II a cédé sa place à la femme politique Suzanne Lacore.
Sur le parvis de Notre-Dame, le pape Jean-Paul II a cédé sa place à la femme politique Suzanne Lacore.
(photo : Bénédicte Weiss)

Des tags au crochet

Le lendemain matin à 7h30, sur le quai de Nina Simone. Certaines militantes de la veille se sont levées tôt pour revenir sur place et passer au deuxième volet de leur action. Éléonore, sac en tissu représentant Hubertine Auclert à l’épaule, se félicite que le plus gros des affiches ait passé la nuit. « Le nom des rues, cela peut passer pour un détail. Mais si plus de femmes connues étaient célébrées, cela donnerait des idées aux petites filles, et permettrait d’inspirer les jeunes. » 

Après avoir effectué un détour par la boulangerie, regardé le site dédié mis en ligne le matin-même, et publié de premiers tweets à propos de leur action sur leurs téléphones, les activistes entourent une voiture remplie de grillages et de crochets en laine qui vient d'arriver. Elle est vidée, puis les militantes se divisent à nouveau en petits groupes pour suspendre ces étranges œuvres d’art dans le quartier.

Le premier groupe reste sur place. Il est mené par BauBô, street-artiste qui travaille le crochet et décore régulièrement le pavé parisien de noms de femmes illustres, composés de carrés multicolores. Casquette noire, sweat-shirt jaune, jupe en jean et très large sourire, elle commence à dérouler un grillage de près de 10 mètres de long, qui porte 13 noms de femmes. L’océanographe Anita Conti est la première dévoilée.
Un grillage portant treize noms de femmes crochetés en laine est déroulé le long du square de la cathédrale.
Un grillage portant treize noms de femmes crochetés en laine est déroulé le long du square de la cathédrale.
(photo : Bénédicte Weiss)

Donner de la visibilité aux femmes

En fait, le crochet tagué dans Paris est, depuis bientôt trois ans, l'un des dadas de BauBô. « Quand quelqu’un tague dans la rue, c’est pour avoir de la visibilité et s’opposer au système actuel. Moi, je tague pour donner de la visibilité aux femmes et m’opposer au système de domination », exprime-t-elle dans un sourire. Pourquoi le crochet ? « C’est une activité dite féminine, car considérée comme poussiéreuse et pour les femmes au foyer… Alors que c’est une activité ludique, pour les femmes, les hommes et les martiens ! » Au fait de son travail, Osez le féminisme ! l’a contactée pour FémiCité. Comment refuser…? « Je me suis lancée là-dedans. Il a fallu un mois et demi de crochetage pour obtenir 2360 carrés. » Les membres de plusieurs associations ont participé au tissage.

Maintenant que tous les noms sont accrochés, les militantes sont prêtes à tracter. Elles entendent interpeller la maire de Paris, Anne Hidalgo et souhaiteraient obtenir que la moitié des rues qui portent un nom propre (soit 33 % des rues parisiennes) adoptent un nom de femmes. Cela reviendrait à multiplier par cinq le nombre actuel de rues au patronyme féminin. Pour éviter que les femmes ne soient reléguées dans les impasses, le mouvement demande aussi qu'une grande place parisienne soit féminisée et que tous les nouveaux établissements publics de la ville reçoivent des noms de femmes illustres.

« S’il n’y a pas de rues portant de noms de femmes, cela signifie qu’elles ne contribuent pas à la vie politique ou publique, fait remarquer Marie Allibert, porte-parole du mouvement. Mais toutes les femmes que nous avons identifiées pour cette action montrent bien qu’elles font plein de choses pour le progrès. » Quitte à remplacer les hommes ? « Il ne s’agit pas de les dépouiller de leurs noms ! Il y a aussi les rues des gentianes, par exemple. Ou alors des hommes qui auraient, par exemple, effectué des choses glorieuses du temps des colonies, et dont on ne serait plus si fiers… »