Les festivals de films de femmes, ghetto ou vitrine pour les réalisatrices ? 

Le Festival “Elles Tournent“ au Botanique à Bruxelles.
Le Festival “Elles Tournent“ au Botanique à Bruxelles.

A Bruxelles, Elle tournent, le festival belge de films de femmes vient de fêter ses 5 ans. A l'affiche de sa dernière édition, 33 fictions et documentaires du monde entier. Tous réalisés par des femmes.  C'est la règle. Certains disent que cela « ghettoïse », d'autres que c'est un soutien indispensable au "deuxième sexe" qui a bien du mal à se faire reconnaitre derrière la caméra. 
 

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Marie Vermeiren, réalisatrice et co-fondatrice du festival Elles tournent.
Marie Vermeiren, réalisatrice et co-fondatrice du festival Elles tournent.
« Vous fabriquez un ghetto pour réalisatrices… » Ce reproche, Marie Vermeiren l'entend souvent depuis qu'elle a créé à Bruxelles, avec une poignée de passionnées, le festival Elles tournent qui présente uniquement des films faits par des femmes. Aussi, elle sort toujours cette même phrase, simple et pragmatique : « si on ne le fait pas, personne ne le fera et il n'y aura pas de films de femmes montrés au public. »
 
Les films de femmes sont en effet quasiment absents de l'offre cinématographique. Aux Etats-Unis, sur les 250 films les plus vus en 2011, seulement 5% étaient réalisés par des femmes. En Allemagne, parmi les 20  plus grosses productions de 2011, on ne compte qu'une seule réalisatrice. Quant aux films britanniques, à peine 12% de ceux qui ont été diffusés entre 2007 et 2010 avaient à leur tête une femme. En moyenne, les films de femmes représentent entre 5 et 7% de ce qui est distribué dans les salles. Une disparité que les plus illustres festivals de cinéma n'essayent même pas de compenser. 
 
Pour son édition 2012, comme l'avaient dénoncé les féministes de la Barbe, le festival de Cannes n'avait retenu aucun film de femme dans sa sélection officielle.  Depuis sa création en 1946, le festival n'a décerné la palme d'or qu'à une seule réalisatrice : la néo-zélandaise Jane Campion pour la Leçon de Piano en 1993. Côté américain, c'est du pareil au même. Seule une femme a reçu l'oscar du meilleur réalisateur : Kathryn Bigelow en 2009 pour Les démineurs. Jusque là, en 80 ans d'histoire, l'Academy Award n'avait nommé dans cette catégorie que trois réalisatrices : l'Italienne (d'origine suisse) Lina Wertmüler en 1977 pour Pasqualino Settebellezze, Jane Campion en 1994 toujours pour La leçon de Piano et l'Américaine Sofia Coppola en 2003 pour Lost in translation
 
Derrière leur caméra, les femmes restent toujours invisibles alors qu'elles sont de plus en plus nombreuses. Depuis 1979, elles sont passées de 2 à 12% en Europe et de 15 à 20% en France. Que se passe-t-il dans le monde du film pour que les réalisatrices soient autant marginalisées ?

Le festival Elles tournent reçoit entre 1500 et 2000 spectateurs.
Le festival Elles tournent reçoit entre 1500 et 2000 spectateurs.
A Bruxelles, les organisatrices d'Elles tournent ont réalisé il y a deux ans une étude exploratoire sur la place des réalisatrices dans le cinéma belge. Résultat, bien que les filles soient aussi présentes que les garçons dans les écoles d'audiovisuel, elles sont moins nombreuses à déposer des projets professionnels et perçoivent beaucoup moins d'aides publiques que leurs homologues masculins. Seulement 9% des subventions distribuées par les institutions flamandes reviennent aux réalisatrices et 20% côté francophone. Une réalité qui n'est pas spécifique à la Belgique, selon Marie Vermeiren, mais « on manque de chiffres pour le démontrer, souligne-t-elle. Ni la France ni la Grande-Bretagne ni l'Allemagne n'ont mené des enquêtes. Seule la Suède s'est penchée sur le problème ».

Elles tournent, extraits de la sélection 2012


Le modèle suédois

Selon une méthode bien rodée appliquées dans le cadre de nombreuses politiques publiques, le gouvernement suédois a lancé des actions dites pro-actives pour corriger les déséquilibres de genre dans le cinéma. En 2010, un budget a été alloué aux femmes qui font leurs premiers pas dans la réalisation et de nouvelles règles ont été mises en place au sein des commissions de sélection : seuls les projets qui comptent au moins une réalisatrice ou une productrice ou encore une scénariste seront subventionnés. Pour Marie Vermeiren, « c'est certain, cela va changer le cinéma suédois. D'après les retours de l'Institut du film suédois, cette manière de faire permet aux jeunes réalisatrices  d'avoir confiance en elles. Elles se disent que faire un film c'est maintenant possible.»

Faut-il alors prôner la solution des quotas ? « Ce n'est pas une bonne solution en soi, reconnaît la co-fondatrice d'Elles tournent, mais c'est sans doute une étape nécessaire pour pouvoir passer à autre chose. Une société qui prône l'égalité doit permettre aux femmes de s'exprimer par tous les biais possibles dont le cinéma. Une société qui ne veut pas savoir ce que la moitié de sa population pense se coupe d'énormément de choses. »

En attendant, Marie Vermeiren poursuit son combat. Lors de sa 5e édition qui s'est déroulé du 20 au 23 septembre 2012, le festival Elles tournent a présenté 33 films réalisés sur des territoires parfois méconnus où le droit à l'expression est loin d'être acquis comme en Géorgie, en Chine et en Iran. Il s'agit autant de fictions que de documentaires traitant de problèmes féminins tels que l'excision, l'avortement, la maternité, mais pas seulement.  A Elle tournent, la sélection se veut éclectique. « Nous avons nos critères bien à nous, précise Marie Vermeiren dans une éclat de rire, que l'on résume  en quatre mots : créatif, amusant, émouvant et qui donne de la force ! »

La réalisatrice Nurit Peled qui est venue présenter son documentaire Say My Name au festival Elles tournent.
La réalisatrice Nurit Peled qui est venue présenter son documentaire Say My Name au festival Elles tournent.
Des carrefours d'échange et de création

Invitées à échanger avec le public, la plupart des réalisatrices font le déplacement jusqu'à Bruxelles. Parmi elles, Firouzeh Khosrovani venue de Téhéran. A 40 ans, elle ne s'identifie pas comme une cinéaste féministe mais jamais elle ne refuse une invitation d'un festival de films de femmes. « J'en ai fait plusieurs en Europe. Je connais le dynamisme de ce genre de festivals et j'aime beaucoup. D'autant que je suis très attachée aux thèmes féminins. En Iran, les femmes sont fortes. Ce sont elles qui portent l'espérance du changement. » C'est d'ailleurs à l'occasion d'un festival de films de femmes en Espagne que Firouzeh  a pu réaliser son dernier documentaire. Elle y a rencontré trois autres consoeurs originaires d'Espagne, du Brésil et du Mozambique. Chacune dans leur pays, elles ont cherché à savoir si la beauté était culturelle, ce qui a donné le touchant Espelho Meu ("Mon miroir" en portugais).

A l'inverse, la réalisatrice israélienne Nurit Peled qui est venue présenter son film sur les chanteuses hip hop (Say My Name) l'avoue… Quelque peu embarrassée… Elle n'est pas fan des festivals féminins.  « Dès que je reçois une invitation de ce genre de festival, je me dis au fond de moi : "oh mince encore une…" Mon rêve le plus fou est d'être sélectionnée dans les festivals de cinéma les plus réputés au monde. Donc c'est toujours un peu frustrant de se retrouver dans des festivals de films de femmes. »

Mais à force de les fréquenter, elle reconnaît tout de même qu'ils constituent d'excellents carrefours de création. « Dès que j'y suis, je me rends compte à quel point c'est agréable d'y être et de partager ses expériences. En fait, nous ne devrions pas avoir honte de ces trucs de femmes. Nous montons nos réseaux, nous nous entraidons et nous nous influençons de multiples manières. C'est enrichissant. Je ne peux pas le nier. »

Marie Vermeiren : “Nous jouons d'abord la diversité, géographique ou émotionnelle“