Les femmes et la 1ère guerre mondiale : sur les traces de Anne Morgan avec les “Elles du Jazz“

Première et seconde guerres mondiale, Anne Morgan est toujours là, aux côtés des Français. Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. http://www.photo.rmn.fr/
Première et seconde guerres mondiale, Anne Morgan est toujours là, aux côtés des Français. Agence photographique de la Réunion des musées nationaux. http://www.photo.rmn.fr/

Des notes de musique pour célébrer un destin exceptionnel, tel est le but des "Elles du Jazz" estival (juillet), festival cent pour cent féminin en hommage à Anne Morgan, riche héritière et philanthrope américaine, militante des droits des ouvrières, connue en France pour son action en faveur de l’aide aux sinistrés pendant les deux guerres mondiales du XXème siècle.

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La musique pour répondre aux bruits de canons, c’est plutôt original. Alain Cotte, Directeur d’une École Maternelle à Paris, est l’initiateur du projet Les Elles du Jazz, hommage à Anne Morgan, bienfaitrice américaine sur ces territoires désolés de Picardie.

Son idée de faire un festival et un parcours musical dans la zone même où Miss Morgan, apportait de l’aide, se veut un miroir de l’action menée par des femmes pendant les si meurtriers conflits armés européens du XXème siècle. De nos jours comme hier, la guerre est perçue comme étant le terrain exclusif des hommes.

Les femmes étaient d'abord (et sont toujours) des victimes, proies de la brutalité soldatesque. Cependant, l'histoire a montré qu'à travers les âges, elles aussi ont joué un rôle, non négligeable, en ces temps de guerre.
 
Anne Morgan, durant la Première guerre mondiale
Anne Morgan, durant la Première guerre mondiale
Elles remplaçaient, à l’usine et aux champs, les hommes partis au front, prenaient le rôle du chef de famille, quand d’autres s’improvisaient infirmières des champs de bataille. Certaines, plus rares, combattaient sur le front ou bien accomplissaient des actes braves et héroïques en faisant de la résistance, en toute discrétion.

Les traces sauvages des conflits, avec bilan macabre des morts et dévastations, nous interpellent encore ; et encore plus, peut-être, les actes de courage des femmes au milieu des décombres. 

Anne Morgan volontaire et déterminée incarne, l’une de ces aventures féminines, du XXème siècle, qui captivent le public, cent ans après encore.
 
Le Château de Blérancourt dans l'Aisne, QG de Anne Morgan pendant les deux conflits mondiaux du XXème siècle - Szeder László, Wikicommons
Le Château de Blérancourt dans l'Aisne, QG de Anne Morgan pendant les deux conflits mondiaux du XXème siècle - Szeder László, Wikicommons
De la musique au féminin

Quand on interroge Alain Cotte, cet homme longiligne de 2 mètres, sur les raisons de son engouement pour Anne Morgan, son histoire personnelle y est pour beaucoup : « Ma mère est née dans l’Aisne, elle m’a bassiné toute mon enfance avec les histoires des bombardements américains et alliés qui on fait exploser la région ; elle a vécu la Seconde guerre mondiale et je pense que dans toutes mes démarches, il y a certainement une proximité avec ce lien familial ».

Après quelques années de maturation, des contacts dans l’Aisne et à l’Ambassade américaine, des coïncidences et un peu de moyens pour démarrer, le projet musical est né, un concert discret a ouvert le chemin en ce début d’été, lancement des commémorations de la der des der, dans la salle des fêtes du château de Blérancourt, lieu symbolique où la mission Morgan avait établi son centre d’opérations.

« L’Elles du jazz »  est avant tout un espace d’expression à imaginaire féminin, obligatoirement ! Car il y a eu 300 femmes qui ont travaillé avec Morgan. Un univers entièrement féminin dans un monde de folie », explique encore Alain Cotte. "Au delà du fait qu’elle soit une femme et moi un homme, nous sommes des êtres humains ! Et derrière l’hommage que moi en tant qu’homme je lui rends à elle, une femme, je vois surtout l’hommage à un engagement ! Rappelons que cette femme avait des millions de dollars ! Elle aurait bien pu les donner à quelqu'un  afin qu’il fasse le boulot, mais non elle décide d’intervenir elle-même sur la ligne de front ».
 
Membres new-yorkaises arrivant devant le Colony Club, en 1911 - Wikicommons
Membres new-yorkaises arrivant devant le Colony Club, en 1911 - Wikicommons
Débuts militants outre-Atlantique

Anne Morgan, née en 1873, dans l’État de New York, est l’héritière du richissime banquier John Pierpont Morgan, (la célèbre ?JPMorgan Chase? bank qui s'est rendue tristement célèbre pour son rôle fâcheux dans la crise des ‘subprimes’ de 2008…). Très jeune, elle refuse son destin tout tracé de femme aisée et oisive, coupée de la réalité et esquive les futilités réservées à sa lignée.

Son intérêt pour les questions sociales fut même considérable mais en même temps, elle fut l'une des fondatrices du « Colony Club », en 1903, réservé exclusivement aux élues de la bonne société newyorkaise. Cette contradiction entre le principe, la richesse et la famille déclencha nombre de commentaires au sein de la haute société de l’époque. Elle s’engagea auprès de l’ennemi naturel de son père, la main d’œuvre ouvrière, tout en ne faisant aucune critique publique à son encontre comme patron riche et capitaliste. Et lui, non plus, n’a jamais rien fait pour désavouer ou empêcher l’engagement de sa fille.

Le 7 mars 1908, sa demeure abrite une réunion des militantes pour les droits des femmes, afin d’organiser les travailleuses de la National Civic Federation (NCF - Fédération civique nationale), organisme de dialogue entre les syndicats et le patronat américains.
Elle s'investit pendant la « grève des femmes travailleuses des industries textiles » à New York en 1909, (l'‘Uprising of the 20,000”), au cours de laquelle des ouvrières juives et italiennes, issues de l’immigration, réclament des améliorations à leurs précaires conditions de travail. Morgan et les femmes entêtées de son cercle, lancent alors des fonds de solidarité afin de soutenir leur cause.

Les militantes du mouvement ouvrier n’étaient certes pas toutes d’accord avec les actions de ce groupe de bourgeoises, membres d’un club qui ne les admettrai jamais dans d’autres circonstances, mais les récits de l’époque montrent que les piquets de grève étaient plus déterminés que jamais, grâce aussi à l'appui des femmes du « Colony Club ». Leurs noms et leur influence servaient la cause. C’est ainsi que Anne Morgan a co-dirigé un comité pour recruter des fidèles et dénoncer le harcèlement de police, lors des manifestations.
 
Anne Morgan, riche héritière de banquier, et militante “ouvrière“
Anne Morgan, riche héritière de banquier, et militante “ouvrière“
Plus tard, en avril 1910, Anne Morgan rejoint une organisation consacrée à la protection des immigré-e-s. Sa participation dans le mouvement pour le suffrage féminin aux Etats Unis, a été la cible de critiques virulentes où elle apparaissait, avec d’autres femmes de son entourage, comme avide uniquement de notoriété.

Mais pour la première fois, une  harmonie, peu commune entre classes, se tissa entre des femmes de rangs sociaux aux antipodes.

Encore un témoignage de son volontarisme : lors de l’incendie de l’usine « Triangle Shirtwaist » à New York, le 25 mars 1911, considérée comme l’une des catastrophes industrielles les plus meurtrières de l’époque, avec son bilan de 146 travailleuses tuées, Anne Morgan entre au comité pour améliorer la sécurité dans le travail et fait des dons importants aux fonds d’aide aux victimes.

Action dans L’Aisne

Quand la Première Guerre Mondiale éclate, en 1914, elle et des amis français se regroupèrent en un Comité appelé : « American Friend For French Wounded ».  C’est le début de son action, qui contribuera à nourrir l’amitié franco-américaine à venir.

Elle a tout juste la quarantaine, quand elle entre en guerre en même temps que les soldats américains. En avril 1917, elle débarque sur le sol français et s'installe près du front, dans ce qui reste du château à Blérancourt, dans l’Aisne. Avec son amie Anne Murray Dike, elle crée le Comité Américain pour les Régions Dévastées (C.A.R.D.) afin de secourir la population en détresse.
 
Affiche de propagande pour le C.A.R.D, Comité Américain pour les Régions Dévastées
Affiche de propagande pour le C.A.R.D, Comité Américain pour les Régions Dévastées
« Il faut se rappeler que pendant la guerre, il y avait des réseaux pour évacuer les gens, ceux qui restaient c’était parce qu’ils ne voulaient pas partir ou alors parce qu’ils n’avaient pas les réseaux, ni les raisons de le faire. Donc, tous ceux qui ne sont pas partis et qu’elle a dû secourir, c’étaient des gens qui n’avaient vraiment rien. C’est extraordinaire que cette femme issue d’une famille de banquiers, avec une fortune considérable héritée à la mort de son père, ait choisi de risquer sa peau pour venir en aide à la population », souligne Alain Cotte.

Pendant la Première guerre, le département de l’Aisne est l’un des plus touchés. La bataille du Chemin des Dames, au printemps 1917, reste sans doute l’un des épisodes  les plus  cruciaux et douloureux de la guerre sur le sol français.

Les équipes de l’aide américaine, orchestrées par Anne Morgan, étaient composées essentiellement de femmes - on comptait 300 dames qui sillonnaient la région et apportaient des aides diverses, telles des denrées alimentaires, vêtements, couvertures, outils agricoles, semences et bétail.

Les routes et voies ferrées fortement endommagées, souvent détruites par les bombardement, rendaient l’acheminement très difficile. C’est ainsi que le C.A.R.D développe un service de transport à toute épreuve, avec une petite flotte de véhicules américains, pilotées par des Américaines, contraintes de repasser leur permis avant d’être affectées dans les zones sinistrées. Leur dévouement suscitait admiration et étonnement de la population rurale.
 
Plaquette en bronze représentant Anne Morgan, Gravure de Marshall, 1927, Wikicommons
Plaquette en bronze représentant Anne Morgan, Gravure de Marshall, 1927, Wikicommons
De 1917 à 1924, ces volontaires, sous la houlette de Miss Morgan, se donnent comme mission une action de reconstruction de ce territoire blessé. L’aide sanitaire et matérielle, l’éducation, y jouaient un rôle essentiel. Elle crée alors des bibliothèques publiques dans l’Aisne (à Blérancourt, Vic-sur-Aisne, Anizy-le-Château, Coucy-le-Château, Soissons…) où des bibliothécaires américaines formaient leurs collègues françaises.

Cette première mission accomplie, Morgan retourne aux Etats Unis, laissant derrière elle son œuvre fonctionner, adaptée aux besoins de la population de l’entre-deux-guerres.

En août 1939, alors que la Seconde guerre mondiale s’annonce à grands pas, elle retraverse l’Atlantique. Dès septembre, elle organise, et préside le Comité américain de Secours civil (C.A.S.C.) et s’installe encore une fois dans le château de Blérancourt. Cette association humanitaire fonctionne sensiblement comme le C.A.R.D 20 ans plus tôt, et encadre l’exode des populations civiles vers le sud de la France.  

Anne Morgan dirige la coordination de l’aide, mobilise des dons, mais au bout d’un an sous la menace nazie, elle repart aux Etats-Unis. Son dévouement pour ces terres qu’elle aime tant, l’y ramène à la libération, en juin 1945, accompagnée de volontaires américains et de neuf tonnes de matériel et de vivres.  

La France lui avait exprimé solennellement sa reconnaissance en lui décernant la Légion d’honneur en 1924. Elle s’éteint en 1952, à l’âge de 78 ans, dans l’État de New York.
 
Lisa Cat Bero au Festival Elles du Jazz de Alain Cotte
Lisa Cat Bero au Festival Elles du Jazz de Alain Cotte
Héritage humanitaire et action culturelle

Aujourd’hui un chemin du nom de Anne Morgan circule sur ces anciennes zones de dévastation, de quoi contrebalancer la morosité régnante dans la région.  « LES ELLES DU JAZZ », au delà de la musique veut s’ouvrir à la projection de films musicaux, à l’exposition de photographies, à l’histoire, et « sortir des sentiers battus de l’image de la femme », selon les vœux de Alain Cotte.

Dans une région de France marquée par la sinistrose économique, en ce début de XXIème siècle, l’initiative de ce directeur d’école parisienne, rejoint le moteur même de la C.A.R.D. d’Anne Morgan, à savoir l’éducation comme partie inhérente du travail de reconstruction :  « Nous savons que les guerres cassent tout, et à long terme. L’Aisne est un département très pauvre et en même temps mal placé en termes de réussite scolaire et culturelle. Cet état actuel de zone sinistrée, vient aussi de cette destruction massive des guerres. Les gens ici, font ce qu’il peuvent pour améliorer tout ça et si nous pouvons y contribuer avec notre engagement, qui plus est en apportant de la musique, ceci ne peut que favoriser la population. On peut aujourd’hui montrer qu'au bruit des canons, des hommes peuvent y répondre par un chant d’amour aux femmes. C’est pour ça qu’il faut aller vers les plus jeunes, et développer cette image un peu plus douce dans une région sinistrée. En hommage à toutes ces femmes qui sont venues apporter leur aide, celles qui sont restées et celles d’aujourd’hui. Nous voulons faire cette action en zone rurale pour montrer aux jeunes filles qu’il faut y aller ! Se mettre en avant ! Que l’aventure dans la musique et particulièrement dans le jazz, n’est pas un terrain réservé aux garçons. Les filles ont un imaginaire, les femmes dans ce festival apporteront une rêverie, qu’il faut mettre en avant… »