Les femmes et la 1ère guerre mondiale : May Sinclair, journaliste, engagée, volontaire

Signataires de la déclaration des auteurs britanniques (New York Times, 18 septembre 1914, query.nytimes.com). La signature de May Sinclair se trouve dans la dernière colonne, à la troisième ligne. DR
Signataires de la déclaration des auteurs britanniques (New York Times, 18 septembre 1914, query.nytimes.com). La signature de May Sinclair se trouve dans la dernière colonne, à la troisième ligne. DR
(DR)

L'écrivaine et journaliste May Sinclair occupe une place à part dans la cohorte des femmes qui s'engagèrent sur les terrains meurtriers de la Première guerre mondiale. Contrairement à nombres d'intellectuels enclins au pacifisme, elle soutint, dès les premiers jours du conflit, l'effort de guerre britannique. 

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Si, dès août 1914, la question du pacifisme ou de l’engagement militaire divise les artistes britanniques, la très populaire romancière Mary Amelia Sinclair, dite May Sinclair (1863-1946), choisit, elle, de soutenir l’effort de guerre. Le 17 septembre 1914, elle signe la déclaration commune des auteurs britanniques défendant l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, et le 25 septembre, elle part pour la Belgique avec une équipe médicale, le Munro Ambulance Corps, destinée à venir renforcer les effectifs de la Croix-Rouge. Sa fonction au sein de cette équipe, essentiellement composée d’ambulanciers, de médecins et d’infirmières, est d’emblée mal définie : secrétaire, reporter ou journaliste, elle peine à trouver sa place, elle qui n’a pas quasiment pas d’expérience médicale.

Grâce à son journal de guerre, A Journal of Impressions in Belgium, publié en 1915, mais aussi grâce aux témoignages de personnes qui l'ont côtoyée, nous savons qu'elle est restée un peu plus de six semaines sur le front belge et que, pendant les attaques et les bombardements allemands sur Gand, Bruges et Ostende, elle a participé à plusieurs convois d'ambulances (elle aurait contribué aux soins et à la distribution de nourriture pour les réfugiés civils, aidé à porter des brancards et assisté des soldats blessés par des obus).
 
Reproduction d’un dessin du magazine américain Collier’s Weekly (1914) : Le conducteur d’un omnibus de Londres voyant une femme prendre la dernière place assise, contraignant alors un « Tommy » à rester debout, se mit à faire quelques commentaires sur l’altruisme de ce chevalier servant l’Angleterre. Miss Sinclair déclara : « je suis la femme en question et je suis entièrement d’accord avec le conducteur ».
Reproduction d’un dessin du magazine américain Collier’s Weekly (1914) : Le conducteur d’un omnibus de Londres voyant une femme prendre la dernière place assise, contraignant alors un « Tommy » à rester debout, se mit à faire quelques commentaires sur l’altruisme de ce chevalier servant l’Angleterre. Miss Sinclair déclara : « je suis la femme en question et je suis entièrement d’accord avec le conducteur ».
Impressions et publications sur le front belge

Cette expérience sur le front a profondément marqué l’œuvre et la vision du monde de May Sinclair. Outre son journal de guerre, ses nombreux articles sur le sujet, parus dans divers grands journaux et magazines nationaux entre 1915 et 1920 (Women at Home, People, The Medical Press, The New Statesman, The English Review etc.), montrent bien à quel point elle fut bouleversée par ce qu’elle a vu des combats. La guerre influence aussi les essais philosophiques de la romancière, qui intègrera le « comportement héroïque des soldats » à plusieurs de ses théories philosophiques.

A Journal of Impressions in Belgium est l’un des premiers journaux relatant des événements de la Première Guerre mondiale à avoir été publié en Angleterre. Cet écrit complexe et touchant semble avoir eu une fonction thérapeutique pour Sinclair, l’aidant à trouver du sens dans le chaos de son expérience de la guerre. Dès les premières pages, elle avertit d’ailleurs le lecteur qu’il y trouvera des inexactitudes et des erreurs sur les dates ou sur les noms. Qu’importe : le but de Sinclair est de retranscrire ses réactions, ses impressions et ses craintes et de montrer tout ce que la guerre peut faire – et défaire.

Dans la plupart de ses écrits de guerre, Sinclair établit de nombreux parallèles entre le sacrifice des soldats, envoyés en France ou en Belgique, et les combats des femmes britanniques pour l’égalité, chaque groupe étant représenté comme un « vortex », tourbillon incontrôlable concentrant les forces vives de la société de l’époque. Ainsi, Sinclair fait de la Grande Guerre le cadre de nombreuses nouvelles et de quatre de ses romans, tous fortement inspirés de son séjour sur le front : Tasker Jevons : The Real Story/The Belfry (1916), The Tree of Heaven (1917), Un Romanesque (1920) et Anne Severn and the Fieldings (1922).

Tout différents qu’ils soient, ces quatre romans parlent essentiellement du rôle des femmes pendant la guerre, ainsi que des enjeux nouveaux liés à leur présence, quasi inédite dans l’histoire, sur les zones de combat. En effet, ses héroïnes Viola Jevons, Dorothy Harrison, Charlotte Redhead et Anne Severn ont en commun leur position d’observatrice, regardant, à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, les combats et tout ce qui s’y joue. Ainsi, à la fin de ces quatre textes, ces quatre femmes sortent profondément affaiblies, de leurs expériences sur le front, mais elles ont aussi gagné en lucidité et en autonomie.
 
May Sinclair en 1898. Photographie publicitaire accompagnant la promotion de son roman The Tysons - DR
May Sinclair en 1898. Photographie publicitaire accompagnant la promotion de son roman The Tysons - DR
Le parcours inclassable d’un « animal très curieux »

En 1907, dans une notice biographique rédigée à la demande de son éditeur, May Sinclair se décrit comme « un animal très curieux ». Romancière prolifique, mais aussi poétesse, militante suffragette, critique littéraire influente, et chercheuse en psychologie et en philosophie, Sinclair a bien eu un parcours aussi curieux que pionnier, marqué par son ouverture d’esprit et une insatiable curiosité pour le monde des idées comme pour la société de son temps.

May Sinclair est la benjamine d’une famille de six enfants, qui quitte Liverpool pour Londres, après la faillite de l’entreprise familiale à la fin des années 1860. En 1881, Sinclair est envoyée au Cheltenham Ladies’ College, où elle étudie, et se passionne, pour la littérature, la philosophie, le latin, le grec, l’allemand et le français.

L’institution est dirigée par Dorothy Beale, qui remarque ses aptitudes et son goût pour les raisonnements conceptuels, et l’encourage à publier ses écrits. Mais ne pouvant payer les frais de scolarité pour une année supplémentaire, May Sinclair quitte l’école en 1882 et regagne le foyer familial, qui traverse alors plusieurs épreuves (difficultés financières, alcoolisme du père, mort de ses quatre frères). C’est à partir de cette même époque qu’elle commence à travailler sur ses premiers romans.
 
A l’anniversaire de l'écrivain Mark Twain en 1905 (May Sinclair est la quatrième en partant de la gauche – Theophilus Boll, Miss May Sinclair - Novelist) - DR
A l’anniversaire de l'écrivain Mark Twain en 1905 (May Sinclair est la quatrième en partant de la gauche – Theophilus Boll, Miss May Sinclair - Novelist) - DR
Le succès, le féminisme et la recherche médico-psychologique (1904-1913)

En 1904, son troisième roman, The Divine Fire, connaît un très grand succès, et lui permet de gagner son indépendance financière. Invitée aux États-Unis pour une tournée promotionnelle, elle rencontre l'écrivain Mark Twain et le président Theodore Roosevelt et rentre en Angleterre plus populaire que jamais.

C’est également à cette époque qu’elle commence à fréquenter le mouvement suffragiste, rejoignant la Women’s Freedom League et la Woman’s Social and Political Union pour lesquels elle publie près d’une dizaine d’articles sur la condition féminine, le droit de vote ou les inégalités entre hommes et femmes dans le monde du travail. Parallèlement, elle se fait connaître comme une spécialiste des sœurs Brontë, proposant une relecture féministe et érudite de leurs démarches d’écritures.

Son engagement auprès des Suffragettes se traduit aussi par quelques actions militantes, telle une collecte de fonds dans les rues de Londres en 1908 en compagnie de la romancière Violet Hunt (que celle-ci décrit dans The Flurried Years) ou une manifestation pour le droit de vote féminin sous la bannière Women Writers Unit en 1910, forgeant encore davantage sa réputation d’auteur féministe.
 
May Sinclair devant un local suffragiste, Londres, 1910 (Boll) DR
May Sinclair devant un local suffragiste, Londres, 1910 (Boll) DR
C’est d’ailleurs grâce à cet engagement qu’elle rejoint l’avant-garde intellectuelle et artistique du Londres de l’époque. Au sein du mouvement des Suffragettes, Sinclair rencontre par exemple Dr. Jessie Murray, qu’elle aidera à fonder, en 1913, la Medico-Psychological Clinic de Londres, établissement pionnier dans ses recherches et pratiques psychothérapeutiques (notamment dans le traitement du syndrome de stress post-traumatique des soldats britanniques envoyés sur les fronts belges et français à partir de 1914). Comme en témoignent les nombreux romans qu’elle publie à partir de cette époque, son écriture de fiction se nourrit profondément des expérimentations menées à la clinique, ainsi que de ses proches recherches en psychologie et en psychanalyse.

Dans la presse de l’époque, les articles relatant la moindre de ses publications sont extrêmement nombreux et témoignent de son succès. A la demande de son éditeur, Sinclair adapte aussi plusieurs de ses romans pour le théâtre.
 
May Sinclair et son chat Jerry (1924), (Boll) DR
May Sinclair et son chat Jerry (1924), (Boll) DR
Une écriture à l’aune de la guerre

Après la guerre, où elle a donc pris sa part comme journaliste et secrétaire, son écriture de fiction se complexifie et ses activités de diversifient, tout en restant marquées par l’innovation et le succès. Outre sa défense constante de l’avant-garde littéraire (menée à l’époque par la romancière Dorothy Richardson et les poètes imagistes), elle publie deux longs essais de philosophie, lui valant d’être la première femme membre de la Aristotelian Society (en 1923), et l’une des premières élues à la Royal Society of Literature.

L’histoire semble avoir donné raison à l’intuition créatrice de Sinclair. Le soutien des Suffragettes à l’effort de guerre, tout comme la mutation du travail féminin, palliant le manque de main d’œuvre, ont sans doute été deux des facteurs clefs dans l’élargissement du droit de vote aux femmes de plus de 30 ans au Royaume-Uni (par le Representation of the People Act de 1918 du Parlement britannique). Si la guerre apparaît comme un marqueur de la fin du féminisme militant de May Sinclair, ses écrits, eux, suggèrent que son combat pour la représentation des femmes se densifie. Fervente descriptrice des situations féminines (douleurs des menstrues, hésitations de mères face aux pleurs de leurs nourrissons, pression sociale engendrée par le célibat etc.), la romancière transposera dorénavant dans sa fiction son engagement pour le féminin

Cependant, la fin des années 1920 annonce le début de son déclin. Son dernier roman sort en 1927, précédant la sortie de deux recueils de nouvelles, déjà parues dans diverses revues, Tales Told by Simpson (1930) et The Intercessor (1931). Atteinte de la maladie de Parkinson, elle embauche une aide à domicile, Florence Bartrop, et quitte Londres pour le Buckinghamshire où elle meurt en 1946, laissant une œuvre riche et pionnière que la critique littéraire redécouvre aujourd’hui.
 

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