Les grands-mères de la place de Mai : souvenirs et rage d'Estela de Carlotto

Estela de Carlotto, Grand-Mère de la Place de Mai à Buenos Aires, qui a perdu sa fille sous la dictature (photo : J.J. Destouches).
Estela de Carlotto, Grand-Mère de la Place de Mai à Buenos Aires, qui a perdu sa fille sous la dictature (photo : J.J. Destouches).

Le 24 mars 1976, il y a 37 ans, l'Argentine basculait dans la dictature et dans une répression massive par la terrible tactique des disparition forcées et des vols de la mort. Mais, dès 1977, les mères et les grands-mère ont refusé le silence en manifestant sur la place de Mai de Buenos Aires. Un combat toujours aussi actif aujourd'hui.

Souvenirs et rage avec Estela de Carlotto, fondatrice et présidente de l'association des Grands-Mères de la Place de Mai qui lutte pour retrouver les petits-enfants volés à leurs mères assassinées dans les centres de détention, de 1976 à 1983. 

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Comment êtes-vous devenue une Grand-Mère de la Place de Mai ?

Le 26 novembre 1977, ma fille Laura et son petit-ami ont été enlevés à Buenos Aires. Laura était enceinte de deux mois et demi, quand  elle a été  séquestrée. Durant 9 mois, elle a été emprisonnée dans un camp de concentration, proche de mon domicile de la ville de La Plata (Province de Buenos Aires). Elle a été constamment torturée, dans un endroit sordide, appelée La Cacha. Son bébé, un garçon, est né le 26 juin 1978, dans ce centre de torture. Elle n’a même pas eu le temps de le prendre dans ses bras que ses tortionnaires lui ont retiré le bébé pour le faire adopter. Deux mois plus tard, ils ont tué Laura et la police nous a appelés pour nous rendre son corps. Mon mari, un de ses frères et moi-même, sommes allés identifier le cadavre de ma fille à la morgue. On ne m’a pas laissé la voir. À partir de ce jour, j’ai décidé de rechercher coûte que coûte mon petit-fils qui aujourd’hui est âgé de 35 ans. Je me bats aussi pour faire condamner les assassins de ma fille Laura.


Comment avez-vous obtenu toutes ces informations sur l’enlèvement de votre fille ?

Les survivants du centre de détention La Cacha m’ont expliqué comment ils vivaient. Ils m’ont raconté comment ils la torturaient, comment ils l’humiliaient, les pieds attachés.  Je considère que ces centres de détention sont de véritables camps de concentrations nazis. La différence, c’est que les camps nazis étaient connus, alors qu’ici tout était clandestin. Les prédateurs comme Videla (Jorge Videla dictateur responsable du putsch militaire du 24 mars 1976, ndlr) refusent de donner le moindre détail sur ce plan d’extermination. Ils ne confessent absolument rien. Ils ne semblent rien regretter. Nous avons dû déterrer cette tragique histoire, en enquêtant et en en parlant avec des survivants des camps de concentration.
L'association des Grands-mères de la place de Mai a été fondée en 1977, un an après le coup d'État de mars 1976 qui a hissé au pouvoir le général Jorge Rafael Videla. <br/>
L'association des Grands-mères de la place de Mai a été fondée en 1977, un an après le coup d'État de mars 1976 qui a hissé au pouvoir le général Jorge Rafael Videla.

Avez-vous une idée de l’endroit où votre petit-fils pourrait être ?

Je n’en ai pas la moindre idée. Je sais uniquement que c’est un garçon et qu’il s’appelle Guido. Le nom que ma fille lui a donné en hommage à son père. Mais je ne sais pas quel est son nom de famille d’adoption. Je ne sais pas s’il vit à coté ou loin de chez moi. Je ne sais pas s’il est en Argentine ou à l’étranger. C’est d’ailleurs pour cette raison que notre recherche est internationale. Nous sommes en train de créer un réseau européen pour le droit à l’identité. Nous avons voyagé en Espagne, en Italie et en France pour créer ce réseau et pour pouvoir retrouver les enfants volés qui peuvent être dans n’importe quel pays.

Comment fonctionne ce réseau européen pour le droit à l’identité ?

En collaboration avec l’ambassade argentine de chaque pays, nous mettons en place un système d’avis de recherche d’enfants volés. L’idée c’est que les Argentins qui vivent en France par exemple et qui ont un doute sur leur propre identité puissent se rapprocher de l’ambassade. Ce réseau permet à l’ambassade de nous envoyer conformément aux règles de notre Banque Nationale de Données Génétiques un échantillon de sang pour comparer l’ADN de cette personne avec les nôtres (les Grands-Mères de la Place de Mai).

La Banque nationale de données génétiques pour la recherche des enfants volés est unique dans le monde. Quand a-t-elle été créée?

On se demandait comment on allait pouvoir reconnaître un de nos petits-enfants, né dans un centre de détention, sachant qu’on ne l’avait jamais vu. Parfois nous nous rendions dans des centres d’accueil pour enfants abandonnés avec l’espoir d’en retrouver un. Mais c’était totalement absurde car quand on regarde un bébé, il n’y aucun moyen de pouvoir l’identifier. En général, les bébés ne ressemblent pas encore à leurs parents. C’était donc notre seule préoccupation. Comment pouvions-nous prouver l’identité d’un bébé ?

Alors qu’un jour je lisais un journal local, j’y ai trouvé un article parlant d’un père qui refusait de reconnaître son fils. Il prétendait qu’il n’était pas de lui. Le juge l’a obligé à se soumettre à une prise de sang pour un examen génétique. Le résultat était sans équivoque, il était bien le père du petit-garçon. Cette information m’a donné l’idée d’utiliser cette méthode d’identification  mais la grande interrogation était de savoir si le sang des grands-mères pouvait être utilisé. Car les parents de nos petits-enfants sont morts et il était donc impossible de faire une comparaison génétique parent/enfant. Nous avons donc voyagé dans le monde entier en pleine période de dictature militaire, entre 1979 et 1980, pour parler avec les plus grands spécialistes en génétique. Nous étions conscientes des risques encourus et de la possibilité d’être enlevées à notre tour par la junte militaire mais nous devions absolument voyager à l’extérieur du pays. Beaucoup nous disaient qu’ils ne savaient pas si notre sang pouvait être une preuve irréfutable.

Jusqu’en 1984, où lors d’une conférence internationale sur la génétique à New York, des grands spécialistes ont pu démontrer que le sang des grands-mères fonctionnait parfaitement pour prouver l’identité d’un enfant volé. La même année, dès le retour de la démocratie en Argentine, de nombreux experts en génétique y sont venus pour créer la première Banque  Nationale de Données Génétiques du monde où notre sang est stocké. Cela nous a permis immédiatement d’utiliser le procédé d’histocompatibilité pour pouvoir réaliser la première restitution d’enfant volé.
Estela de Carlotto portant une bannière des disparus de la dictature en mars 2011 à Buenos Aires (AFP).
Estela de Carlotto portant une bannière des disparus de la dictature en mars 2011 à Buenos Aires (AFP).

Comment procédiez-vous auparavant pour retrouver un enfant volé ?

Quand nous recevions un message anonyme disant « il se pourrait que le bébé, qui vit dans la rue X, puisse être un enfant volé car telle femme qui n’était pas enceinte porte aujourd’hui dans ses bras un nouveau- né », nous nous rendions alors à son domicile. Nous nous faisions passer pour des vendeuses de livres pour enfants et quand on nous montrait le bébé, une grand-mère cachée le prenait en photo. Mais nous ne pouvions rien prouver de manière légale.

À ce jour combien d’enfants volés avez-vous retrouvés ?

Nous avons identifié 109 enfants volés. D’après nous, il en reste 400 à rechercher. Cela fait maintenant trente-six ans que les Grands-Mères de la Place de Mai luttent chaque jour pour les retrouver.

Il faut bien prendre conscience que ces 400 enfants volés représentent un crime qui affecte l’humanité entière et pas seulement l’Argentine. J’utilise toujours cet exemple. En Italie, il y a plusieurs années, un enfant est tombé dans un trou. Le monde entier priait pour que cet enfant soit sauvé. Par chance ils ont pu le sortir. Aujourd’hui, il y a encore 400 enfants qui se trouvent dans un trou et c’est une responsabilité internationale de pouvoir les en sortir et de prouver que leur famille n’est pas celle qu’ils pensent.


Pouvez-vous nous parler du fameux cas Noble Herrera?

C’est une affaire très médiatisée car il s’agit de deux enfants adoptés par la veuve d’un magnat des médias de communication. C’est la propriétaire du journal Clarin et d’autres médias. Une personne l’a accusée d’avoir adopté des enfants de desaparecidos (disparus) et d’avoir reçu ces enfants grâce à des militaires de la dictature. La juge qui a autorisé l’adoption était corrompue et elle n’a même pas cherché à enquêter pour pouvoir retrouver les familles biologiques. Nous avons souhaité rencontrer madame Herrera mais elle a refusé catégoriquement de nous recevoir. Un de ses secrétaires nous a affirmé qu’elle avait adoptée des orphelins en toute légalité et qu’ils ne s’agissaient pas d’enfants volés pendant la dictature. Nous avons quand même décidé de nous renseigner sur les modalités d’adoption de ses enfants, en recherchant les documents prouvant que tout avait été légal. Nous avons mis des années à les retrouver et nous sommes rendus compte que tout avait été fait dans la plus grande illégalité.

Plus tard, une autre personne qui travaillait dans le groupe Clarin l’a de nouveau accusée d’avoir adopté des enfants volés. Un juge l’a alors condamnée à une peine de prison, mais elle en est sortie en très peu de temps. C’était une IN-TOU-CHA-BLE! Et durant 10 ans, nous avons été en procès demandant que les enfants se prêtent à des examens de sang. Demande que les avocats de madame Noble Herrera ont finalement accepté. Mais les analyses ont été réalisées dans des laboratoires totalement illégaux. A notre grande surprise, après plus de 10 ans de bataille juridique, les avocats ont enfin autorisé les enfants à faire des examens dans notre Banque du sang. Les résultats ont été négatifs. Cela ne correspondait à aucune donnée génétique des grands-mères. Mais aujourd’hui, nous disposons de ce sang pour de futures analyses si besoin en était. Nous ne comprenons toujours pas pourquoi durant des années il a été refusé de se prêter à des examens et d’un jour à l’autre cela a été accepté.


Les enfants adoptifs de Noble Herrera veulent-ils savoir s’ils sont des enfants volés ?

Non, ils ne désirent pas le savoir car en général les parents “adoptifs” les manipulent psychologiquement. Ils leurs disent si tu fais les examens, tu vas m’envoyer en prison! Et n’oublie jamais que je t’ai élevé! C’est incroyable ils ne leur disent pas je t’ai volé mais je t’ai élevé!

En ce moment, il y a trois cas d’enfants volés qui ont été retrouvés et qui refusent de connaitre leur famille biologique. Les examens ont prouvé qu’ils avaient été volés mais ils ne veulent rien savoir. Ils sont évidemment très liés sentimentalement à leurs « voleurs » et c’est compréhensible. Mais nous savons qu’un jour il y aura un déclic et qu’ils poseront des questions à leurs parents «adoptifs ». « Pourquoi m’as-tu menti ? » « Où est ma mère ? » « C’est toi qui l’as tuée ? » « Qui t’a donné le droit de faire ça ? »
Felipe et Marcela Noble Herrera, à la Une du journal  El Argentino.
Felipe et Marcela Noble Herrera, à la Une du journal El Argentino.

Comment entrez-vous en contact avec des supposés enfants volés ?

Dans l’association des Grands-Mères de la Place de Mai, nous disposons d’une équipe de jeunes que nous appelons l’équipe d’approche. Quand nous recevons une information ou que nous la trouvons, notre équipe d’approche se présente au domicile de la personne pouvant être l’un de nos petits-enfants. Ensuite avec le plus de tact possible, nous lui disons que suite à de nombreuses informations, il pourrait être un enfant volé.


De quelle manière réagissent-ils ?

Certains nous disent : « Allez-vous en ! Je ne suis pas intéressé ! » Et d’autres nous demandent de leur donner plus de renseignements sur l’éventualité d’être un enfant volé. Ils se rapprochent alors de notre association et en collaboration avec le juge, effectuent un examen sanguin à la Banque de Données Génétiques.

S’ils refusent de faire l’examen sanguin, nous retournons à leur domicile pour les convaincre. S’ils refusent de nouveau, nous saisissons la justice car la preuve du délit ils la portent dans le sang. Aujourd’hui, grâce à l’ADN il n’est plus nécessaire de faire une prise de sang. Il suffit d’un cheveu, de vêtements ou de salive. En général même quand ils continuent de refuser, ils finissent toujours par accepter. Je n’ai connu qu’un seul cas où un supposé enfant volé n’a pas voulu se prêter à l’examen. Le juge l’a fait passer dans une pièce, lui a fait enlever ses vêtements pour en extraire l’ADN. Les résultats nous ont prouvé que c’était bien un enfant volé! L’un de nos petits-fils! Il était au début très en colère contre nous et au fil du temps il a accepté la vérité. Il est passé d’un jour à l’autre de l’ombre à la lumière. Aujourd’hui, il vient chaque année nous rendre visite à notre association et il est heureux de savoir enfin qui il est.


En mai 2013, le dictateur Jorge Videla est mort en prison. Qu’avez-vous ressenti ?

Rien. Je ne souhaite la mort de personne. L’histoire nous a montré qui il était. J’ai pensé à sa femme et à ses enfants. Ils l’ont certainement pleuré et nous les Grands-Mères de la Place de Mai nous comprenons. Mais je me suis permise de dire aux Argentins de ne pas le pleurer. « Parce que si tu pleures, tu verses des larmes pour un assassin. C’était un criminel qui ne respectait pas la vie… Il est mort en prison ».
 
Jorge Videla prête serment en mars 1976 en tant que président d'Argentine.
Jorge Videla prête serment en mars 1976 en tant que président d'Argentine.