Les Nobel de la paix 2011 : « ces femmes ont osé prendre des positions courageuses »

C'est une première dans l'histoire de ce prestigieux prix fondé en 1901. Le Nobel de la paix 2011 revient à trois femmes : deux Libériennes, la présidente Ellen Johnson Sirleaf et la militante pacifiste Leymah Gbowee, et une journaliste yéménite, Tawakkol Karman.

Que pensez de ce triple choix féminin ? N'est-il pas sujet à critique ? Réponse d'Anne-Marie Lizin, membre de la Ligue du droit international des femmes et ancienne présidente du Sénat de Belgique. 

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Anne-Marie Lizin, membre de la Ligue du droit international des femmes et présidente honoraire du Sénat de Belgique.
Anne-Marie Lizin, membre de la Ligue du droit international des femmes et présidente honoraire du Sénat de Belgique.
Trois femmes pour un même Nobel, est-ce un choix qui vous paraît justifié et cohérent ?

A la Ligue, nous ne pouvons que saluer ce choix de trois femmes. Leur combat n’est pas tout à fait le même mais il y a une dimension commune. D’abord le fait qu’elles soient des femmes, c’est un point commun fort. Ensuite, chacune à leur manière, elles ont pris des positions courageuses dans des situations extrêmement difficiles.

Nous trouvons le choix de l’opposante yéménite particulièrement intéressant. C’est une façon subtile d’encourager à la fois le mouvement de l’opposition face au président Saleh et le combat que mène cette femme  à l’intérieur de l’opposition.  Il faut signaler qu’elle est membre d’un parti islamiste [Al-Islah, signifiant Réforme, mené par l'oppposant Sadfek Al-Ahmar, ndlr].


Cela ne vous gêne pas que le Nobel de la paix soit remis à une femme qui se plie à la loi islamiste ?

Il faut savoir prioriser les combats. C’est sûr qu’en ce qui nous concerne à la Ligue, le combat de pensée va plus loin. Mais cette jeune femme journaliste est très courageuse. Elle mène deux combats  de front : l’opposition face au régime et la valorisation des femmes et de leurs droits au sein de son parti religieux. Ce qui n’est pas rien. On peut même dire qu’elle est en train de réaliser la tâche la plus difficile : amorcer dans son pays le combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes.

A Ligue, nous avons un groupe qui soutient les femmes yéménites victimes de mariages forcés ou de crimes d’honneur. Nous n’avons jamais pu rencontrer cette journaliste mais nous suivons depuis quelque temps ces prises de position que nous trouvons très intéressantes. C’est une femme qui sait mobiliser les énergies. Le prix Nobel peut l’aider à consolider son combat.

Ce choix du comité norvégien est un signe d'encouragement pour l'opposition yéménite dans son ensemble mais aussi, plus largement, pour l’évolution des mentalités au sein de la société. Je crois que c’est un peu ça qui nous a manqué en Libye.

Quelles sont les réformes à engager pour améliorer la situation des femmes au Yémen ?

Réponse par téléphone d'Anne- Marie Lizin
Les Nobel de la paix 2011 : « ces femmes ont osé prendre des positions courageuses »

Que pensez-vous du choix d’Ellen Jonhson Sirleaf, une personnalité controversée au Libéria qui, depuis son élection à la présidence en 2006, n’a pris aucune décision - même symbolique - en faveur des droits des femmes ?

Madame Sirleaf, je la connais très bien. Je l’ai reçue au Sénat de Belgique au début de sa présidence. Elle est le symbole de la restauration de l’état de droit au Liberia. Elle a  su gérer des situations de crises catastrophiques. C’est facile de la critiquer mais ce qu’elle a fait c’est un travail de bénédictin. Je trouve ça très bien que le Nobel ait choisi de valoriser une femme placée aux commandes d’un pays qui était en déliquescence. Elle a réussi à le remettre en route. J’admire ce qu’elle a fait.

Honorer la présidente du Liberia du prix Nobel, n’est-ce pas une ingérence dans la politique nationale dans la mesure où elle se représente à l’élection présidentielle qui doit avoir lieu mardi prochain ?

C’est politique, c’est claire. Comme c’est le cas d’ailleurs pour la Yéménite Karman.  C’est une manière de reconnaitre que ces femmes ont osé prendre des positions courageuses dans situations difficiles où les hommes n’osent pas nécessairement s’impliquer de la même façon.

Si le Nobel de la paix n’était revenu qu’à la militante libérienne Gbowee au parcours exceptionnel, n’aurait-il pas eu plus d’impact ?

Oui ça aurait pu être un très beau Nobel. Mais tant mieux que le prix revienne à trois femmes. C’est vraiment un soutien fort au combat des femmes dans le monde. On ne peut que s’en réjouir. Et puis, à la Ligue,  nous avons demandé à ce que deux femmes reçoivent le prix Simone de Beauvoir que nous avons co-organisé… Il faut en fait suivre le fil commun qui relie ces trois femmes Nobel.

Cela fait désormais 15 femmes lauréates du Nobel de la paix contre 79 hommes. Ce qui fait toujours un écart important. Est-ce pour vous important que la parité soit un jour réalisée dans ce domaine ? 

On pourrait imaginer que le Nobel récompense tous les ans une ou plusieurs femmes jusqu'à ce que la parité soit établie ! En tant que féministe, cela me paraîtrait une bonne idée même si cela peut choquer ! En tout cas, à la Ligue, nous pensons qu’il existe suffisamment de femmes de valeur dans le monde pour combler cet écart.

La raison de l'absence d'un prix Nobel de Mathématique

Les historiens expliquent l'absence de ce prix parce qu'à l'époque d'Alfred Nobel la mathématique était méprisée, n'ayant pas d'application utilitaire directe. Mais d'autres prétendent que l'industriel aurait refusé d'honorer cette science pour éviter que le prix ne revienne un jour à Gösta Mittag-Leffler, un mathématicien suédois avec lequel sa femme, Sophie Hess, aurait eu une liaison.

Ligue du droit international des femmes

La Ligue du Droit International des Femmes a été créée en 1983 à Paris par des militantes du Mouvement de Libération des Femmes. Son objectif : promouvoir un droit international des femmes indépendamment des zones géographiques, des histoires spécifiques et des cultures, et dénoncer toutes les formes de discrimination, de persécutions ou d’agressions sexistes dont sont victimes les femmes ou les enfants de sexe féminin.