Terriennes

Les femmes, l’Islam et le dialogue des civilisations

Cheikh Ali Gomaa, le grand mufti d'Egypte, auteur d'une fatwa rappelant que les femmes peuvent accéder aux affaires publiques, ici saluant l'épouse de l'ambassadeur d'Inde en Egypte (2009)
Cheikh Ali Gomaa, le grand mufti d'Egypte, auteur d'une fatwa rappelant que les femmes peuvent accéder aux affaires publiques, ici saluant l'épouse de l'ambassadeur d'Inde en Egypte (2009)

Samuel Huntington avait exposé sa fameuse théorie sur le « choc des civilisations » dans un livre, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, publié en 1996. Seize ans après cette publication et douze après « l’année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations », non seulement les choses n’ont pas progressé mais la situation s’est détériorée partout dans le monde…  Et le regard posé sur les femmes de part et d'autre agit comme catalyseur de l'élargissement du fossé.


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C’est une banalité de constater que le dialogue entre les civilisations ne peut progresser qu’à la condition de mieux se connaître les uns les autres, qu’il n’y a de dialogue possible que dans la compréhension et le respect mutuel. Cette compréhension suppose naturellement la connaissance des différentes cultures et des civilisations, de leur histoire et des valeurs qu’elles véhiculent. C’est  grâce à cette ouverture d’esprit que pourront se développer les échanges entre institutions, entre associations, entre personnes. 
 
La question de l’éducation est au cœur du sujet car il existe de graves lacunes dans la connaissance des civilisations respectives. A propos de l’Islam, il faut bien constater que souvent les médias occidentaux colportent des clichés ou des visions très partiales ou partielles. C’est ainsi que se nourrissent les fantasmes, que se creuse le fossé entre les peuples, que se prépare le choc de civilisations.
 
Images et conditions des femmes musulmanes entre clichés et réalités
 
Ce problème d’incompréhension est particulièrement aigu vis à vis des "femmes et Islam". Sur cette question, il y a deux écueils. D’une part, la mauvaise foi de tous ceux qui ont intérêt à dénigrer l’Islam. D’autre part, les agissements de groupes extrémistes déviants qui donnent une très mauvaise image de la religion musulmane en caricaturant ses préceptes. C’est le problème des pratiques contestables et intolérables dans certains pays, telles que la lapidation, l’excision, les crimes d’honneur etc. Et la liste est malheureusement longue ! Mais tout cela n’est pas l’Islam. 
 
On ne peut pas empêcher des extrémistes, voire des ignorants de dire des inepties. On ne peut pas confondre le poids des coutumes locales et le véritable message de l’Islam. Une distinction entre la religion musulmane, les coutumes et autres pratiques qui sont très éloignées des prescriptions islamiques s’impose. S’il est incontestable que la condition des femmes dans certains pays musulmans – et plus particulièrement  dans certaines couches de population -  est déplorable, ce serait une erreur d’imputer la responsabilité de ce genre de situation à l’Islam.
 
Le principe de l'égalité des sexes au coeur de l'exégèse
 
Il faut donc rappeler aux occidentaux que l’Islam pose le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes et tend au progrès de la condition féminine. Il n’existe pas, ou plutôt, il ne devrait pas exister de préférence d’un homme à une femme ou d’une femme à un homme, si ce n’est pour leur piété. L’Islam prescrit explicitement le droit à l’instruction, au travail, à gérer ses biens et à entreprendre, à l’héritage, à choisir son mari – puisqu’un mariage sans consentement est considéré comme nul par le droit islamique. 
 
Sur le plan politique, les femmes peuvent participer à tous les actes de la vie publique. Ainsi, depuis les origines, comme l’atteste la sourate al Moumtahanah, elles participent à la bay’ah, ce pacte d’allégeance qui est l’un des actes fondamentaux du droit public islamique. Rien dans l’Islam ne s’oppose à ce qu’une femme exerce une responsabilité, par exemple en participant à la consultation (choura) au sein du conseil ou du parlement, en exerçant des fonctions ministérielles ou même en occupant la fonction de chef d’Etat. Le Coran loue d’ailleurs la sagesse et la compétence de la Reine de Saba, Balkis, ce qui démontre que le Livre saint n’exclut aucunement la possibilité qu’une femme puisse diriger les affaires publiques. Ce principe a été rappelé dans une fatwa du Moufti d'Egypte, cheikh Ali Gomaa, le 4 février 2007.

La fausse question du voile
 
En même temps, il est tout aussi indispensable que les musulmans fassent l’effort d’interprétation qui s’impose, l’ijtihâd, en se détournant de l’accessoire, voire du folklore, pour se consacrer à l’essentiel. 
 
S’agissant par exemple de la fausse question du voile, des esprits ouverts comme Tarek Oubrou, imam de la mosquée de Bordeaux et auteur de l’ouvrage Un Imam en colère, a pu affirmer  n’avoir « trouvé aucun texte qui oblige la femme à se couvrir la chevelure. Le combat que les musulmans ont mené pour le port du voile me désole, parce qu'il donne une image négative de la façon dont l'islam perçoit la femme » et il dénonce vivement « l’islam d’apparence », affirmant que le plus important n’est ni le look ni la tenue vestimentaire, mais plutôt la foi. 
 
Effort de meilleure connaissance d’un côté, effort d’interprétation de l’autre de façon à faire en sorte qu’il n’y ait plus d’interrogation sur la condition des femmes musulmanes, c’est à ce prix que progressera la compréhension et le respect mutuel qui sont les conditions de tout dialogue.
La rencontre de la reine de Saba et du roi Salomon, vue par le peintre Piero della Francesca
La rencontre de la reine de Saba et du roi Salomon, vue par le peintre Piero della Francesca

Zeina el Tibi, note biographique

Chercheuse et essayiste, spécialiste des questions relatives au dialogue des civilisations et des sociétés méditerranéenne. Journaliste et rédactrice en chef du magazine al Ayam,  présidente de l’Association des femmes arabes de la presse et de la communication à Paris. Membre d’Euro-Med Women Network du Centre Nord-Sud du Conseil de l’Europe. Présidente déléguée de l’Observatoire d’études géopolitiques. Auteure de plusieurs ouvrages dont à paraître en 2013 L’Islam et la femme, aux éditions DDB.